The Project Gutenberg EBook of Mes souvenirs, by Jules Massenet

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Title: Mes souvenirs

Author: Jules Massenet

Release Date: July 14, 2011 [EBook #36729]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MES SOUVENIRS

IL A T TIR DE CET OUVRAGE
_30 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder
numrots de un  trente._




JULES MASSENET

MES
SOUVENIRS

(1848-1912)

_A mes Petits-Enfants_

[Illustration: colophon]

PIERRE LAFITTE & Cie
90, AVENUE DES CHAMPS-LYSES
PARIS

Copyright 1912
by Pierre Lafitte et Cie.




PRFACE


_Il y a une cinquantaine d'annes, les bateliers, qui de nuit
descendaient la Seine, apercevaient, avant d'arriver  Croisset, un
pavillon en bordure du fleuve, et dont les fentres taient brillamment
claires. C'est la maison de M. Gustave, rpondaient les gens du pays
 leurs interrogations. En effet le grand Flaubert farouchement
travaillait en fumant des pipettes, et n'interrompait son labeur que
pour venir exposer  l'air frais de la nuit sa poitrine robuste de vieux
Normand._

_Les rares passants qui se trouvaient, vers les quatre heures du matin,
dans la rue de Vaugirard, taient frapps de l'aspect insolite d'une
fentre illumine au milieu des faades noires. Ils se demandaient
quelle fte tardive s'y donnait? C'tait la fte des sons et des
harmonies qu'un prestigieux matre menait en une ronde charmante.
L'heure avait sonn o Massenet avait accoutum de gagner sa table de
travail. Alors commenait la merveilleuse incantation. La Muse se posait
prs de lui, lui soufflait  l'oreille et, sous la main blanche et
nerveuse de l'artiste, naissaient les chants de_ Manon, de Charlotte,
d'Esclarmonde...

_La lueur s'est teinte. La fentre ne brillera plus sur le jardin._

_Celui qui a guid toute une gnration musicale vers le beau est mort.
Le gardien du feu n'est plus. Malgr les hulullements sinistres des
oiseaux nocturnes--musiciens envieux--qui battaient de l'aile contre la
cage de verre dont il entretenait le feu central, son oeuvre
continuera de briller ternellement._

_Cet oeuvre, en effet, est gigantesque. Si Massenet a connu le
triomphe et la gloire, il les a bien mrits l'un et l'autre par son
labeur fcond. D'aucuns furent les hommes d'une chose, d'une symphonie,
d'un opra; lui se lana dans toutes les manifestations de son art, et
dans toutes il remporta la victoire. Des mlodies, mais c'est  elles
qu'il dut ses premiers succs populaires! Que de pianos sur les pupitres
desquels l'on feuillette les_ Pomes d'Avril, _et que de jeunes filles
obtiennent l'admiration des auditeurs en faisant valoir les trois
strophes mouvementes de_ la Chanson d'amour! _Sa rputation parmi les
musiciens naquit de son oeuvre symphonique. La partition de scne des_
Erinnyes, les Scnes alsaciennes, les Scnes pittoresques _abondent en
trouvailles expressives..._

_Le Massenet des oratorios ne peut tre nglig; malgr sa rputation
justifie de musicien de la femme, il s'attaqua  des pomes bibliques
et peignit une ve, une Vierge, et surtout une Marie-Magdeleine, d'un
dessin trs pur. Il y a quelques annes, j'ai entendu la ralisation
thtrale de_ Marie-Magdeleine _et je me suis complu dans ce spectacle
de beaut dramatique. Devant des pages ardentes comme:_ O bien aim,
avez-vous entendu sa parole, _l'on comprend que cet ouvrage fonda, il y
a quarante ans, la notorit de son auteur, notorit qui se mua en
renomme mondiale lorsqu'apparurent ses oeuvres de thtre dont
chacune l'approcha davantage de la gloire. Passer en revue ces pices,
c'est citer en quelque sorte le rpertoire du thtre contemporain, car
Massenet fut avant tout et par-dessus tout l'homme de thtre. crire de
la musique scnique, c'est, au moyen de sonorits, tablir l'ambiance,
l'atmosphre dans laquelle se meut une action, tracer le caractre des
hros, brosser les larges fresques qui situent l'intrigue historiquement
et psychologiquement. Ces qualits, l'auteur de_ Manon _les runit  un
point auquel nul musicien n'a jamais atteint. Mais encore convient-il de
distinguer nettement, chez Massenet, le compositeur d'opras et le
compositeur d'opras-comiques. Celui qui conut_ Le Mage, Le Roi de
Lahore, Hrodiade, Le Cid, Ariane, Bacchus, Roma, _exprime surtout sa
personnalit dans_ Manon, Werther, Esclarmonde, Grislidis, le Jongleur
de Notre-Dame, Thrse..., _etc. Chantre de l'amour, il en a fix--avec
quel relief!--le contour sentimental. Sa phrase originale, caressante et
souple, captive par son eurythmie langoureuse, elle ondule comme une
vague et, comme une vague aussi, renat et se meurt en lgre cume:
elle se particularise sans qu'on puisse la confondre avec aucune autre.
Une parfaite et sobre technique la place en valeur et la sobrit du
style n'exclut pas la joliesse minutieuse et la puissance de
l'expression. L'originalit de Massenet, du reste, a marqu son
empreinte sur les musiciens franais et trangers._

_Quand la patine grise du temps aura recouvert le trophe immense que le
grand disparu a lev; quand cette cendre charmante que versent les ans,
aura effac les imprcisions, quand le dpart aura t fait entre ce qui
fut un ouvrage htivement ralis et une oeuvre durable et lumineuse
comme une_ Manon et un Werther, _Massenet prendra sa place parmi les
grands; c'est de ses mains que la jeune cole franaise recueillera le
flambeau, et toute la postrit lui sera reconnaissante de l'oeuvre
magnifique et de la belle vie dont il raconte les phases dans les pages
qui suivent._

  XAVIER LEROUX.




AVANT-PROPOS


On m'a souvent demand si j'avais runi les souvenirs de ma vie, d'aprs
des notes prises au jour le jour? Eh bien! oui. C'est vrai.

Voici comment j'en pris l'habitude rgulire.

Ma mre qui tait le modle des femmes et des mres, et qui me faisait
mon ducation morale, m'avait dit, le jour anniversaire de ma naissance,
lors de mes dix ans: Voici un agenda (c'tait un de ces agendas, format
allong, tel qu'on les trouvait alors dans le _petit_ magasin du _Bon
March_, devenu la colossale entreprise que l'on sait), et chaque soir,
avait-elle ajout, avant de te mettre au lit, tu annoteras sur les pages
de ce _memento_, ce que tu auras fait, dit ou vu pendant la journe. Si
tu as commis une action ou prononc une parole que tu puisses te
reprocher, tu auras le devoir d'en crire l'aveu sur ces pages. Cela te
fera, peut-tre, hsiter  te rendre coupable d'un acte rprhensible
durant la journe.

N'tait-ce pas l la pense d'une femme suprieure,  l'esprit comme au
coeur droit et honnte, qui mettant au premier rang des devoirs de son
fils, le cas de conscience, plaait la conscience  la base mme de sa
mthode ducative?

Un jour que j'tais seul et que je m'amusais, en manire de distraction,
 fureter dans les armoires, j'y dcouvris des tablettes de chocolat.
J'en dtachai une et la croquai.

J'ai dit quelque part que j'tais... gourmand. Je ne le nie pas. En
voil une nouvelle preuve.

Lorsqu'arriva le soir et qu'il me fallut crire le compte rendu de ma
journe, j'avoue que j'hsitai un instant  parler de la succulente
tablette de chocolat. Ma conscience, cependant mise  l'preuve,
l'emporta et je consignai bravement le dlit sur l'agenda.

L'ide que ma mre lirait mon crime me rendait un peu penaud. A ce
moment, ma mre entra, elle vit ma confusion, mais aussitt qu'elle en
connut la cause, elle m'embrassa et me dit: Tu as agi en honnte homme,
je te pardonne, mais ce n'est pas une raison, toutefois, pour
recommencer  manger ainsi, clandestinement, du chocolat!

Quand, plus tard, j'en ai croqu et du meilleur, c'est que, toujours,
j'en avais obtenu la permission.

C'est ainsi que mes souvenirs, bons ou mauvais, gais ou tristes, heureux
ou non, je les ai toujours nots au jour le jour, et conservs pour les
avoir constamment  la pense.




Mes Souvenirs (1848-1912)




CHAPITRE PREMIER

L'ADMISSION AU CONSERVATOIRE


Vivrais-je mille ans--ce qui n'est pas dans les choses probables--que
cette date fatidique du 24 fvrier 1848 (j'allais avoir six ans) ne
pourrait sortir de ma mmoire, non pas tant parce qu'elle concide avec
la chute de la monarchie de Juillet, que parce qu'elle marque mes tout
premiers pas dans la carrire musicale, cette carrire pour laquelle je
doute encore avoir t destin, tant j'ai gard l'amour des sciences
exactes!...

J'habitais alors avec mes parents, rue de Beaune, un appartement donnant
sur de grands jardins. La journe s'tait annonce trs belle; elle
fut, surtout, particulirement froide.

Nous tions  l'heure du djeuner, lorsque la domestique qui nous
servait entra en nergumne dans la pice o nous nous trouvions runis.
_Aux armes citoyens!_... hurla-t-elle, en jetant--bien plus qu'elle ne
les rangea--les plats sur la table!...

J'tais trop jeune pour pouvoir me rendre compte de ce qui se passait
dans la rue. Ce dont je me souviens, c'est que les meutiers l'avaient
envahie et que la Rvolution se droulait, brisant le trne du plus
dbonnaire des rois.

Les sentiments qui agitaient mon pre taient tout diffrents de ceux
qui troublaient l'me inquite de ma mre. Mon pre avait t officier
suprieur sous Napolon Ier, ami du marchal Soult, duc de Dalmatie,
il tait tout  l'empereur et l'atmosphre embrase des batailles
convenait  son temprament. Quant  ma mre, les tristesses de la
premire grande rvolution, celle qui avait arrach de leur trne Louis
XVI et Marie-Antoinette, laissaient vibrer en elle le culte des
Bourbons.

Le souvenir de ce repas agit resta d'autant mieux grav dans mon esprit
que ce fut le matin de cette mme historique journe, qu' la lueur des
chandelles (les bougies n'existaient que pour les riches familles) ma
mre me mit pour la premire fois les doigts sur le piano.

Pour m'initier davantage  la connaissance de cet instrument, ma mre,
qui fut mon ducatrice musicale, avait tendu, le long du clavier, une
bande de papier sur laquelle elle avait inscrit les notes qui
correspondaient  chacune des touches blanches et noires, avec leur
position sur les cinq lignes. C'tait fort ingnieux, il n'y avait pas
moyen de se tromper.

Mes progrs au piano furent assez sensibles pour que, trois ans plus
tard en octobre 1851, mes parents crussent devoir me faire inscrire au
Conservatoire pour y subir l'examen d'admission aux classes de piano.

Un matin de ce mme mois, nous nous rendmes donc rue du
Faubourg-Poissonnire. C'tait l que se trouvait--il y resta si
longtemps avant d'migrer rue de Madrid--le Conservatoire national de
musique. La grande salle o nous entrmes, comme en gnral toutes
celles de l'tablissement d'alors, avait ses murs peints en ton gris
bleu, grossirement pointills de noir. De vieilles banquettes formaient
le seul ameublement de cette antichambre.

Un employ suprieur, M. Ferrire,  l'aspect rude et svre, vint faire
l'appel des postulants, jetant leurs noms au milieu de la foule des
parents et amis mus qui les accompagnaient. C'tait un peu l'appel des
condamns. Il donnait  chacun le numro d'ordre avec lequel il devait
se prsenter devant le jury. Celui-ci tait dj runi dans la salle des
sances.

Cette salle, destine aux examens, reprsentait une sorte de petit
thtre, avec un rang de loges et une galerie circulaire. Elle tait
conue en style du Consulat. Je n'y ai jamais pntr, je l'avoue, sans
me sentir pris d'une certaine motion. Je croyais toujours voir assis,
dans une loge de face, au premier tage, comme en un trou noir, le
Premier Consul Bonaparte et la douce compagne de ses jeunes annes.
Josphine; lui, au visage nergiquement beau; elle, au regard tendre et
bienveillant, souriant, et encourageant les lves aux premiers essais
desquels ils venaient assister l'un et l'autre. La noble et bonne
Josphine semblait, par ses visites dans ce sanctuaire consacr  l'art,
et en y entranant celui que tant d'autres graves soucis proccupaient,
vouloir adoucir ses penses, les rendre moins farouches par leur contact
avec cette jeunesse qui, forcment, n'chapperait pas un jour aux
horreurs des guerres.

C'est encore dans cette mme petite salle--ne pas confondre avec celle
bien connue sous le nom de Salle de la Socit des Concerts du
Conservatoire--que, depuis Sarette, le premier directeur, jusqu' ces
derniers temps, ont t passs les examens de toutes les classes qui se
sont donnes dans l'tablissement, y compris celles de tragdie et de
comdie. Plusieurs fois par semaine galement, on y faisait la classe
d'orgue, car il s'y trouvait un grand orgue  deux claviers, au fond,
cach par une grande tenture. A ct de ce vieil instrument, us, aux
sonorits glapissantes, se trouvait la porte fatale par laquelle les
lves pntraient sur l'estrade formant la petite scne. Ce fut dans
cette salle aussi que, pendant de longues annes, eut lieu la sance du
jugement prparatoire aux prix de composition musicale, dits prix de
Rome.

Je reviens  la matine du 9 octobre 1851. Lorsque tous les jeunes gens
eurent t informs de l'ordre dans lequel ils auraient  passer
l'examen, nous allmes dans une pice voisine qui communiquait par la
porte que j'ai appele fatale, et qui n'tait qu'une sorte de grenier
poussireux et dlabr.

Le jury, dont nous allions affronter le verdict, tait compos d'Halvy,
de Carafa, d'Ambroise Thomas, de plusieurs professeurs de l'cole et du
Prsident, directeur du Conservatoire, M. Auber, car nous n'avons que
rarement dit: Auber, tout court, en parlant du matre franais, le plus
clbre et le plus fcond de tous ceux qui firent alors le renom de
l'opra et de l'opra-comique.

M. Auber avait alors soixante-cinq ans. Il tait entour de la
vnration de chacun et tous l'adoraient au Conservatoire. Je revois
toujours ses yeux noirs admirables, pleins d'une flamme unique et qui
sont rests les mmes jusqu' sa mort, en mai 1871.

En mai 1871!... On tait alors en pleine insurrection, presque dans les
dernires convulsions de la Commune... et M. Auber, fidle quand mme 
son boulevard aim, prs le passage de l'Opra--sa promenade
favorite--rencontrant un ami, qui se dsesprait aussi des jours
terribles que l'on traversait, lui dit, avec une expression de lassitude
indfinissable: Ah! j'ai trop vcu!--puis il ajouta, avec un lger
sourire: Il ne faut jamais abuser de rien.

En 1851--poque o je connus M. Auber--notre directeur habitait dj
depuis longtemps son vieil htel de la rue Saint-Georges, o je me
rappelle avoir t reu, ds sept heures du matin--le travail du matre
achev!--et o il tait tout aux visites qu'il accueillait si
simplement.

Puis il venait au Conservatoire dans un tilbury qu'il conduisait
habituellement lui-mme. Sa notorit tait universelle. En le
regardant, on se rappelait aussitt cet opra: _La Muette de Portici_,
qui eut une fortune particulire et qui fut le succs le plus
retentissant avant l'apparition de _Robert le Diable_  l'Opra. Parler
de _la Muette de Portici_, c'est forcment se souvenir de l'effet
magique que produisit le duo du deuxime acte: Amour sacr de la
patrie... au Thtre de la Monnaie,  Bruxelles, sur les patriotes qui
assistaient  la reprsentation. Il donna, en toute ralit, le signal
de la rvolution qui clata en Belgique, en 1830, et qui devait amener
l'indpendance de nos voisins du Nord. Toute la salle, en dlire, chanta
avec les artistes cette phrase hroque, que l'on rpta encore et
encore, sans se lasser.

Quel est le matre qui peut se vanter de compter dans sa carrire un tel
succs?....

A l'appel de mon nom, je me prsentai tout tremblant, sur l'estrade. Je
n'avais que neuf ans et je devais excuter le final de la sonate de
Beethoven, op. 29. Quelle ambition!!!...

Ainsi qu'il est dans l'habitude, je fus arrt aprs avoir jou deux ou
trois pages, et, tout interloqu, j'entendis la voix de M. Auber qui
m'appelait devant le jury.

Il y avait, pour descendre de l'estrade, quatre ou cinq marches. Comme
pris d'tourdissement, je n'y avais d'abord pas fait attention et
j'allais chavirer quand M. Auber, obligeamment, me dit: Prenez garde,
mon petit, vous allez tomber--puis, aussitt, il me demanda o j'avais
accompli de si excellentes tudes. Aprs lui avoir rpondu, non sans
quelque orgueil, que mon seul professeur avait t ma mre, je sortis
tout effar, presque en courant et tout heureux... _IL_ m'avait
parl!...

Le lendemain matin, ma mre recevait la lettre officielle. J'tais lve
au Conservatoire!...

A cette poque, il y avait, dans cette grande cole, deux professeurs de
piano. Les classes prparatoires n'existaient pas encore. Ces deux
matres taient MM. Marmontel et Laurent. Je fus dsign pour la classe
de ce dernier. J'y restai deux annes, tout en continuant  suivre mes
tudes classiques au collge, et en prenant part galement aux cours de
solfge de l'excellent M. Savard.

Mon professeur, M. Laurent, avait t premier prix de piano sous Louis
XVIII; il tait devenu officier de cavalerie, mais avait quitt l'arme
pour entrer comme professeur au Conservatoire royal de musique. Il tait
la bont mme, ralisant, on peut le dire, l'idal de cette qualit dans
le sens le plus absolu du mot. M. Laurent avait mis en moi sa plus
entire confiance.

Quant  M. Savard, pre d'un de mes anciens lves, grand-prix de Rome,
actuellement directeur du Conservatoire de Lyon (directeur de
Conservatoire! combien en puis-je compter, de mes anciens lves, qui
l'ont t ou qui le sont encore?), quant  M. Savard pre, il tait bien
l'rudit le plus extraordinaire.

Son coeur tait  la hauteur de son savoir. Il me plat de rappeler
que lorsque je voulus travailler le contrepoint, avant d'entrer dans la
classe de fugue et de composition, dont le professeur tait Ambroise
Thomas, M. Savard voulut bien m'admettre  recevoir de lui des leons
que j'allai prendre  son domicile. Tous les soirs, je descendais de
Montmartre, o j'habitais, pour me rendre au numro 13 de la rue de la
Vieille-Estrapade, derrire le Panthon.

Quelles merveilleuses leons je reus de cet homme, si bon et si savant
 la fois! Aussi, avec quel courage allais-je pdestrement, par la
longue route qu'il me fallait suivre, jusqu'au pavillon qu'il habitait
et d'o je revenais chaque soir, vers dix heures, tout imprgn, des
admirables et doctes conseils qu'il m'avait donns!

Je faisais la route  pied, ai-je dit. Si je ne prenais pas l'impriale,
tout au moins, d'un omnibus, c'tait pour mettre de ct, sou par sou,
le prix des leons dont j'aurais  m'acquitter. Il me fallait bien
suivre cette mthode; la grande ombre de Descartes m'en aurait flicit!

Mais voyez la dlicatesse de cet homme au coeur bienfaisant. Le jour
venu de toucher de moi ce que je lui devais, M. Savard m'annona qu'il
avait un travail  me confier, celui de transcrire pour orchestre
symphonique l'accompagnement pour musique militaire de la messe
d'Adolphe Adam,--et il ajouta que cette besogne me rapporterait trois
cents francs!...

Qui ne le devine? Moi, je ne le sus que plus tard, M. Savard, avait
imagin ce moyen de ne pas me rclamer d'argent, en me faisant croire
que ces trois cents francs reprsentaient le prix de ses leons, qu'ils
le compensaient, pour me servir d'un terme fort  la mode en ce moment.

A ce matre,  l'me charmante, admirable, mon coeur dit encore:
merci, aprs tant d'annes qu'il n'est plus!




CHAPITRE II

ANNES DE JEUNESSE


A l'poque o j'allais m'asseoir sur les bancs du Conservatoire, j'tais
d'une complexion plutt dlicate et de taille assez petite. Ce fut mme
le prtexte au portrait-charge que fit de moi le clbre caricaturiste
Cham. Grand ami de ma famille, Cham venait souvent passer la soire chez
mes parents. C'tait autant de conversations que le brillant dessinateur
animait de sa verve aussi spirituelle qu'tincelante et qui avaient lieu
autour de la table familiale claire  la lueur douce d'une lampe 
l'huile. (En ce temps-l, le ptrole tait  peine connu et, comme
clairage, l'lectricit n'tait pas encore utilise.)

Le sirop d'orgeat tait de la partie; il tait de tradition avant que la
tasse de th ne ft devenue  la mode.

On m'avait demand de me mettre au piano. Cham eut donc tout le loisir
ncessaire pour croquer ma silhouette, ce qu'il fit en me reprsentant
debout, sur cinq ou six partitions, les mains en l'air pouvant  peine
atteindre le clavier. videmment, c'tait l'exagration de la vrit,
mais d'une vrit cependant bien prise sur le fait.

J'accompagnais parfois Cham chez une aimable et belle amie qu'il
possdait rue Taranne. J'tais naturellement appel  toucher du
piano. J'ai mme souvenance, qu'un soir que j'tais invit  me faire
entendre, je venais de recevoir les troisimes accessits de piano et de
solfge, ce dont deux lourdes mdailles de bronze, portant en exergue
les mots: Conservatoire imprial de musique et de dclamation,
tmoignaient. On m'en coutait davantage, c'est vrai, mais je n'en tais
pas moins mu pour cela, au contraire!

Au cours de mon existence j'appris, pas mal d'annes plus tard, que Cham
avait pous la belle dame de la rue Taranne, et que cela s'tait
accompli dans la plus complte intimit. Comme cette union le gnait un
peu, Cham n'en avait adress aucune lettre de faire-part  ses amis, ce
qui les avait tonns; sur l'observation qu'ils lui en adressrent, il
eut ce joli mot: Mais si, j'ai envoy des lettres de faire-part...
elles taient mme anonymes!

Malgr la touchante surveillance de ma mre, je m'chappai un soir de la
maison. J'avais su que l'on donnait _l'Enfance du Christ_, de Berlioz,
dans la salle de l'Opra-Comique, rue Favart, et que le grand
compositeur dirigerait en personne.

Ne pouvant payer mon entre et pris, cependant, d'une envie irrsistible
d'entendre ainsi l'oeuvre de celui qu'accompagnait l'enthousiasme de
toute notre jeunesse, je demandai  mes camarades, qui faisaient partie
des choeurs d'enfants, de m'emmener et de me cacher parmi eux. Il faut
aussi que je l'avoue, j'tais possd du secret dsir de pntrer dans
les coulisses d'un thtre!

Cette escapade, vous le devinez, mes chers enfants, ne fut pas sans
inquiter ma mre. Elle m'attendit jusqu' minuit pass... me croyant
perdu dans ce grand Paris.

Quand je rentrai, tout penaud et courbant la tte, point n'est besoin de
dire que je fus fort sermonn. A deux reprises je laissai passer
l'orage; s'il est vrai que la colre des femmes est comme la pluie dans
les bois qui tombe deux fois, le coeur d'une mre, du moins, ne
saurait terniser le courroux. Je me mis donc au lit, tranquillis de ce
ct. Je ne pus cependant dormir. Je repassais dans ma petite tte
toutes les beauts de l'oeuvre que j'avais entendue et je revoyais la
haute et fire figure de Berlioz dirigeant magistralement cette superbe
excution!

Ma vie, cependant, s'coulait heureuse et laborieuse. Cela ne dura pas.

Les mdecins avaient ordonn  mon pre de quitter Paris dont le climat
lui tait malsain et d'aller suivre le traitement pratiqu  Aix, en
Savoie.

S'inclinant devant cet arrt, mes pre et mre partirent pour Chambry;
ils m'emmenrent avec eux.

Ma carrire de jeune artiste tait donc interrompue. Qu'y faire?

Je restai  Chambry pendant deux longues annes. Mon existence,
toutefois, ne fut pas trop monotone. Je l'employais  continuer mes
tudes classiques, les faisant alterner avec un travail assidu de
gammes et d'arpges, de sixtes et de tierces, tout comme si j'tais
destin  devenir un fougueux pianiste. Je portais les cheveux
ridiculement longs, ce qui tait de mode chez tout virtuose, et ce point
de ressemblance convenait  mes rves ambitieux. Il me semblait que la
chevelure inculte tait le complment du talent!

Entre temps, je me livrais  de grandes randonnes  travers ce
dlicieux pays de la Savoie, alors encore sous le sceptre du roi de
Pimont, je me rendais tantt  la dent de Nivolet, tantt jusqu'aux
Charmettes, cette pittoresque demeure illustre par le sjour de
Jean-Jacques Rousseau.

Durant ma villgiature force, j'avais trouv, par un vritable hasard,
quelques oeuvres de Schumann, assez peu connu, alors, en France, et
moins encore dans le Pimont. Je me souviendrai toujours que l o
j'allais, payant mon cot de quelques morceaux de piano, je jouais
parfois cette exquise page intitule _Au Soir_, et cela me valut, un
jour, la singulire invitation ainsi conue: Venez nous amuser avec
votre Schumann o il y a de si dtestables fausses notes! Inutile de
dpeindre mes emportements d'enfant, devant de tels propos. Que diraient
les braves Savoisiens d'alors, s'ils connaissaient la musique
d'aujourd'hui?

Mais les mois passaient, passaient, passaient... si bien qu'un matin les
premires lueurs du jour n'tant pas encore descendues des montagnes, je
m'chappai du toit paternel, sans un sou dans la poche, sans un vtement
de rechange, et je partis pour Paris. Paris! la ville de toutes les
attirances artistiques, o je devais revoir mon cher Conservatoire, mes
matres, et les coulisses dont le souvenir ne cessait de me hanter.

Je savais trouver  Paris une bonne et grande soeur qui, malgr sa
situation bien modeste, m'accueillit comme son propre enfant, m'offrant
le logis et la table: logis bien simple, table bien frugale, mais le
tout agrment du charme d'une si suprme bont que je me sentais
compltement en famille.

Insensiblement ma mre me pardonna ma fuite  Paris.

Quelle crature toute de bont et de dvouement que ma soeur! Elle
devait, hlas! nous quitter pour toujours, le 13 janvier 1905, au moment
o elle se faisait une gloire d'assister  la 500e reprsentation de
_Manon_, qui eut lieu le soir mme de sa mort. Rien ne pourrait exprimer
le chagrin que je ressentis!

       *       *       *       *       *

En l'espace de vingt-quatre mois, j'avais regagn le temps perdu en
Savoie. Un premier prix de piano tait venu s'ajouter  un prix de
contrepoint et fugue. C'tait le 26 juillet 1859.

Je concourais avec dix de mes camarades. Le sort m'attribua le chiffre
11 dans les numros d'ordre. Les concurrents attendaient l'appel de
leurs noms dans le foyer de la salle des concerts du Conservatoire o
nous tions enferms.

Un instant le numro 11 se trouva seul dans le foyer. Tandis que
j'attendais mon tour, je contemplais respectueusement le portrait
d'Habeneck, le fondateur et premier chef d'orchestre de la Socit des
Concerts, dont la boutonnire gauche fleurissait d'un vritable mouchoir
rouge. Certainement, le jour o il serait devenu officier de la Lgion
d'honneur, accompagne de plusieurs autres ordres, il n'aurait pas port
une rosette... mais une rosace!...

Enfin je fus appel.

Le morceau de concours tait le concerto en _fa mineur_ de Ferdinand
Hiller. On prtendait alors que la musique de Ferdinand Hiller se
rapprochait tant de celle de Niels Gade, qu'on l'aurait prise pour du
Mendelssohn!...

Mon bon matre, M. Laurent se tenait prs du piano. Quand j'eus
termin--concerto et page  dchiffrer--il m'embrassa, sans s'inquiter
du public qui remplissait la salle, et je me sentis le visage tout
humide de ses chres larmes.

J'avais dj,  cet ge, l'esprit du doute dans le succs... et j'ai
toujours fui, durant ma vie, les rptitions gnrales publiques et les
premires, trouvant qu'il tait mieux d'apprendre les mauvaises
nouvelles... le plus tard possible.

Je rentrai  la maison, courant comme un gamin. Je la trouvai vide, car
ma soeur avait assist au concours. Cependant,  la fin, je n'y tenais
plus; je me dcidai  retourner au Conservatoire; et tant j'tais agit,
je le fis toujours en courant. J'tais arriv au coin de la rue
Sainte-Ccile, lorsque je rencontrai mon camarade Alphonse Duvernoy,
dont la carrire de professeur et de compositeur fut si belle. Je tombai
dans ses bras. Il m'apprit, ce que j'aurais dj d savoir, que M.
Auber, au nom du jury, venait de prononcer une parole fatidique: Le
premier prix de piano est dcern  M. Massenet.

Dans le jury se trouvait un matre, Henri Ravina, qui fut pour moi le
plus prcieux des amis que je conservai dans la vie;  lui va ma pense
mue et chrement reconnaissante.

De la rue Bergre  la rue de Bourgogne o habitait mon excellent
matre, M. Laurent, je ne fis que quelques bonds. Je trouvai mon vieux
professeur qui djeunait avec plusieurs officiers gnraux, ses
camarades de l'arme.

A peine m'et-il vu qu'il me tendit deux volumes. C'tait la partition
d'orchestre des _Nozze di Figaro, dramma giocoso in quatro atti_. _Messo
in musica dal Signor W. Mozart._

La reliure des volumes tait aux armes de Louis XVIII, avec cette
suscription en lettres d'or: _Menus plaisirs du Roi. cole royale de
musique et de dclamation_. _Concours de 1822. Premier prix de piano
dcern  M. Laurent._

Sur la premire page, mon vnr matre avait crit ces lignes:

Il y a trente-sept ans que j'ai remport, comme toi, mon cher enfant,
le prix de piano. Je ne crois pas te faire un cadeau plus agrable que
de te l'offrir avec ma bien sincre amiti. Continue ta carrire et tu
deviendras un grand artiste.

Voil ce que pensent de toi les membres du jury qui t'ont aujourd'hui
dcern cette belle rcompense.

  Ton vieil ami et professeur.

  LAURENT.

N'est-ce pas un geste vraiment beau que de voir ce professeur vnr
rendre un tel tmoignage  un jeune homme qui commenait  peine sa
carrire?




CHAPITRE III

LE GRAND-PRIX DE ROME


J'avais donc obtenu un premier prix de piano. J'en tais, sans doute,
aussi heureux que fier, mais vivre du souvenir de cette distinction ne
pouvait gure suffire; les besoins de la vie taient l, pressants,
inexorables, rclamant quelque chose de plus positif et surtout de plus
pratique. Je ne pouvais vraiment plus continuer  recevoir l'hospitalit
de ma chre soeur, sans subvenir  mes dpenses personnelles. Je
donnai donc, pour aider  la situation prsente, quelques leons de
solfge et de piano dans une pauvre petite institution du quartier.
Maigres ressources, grandes fatigues! Je vcus ainsi, d'une existence
prcaire et bien pnible. Il m'avait t offert de tenir le piano dans
un des grands cafs de Belleville; c'tait le premier o l'on ft de la
musique, intermde invent, sinon pour distraire, du moins pour retenir
les consommateurs. Cela m'tait pay trente francs par mois!

_Quantum mutatus..._ Avec le pote, laissez que je le constate; quels
changements, mes chers enfants, depuis lors! Aujourd'hui, rien que se
prsenter  un concours vaut aux jeunes lves leurs portraits dans
les journaux; on les sacre d'emble grands hommes, le tout accompagn de
quelques lignes dithyrambiques, bien heureux quand  leur triomphe,
qu'on exalte, on n'ajoute pas le mot colossal!... C'est la gloire,
l'apothose dans toute sa modestie.

En 1859, nous n'tions pas glorifis de cette faon!...

       *       *       *       *       *

Mais la Providence, certains diraient le Destin, veillait.

Un ami, encore de ce monde, et j'en ai tant de joie, me procura quelques
meilleures leons. Cet ami n'tait pas de ceux que je devais connatre
plus tard: tels les amis qui ont surtout besoin de vous; les amis qui
s'loignent lorsque vous avez  leur parler d'une misre  soulager;
enfin, les amis qui prtendent toujours vous avoir dfendu la veille,
d'attaques malveillantes, afin de faire valoir leurs beaux sentiments et
de vous affliger en vous redisant, en mme temps, les paroles blessantes
dont vous avez t l'objet. J'ajoute qu'il me reste cependant de bien
solides amitis que je trouve aux heures de lassitude et de
dcouragement.

       *       *       *       *       *

Le Thtre-Lyrique, alors boulevard du Temple, m'avait accept dans son
orchestre comme timbalier. De son ct, le brave pre Strauss, chef
d'orchestre des bals de l'Opra, me confia les parties de tambour,
timbales, tam-tam, triangle et autres tout aussi retentissants
instruments. C'tait une grosse fatigue pour moi que de veiller, tous
les samedis, de minuit  six heures du matin; mais tout cela runi fit
que j'arrivais  gagner, par mois, 80 francs! J'tais riche comme un
financier... et heureux comme un savetier.

Fond par Alexandre Dumas pre, sous la dnomination de
Thtre-Historique, le Thtre-Lyrique fut cr par Adolphe Adam.

J'habitais, alors, au numro 5 de la rue Mnilmontant, dans un vaste
immeuble, sorte de grande cit. A mon tage, j'avais, pour voisins,
spars par une cloison mitoyenne, des clowns et des clownesses du
_Cirque Napolon_, voisinage immdiat de notre maison.

De la fentre d'une mansarde, le dimanche venu, je pouvais me payer le
luxe, gratuitement bien entendu, des bouffes orchestrales qui
s'chappaient des _Concerts populaires_ que dirigeait Pasdeloup dans ce
cirque. Cela avait lieu lorsque le public, entass dans la salle
surchauffe, rclamait  grands cris: _de l'air_!... et que, pour lui
donner satisfaction, on ouvrait les vasistas des troisimes.

De mon perchoir, c'est bien le mot, j'applaudissais, avec une joie
fbrile, l'ouverture du _Tannhuser_, la _Symphonie fantastique_, enfin
la musique de mes dieux: Wagner et Berlioz.

Chaque soir,  six heures--le thtre commenait trs tt--je me
rendais, par la rue des Fosss-du-Temple, prs de chez moi,  l'entre
des artistes de Thtre-Lyrique. A cette poque, le ct gauche du
boulevard du Temple n'tait qu'une suite ininterrompue de thtres; je
suivais donc, en les longeant, les faades de derrire des Funambules,
du Petit-Lazari, des Dlassements-Comiques, du Cirque Imprial et de la
Gat. Qui n'a point connu ce coin de Paris, en 1859, ne peut s'en faire
une ide.

Cette rue des Fosss-du-Temple, sur laquelle donnaient toutes les
entres des coulisses, tait une sorte de Cour des Miracles, o
attendaient, grouillant sur le trottoir mal clair, les figurants et
les figurantes de tous ces thtres; puces et microbes vivaient l dans
leur atmosphre; et mme dans notre Thtre-Lyrique, le foyer des
musiciens n'tait qu'une ancienne curie o l'on abritait jadis les
chevaux ayant un rle dans les pices historiques.

A ct de cela, quelles ineffables dlices, quelle rcompense enviable
pour moi, quand j'tais  ma place dans le bel orchestre dirig par
Deloffre! Ah! ces rptitions de _Faust_! Quel bonheur indicible,
lorsque, du petit coin o j'tais plac, je pouvais,  loisir, dvorer
des yeux notre grand Gounod, qui, sur la scne, prsidait aux tudes!

Que de fois, plus tard, quand, cte  cte, nous sortions des sances de
l'Institut--Gounod habitait place Malesherbes--nous en avons reparl de
ce temps o _Faust_, aujourd'hui plus que millnaire, tait tant discut
par la presse, et pourtant tellement applaudi aussi, par ce cher public
qui se trompe rarement.

_Vox populi, vox Dei!_

Je me souviens aussi, tant  l'orchestre, d'avoir particip aux
reprsentations de _la Statue_, de Reyer. Quelle superbe partition! Quel
succs magnifique!

Je crois voir encore Reyer, dans les coulisses, durant certaines
reprsentations, trompant la vigilance des pompiers, fumant
d'interminables cigares. C'tait une habitude qu'il ne pouvait
abandonner. Je lui entendis, un jour, raconter que, se trouvant dans la
chambre de l'abb Liszt,  Rome, dont les murailles taient garnies
d'images religieuses, telles celles du Christ, de la Vierge, des saints
Anges, et qu'ayant produit un nuage de fume qui remplissait la chambre,
il s'attira du grand abb cette rponse aux excuses qu'il lui avait
faites, assez spirituellement d'ailleurs, en lui demandant si la fume
n'incommodait pas ces augustes personnages.--Non, fit Liszt, c'est
toujours un encens!

       *       *       *       *       *

J'eus encore, durant six mois, dans les mmes conditions de travail,
l'autorisation de remplacer un de mes camarades de l'orchestre du
Thtre-Italien, Salle Ventadour (aujourd'hui, Banque de France).

Si j'avais entendu l'admirable Mme Miolan-Carvalho dans _Faust_, le
chant par excellence, je connus alors des cantatrices tragdiennes comme
la Penco et la Frezzolini, des chanteurs comme Mario, Graziani, Delle
Sedie, et un bouffe comme Zucchini!

Aujourd'hui, que ce dernier n'est plus, notre grand Lucien Fugre, de
l'Opra-Comique, me le rappelle compltement: mme habilet vocale, mme
art parfait de la comdie.

Mais le moment du concours de l'Institut approchait. Nous devions,
pendant notre sjour en loge,  l'Institut, payer les frais de
nourriture pendant 25 jours et la location d'un piano. J'esquivai de
mon mieux cette tuile. Je la prvoyais, d'ailleurs. Quelque argent,
toutefois, que j'eusse pu mettre de ct, cela ne pouvait suffire, et,
sur le conseil qu'on me donna (les conseilleurs sont-ils jamais des
payeurs?), j'allai rue des Blancs-Manteaux porter, au Mont-de-Pit, ma
montre... en or. Elle garnissait mon gousset depuis le matin de ma
premire communion. Elle devait, hlas! bien peu peser, car l'on ne m'en
offrit que... 16 francs!!! Cet appoint, cependant, me vint en aide et je
pus donner  notre restaurateur ce qu'il rclamait.

Quant au piano, la dpense tait si exorbitante: 20 francs! que je m'en
dispensai. Je m'en passai d'autant plus facilement que je ne me suis
jamais servi de ce secours pour composer.

Pouvais-je me douter que mes voisins de loge, tapant sur leur piano et
chantant  tue-tte m'auraient  ce point incommod! Impossible de
m'tourdir ni de me drober  leurs sonorits bruyantes puisque je
n'avais pas de piano et que, par surcrot, les couloirs des greniers o
nous logions taient d'une acoustique rare.

Il m'est souvent arriv, lorsque, le samedi, je me rends aux sances de
l'Acadmie des Beaux-Arts, de jeter un coup d'oeil douloureux sur la
fentre grille de ma loge, qu'on aperoit de la cour Mazarine, 
droite, dans un renfoncement. Oui, mon regard est douloureux, car j'ai
laiss derrire ces vieilles grilles les plus chers et les plus
mouvants souvenirs de ma jeunesse, et elles me font rflchir aux
douloureux instants de ma vie dj si longue...

En 1863, donc, reu le premier au concours d'essai,--choeur et
fugue--je conservai cet ordre dans l'excution des cantates. La premire
preuve eut lieu dans la grande salle de l'cole des Beaux-Arts. On y
pntrait par le quai Malaquais.

Le jugement dfinitif fut rendu, le lendemain, dans la salle des sances
habituelles de l'Acadmie des Beaux-Arts.

J'eus pour interprtes Mme Van den Heuvel-Duprez, Roger et Bonnehe,
tous les trois de l'Opra. De tels artistes devaient me faire triompher.
C'est ce qui arriva.

Ayant pass le premier--nous tions six concurrents--et, comme  cette
poque on n'avait pas la faveur d'assister  l'audition des autres
candidats, j'allai errer  l'aventure dans la rue Mazarine... sur le
pont des Arts... et, enfin dans la cour carre du Louvre. Je m'y assis
sur l'un des bancs de fer qui la garnissent.

J'entendis sonner cinq heures. Mon anxit tait grande. Tout doit tre
fini, maintenant! me disais-je en moi mme... J'avais bien devin, car,
tout  coup, j'aperus sous la vote un groupe de trois personnes qui
causaient ensemble et dans lesquelles je reconnus Berlioz, Ambroise
Thomas et M. Auber.

La fuite tait impossible. Ils taient devant moi, comme me barrant
presque la route.

Mon matre bien-aim, Ambroise Thomas, s'avana et me dit: Embrassez
Berlioz, vous lui devez beaucoup de votre prix!. _Le prix!_
m'criai-je avec effarement, et la figure inonde de joie, _J'ai le
prix!!!_... J'embrassai Berlioz avec une indicible motion, puis mon
matre, et, enfin, M. Auber...

M. Auber me rconforta. En avais-je besoin? Puis il dit  Berlioz, en me
montrant:

Il ira bien ce gamin-l, quand il aura _moins_ d'exprience!




CHAPITRE IV

LA VILLA MDICIS


En 1863, les _grands-prix de Rome_ pour la peinture, la sculpture,
l'architecture et la gravure taient Layraud et Monchablon, Bourgeois,
Brune et Chaplein.

La coutume, suivie actuellement encore, voulait que nous partions tous
runis pour la villa Mdicis, et visitions l'Italie.

Quelle nouvelle et idale existence pour moi!

Le ministre des Finances m'avait fait remettre 600 francs et un
passeport, au nom de l'empereur Napolon III, sign Drouyns de Luys,
alors ministre des Affaires trangres.

Nous fmes ensemble, mes nouveaux camarades et moi, les visites d'adieu
prescrites par l'usage avant notre dpart pour l'Acadmie de France 
Rome,  tous les membres de l'Institut.

Le lendemain de Nol, dans trois landaus, en route pour nos visites
officielles, nous parcourmes Paris dans tous les quartiers, l o
demeuraient nos patrons.

Ces trois voitures, remplies de jeunes gens, vrais rapins, j'allais dire
gamins, que le succs avait griss et qui taient comme enivrs des
sourires de l'avenir, produisirent un vrai scandale dans les rues.

Presque tous ces messieurs de l'Institut nous firent savoir qu'ils
n'taient pas chez eux. C'tait un moyen d'viter les discours.

M. Hirtoff, le clbre architecte, qui demeurait rue Lamartine, y
mettant moins de faons, cria de sa chambre  son domestique: Mais
dites-leur donc que je n'y suis pas!

Nous nous rappelions qu'autrefois les professeurs accompagnaient leurs
lves jusque dans la cour des messageries, rue Notre-Dame-des-Victoires.
Il arriva qu'un jour, au moment o la lourde diligence qui contenait les
lves entasss dans la rotonde, dont les places les moins chres
taient aussi celles qui vous exposaient le plus  toutes les poussires
de la route, s'branlait pour le long voyage de Paris  Rome, l'on
entendit M. Couder, le peintre prfr de Louis-Philippe, dire  son
lve particulier, avec onction: Surtout, n'oublie pas ma manire!
Chre navet, cependant bien touchante! C'est de ce peintre que le roi
disait, aprs lui avoir fait une commande pour le muse de Versailles:
M. Couder me plat. Il a un dessin correct, une couleur satisfaisante,
et il n'est pas cher!

Ah! la bonne et simple poque, o les mots avaient leur valeur et les
admirations taient justes sans les enflures apothotiques, si je puis
dire, d'aujourd'hui, dont on vous comble si facilement!

Cependant, je rompis avec l'usage et je partis seul, ayant donn
rendez-vous  mes camarades, sur la route de Gnes, o je devais les
retrouver en voiturin, norme voiture de voyage trane par cinq
chevaux. J'en avais pour motifs, d'abord mon dsir de m'arrter  Nice,
o mon pre tait enterr, puis d'aller embrasser ma mre, qui habitait
alors Bordighera. Elle y occupait une modeste villa qui avait le grand
agrment de se trouver en pleine fort de palmiers dominant la mer. Je
passai avec ma chre maman le premier jour de l'an, qui concidait avec
l'anniversaire de la mort de mon pre, des heures pleines d'effusion,
pleines d'attendrissement. Il me fallut, toutefois, me sparer d'elle,
car mes joyeux camarades m'attendaient en voiture, sur la route de la
Corniche italienne, et mes larmes se schrent dans les rires. O
jeunesse!...

Notre voiture s'arrta d'abord  Loano, vers huit heures du soir.

J'ai avou que j'tais gai quand mme; c'est vrai, et pourtant j'tais
en proie  d'indfinissables rflexions, me sentant presque un homme,
seul dsormais dans la vie. Je me laissai aller au cours de ces penses,
trop raisonnables peut-tre pour mon ge, tandis que les mimosas, les
citronniers, les myrtes en fleurs de l'Italie me rvlaient leurs
troublantes senteurs. Quel contraste adorable pour moi, qui n'avais
connu jusqu'alors que l'cre odeur des faubourgs de Paris, l'herbe
pitine de ses fortifications et le parfum--je dis parfum--des
coulisses aimes!

Nous passmes deux jours  Gnes, y visitant le Campo-Santo, cimetire
de la ville, si riche en monuments des marbres les plus estims, et
rput comme le plus beau de l'Italie. Qui nierait aprs cela que
l'amour-propre survit aprs la mort?

Je me retrouvai ensuite, un matin, sur la place du Dme,  Milan,
cheminant avec mon camarade Chaplain, le clbre graveur en mdailles,
plus tard mon confrre  l'Institut. Nous changemes nos enthousiasmes
devant la merveilleuse cathdrale en marbre blanc leve  la Vierge par
le terrible condottire Jean-Galas Visconti, en pnitence de sa vie. A
cette poque de foi, la terre se couvrit de robes blanches, comme l'a
dit Bossuet, dont la grave et loquente parole revient  ma pense.

Nous fmes trs empoigns devant _la Cne_, de Lonard de Vinci. Elle se
trouvait dans une grande salle ayant servi d'curie aux soldats
autrichiens, pour lesquels on avait perc une porte,  horreur!
abomination des abominations! dans le panneau central de la peinture
mme.

Ce chef-d'oeuvre s'efface peu  peu. Avec le temps, bientt, il aura
compltement disparu, mais non comme _la Joconde_, plus facile 
emporter, sous le bras, qu'un mur de dix mtres de haut sur lequel est
peinte cette fresque.

Nous traversmes Vrone et y accomplmes le plerinage obligatoire au
tombeau de la Juliette aime par Romo. Cette promenade ne donnait-elle
pas satisfaction aux secrets sentiments de tout jeune homme, amoureux de
l'amour? Puis Vicenze, Padoue, o, en contemplant les peintures de
Giotto, sur l'_Histoire du Christ_, j'eus l'intuition que
Marie-Magdeleine occuperait un jour ma vie; et enfin Venise!

Venise!... On m'aurait dit que je vivais rellement que je n'y aurais
pas cru, tant l'irrel de ces heures passes dans cette ville unique
m'enveloppait de stupfaction. N'tant pas M. Bdeker, dont le guide
trop coteux n'tait pas dans nos mains, ce fut par une sorte de
divination que nous dcouvrmes, sans indications, toutes les merveilles
de Venise.

Mes camarades avaient admir une peinture de Palma Vecchio, dans une
glise dont ils ne purent savoir le nom. Comment la retrouver au milieu
des quatre-vingt-dix glises que compte Venise? Seul, dans une gondole,
je dis  mon barcaiollo que j'allais  Saint-Zacharie; mais, n'y ayant
pas aperu le tableau, une _Santa Barbara_, je me fis conduire  un
autre saint. Nouvelle dception. Comme celle-ci se renouvelait et
menaait de s'terniser, mon gondolier me montra, en riant, une autre
glise, celle de Tous les Saints (Chiesa di tutti santi), et me dit,
moiti moqueur: Entrez l, vous trouverez le vtre!

Je passe Pise et Florence, dont je parlerai plus tard, avec dtails.

Arrivs prs du territoire pontifical, nous dcidmes, pour ajouter
quelque pittoresque en plus  notre route, qu'au lieu de passer par le
chemin acadmique et d'arriver  Rome comme les anciens prix, par
Ponte-Molle, antique tmoin de la dfaite de Maxence et de la
glorification du christianisme, nous prendrions le bateau  vapeur 
Livourne jusqu' Civitta-Vecchia. C'tait une premire traverse que je
supportai... presque convenablement, grce  des oranges que je tenais
constamment  la bouche en en exprimant le jus.

Nous arrivmes enfin  Rome, par le chemin de fer de Civitta-Vecchia 
la Ville ternelle. C'tait l'heure du dner des pensionnaires. Ils
furent fort interdits en nous voyant, car ils se faisaient une fte
d'aller  la rencontre de notre voiture sur la voie Flaminienne.

L'accueil fut brusque. Un dner spcial fut improvis, qui commena les
plaisanteries faites aux _nouveaux_, dits _les affreux nouveaux_.

En ma qualit de musicien, je fus charg d'aller, une cloche  la main,
sonner le dner, en parcourant les nombreuses alles du jardin de la
Villa Mdicis, alors plonges dans la nuit. Ignorant les dtours, je
tombai dans un bassin. Naturellement, la cloche s'arrta et les
pensionnaires, qui coutaient son tintement, se rjouissant de leur
farce, eurent un rire inextinguible  l'arrt soudain de la sonnette.
Ils comprirent, et l'on vint me repcher.

J'avais pay ma premire dette, celle d'entre  la Villa Mdicis. La
nuit devait amener d'autres brimades.

La salle  manger des pensionnaires, que je connus si agrable ds le
lendemain, tait transforme en un vritable repaire de bandits. Les
domestiques, qui portaient habituellement la livre verte de l'empereur,
taient costums en moines, un tromblon en bandouilire et deux
pistolets  la ceinture, le nez vermillonn et faonn par un sculpteur.
La table en sapin tait tache de vin et dgotante de salet.

Les anciens avaient tous la physionomie rogue, ce qui ne les empcha
pas,  un moment donn, de nous dire que si la nourriture tait simple,
on vivait ici dans la plus fraternelle harmonie. Subitement, aprs une
discussion artistique fort drlement mene, le dsaccord arriva et l'on
vit toutes les assiettes et les bouteilles voler en l'air, au milieu de
cris formidables.

Sur un signe d'un des prtendus moines, le silence se rtablit
immdiatement, et l'on entendit la voix du plus ancien des
pensionnaires, Henner, dire gravement: Ici, la bonne harmonie rgne
toujours!

Bien que nous sachions que nous tions l'objet de plaisanteries, j'tais
un peu interloqu. N'osant bouger, je regardais, le nez baiss sur la
table, quand j'y lus le nom d'Herold, que l'auteur du _Pr aux Clercs_ y
avait grav avec son couteau, alors qu'il tait pensionnaire de cette
mme Villa Mdicis.




CHAPITRE V

LA VILLA MEDICIS


       *       *       *       *       *

Comme je l'avais pressenti et d'ailleurs, remarqu aux signes
d'intelligence que se faisaient entre eux les pensionnaires, ceux-ci
nous avaient mnag une autre grosse farce, ce qu'on pourrait appeler
une brimade de dimension.

A peine tions-nous sortis de table que les pensionnaires
s'envelopprent de leurs grandes capes  la mode romaine et nous
obligrent, avant d'aller nous reposer dans les chambres qui nous
taient destines,  une promenade de digestion (tait-ce bien
ncessaire?) jusqu'au Forum, l'antique Forum dont tous nos souvenirs de
collge nous parlaient.

Ignorant Rome la nuit, autant du reste que Rome le jour, nous marchions
entours de nos nouveaux camarades, comme d'autant de guides srs pour
nous.

La nuit, une nuit de janvier, tait d'une profonde obscurit, partant
bien favorable aux desseins de nos ciceroni! Arrivs prs du Capitole,
nous distinguions  peine les vestiges des temples qui mergeaient des
vallonnements du clbre _Campo Vaccino_, dont la reproduction,
conserve au Louvre, est reste un des chefs-d'oeuvre de notre Claude
Le Lorrain.

A cette poque, sous le rgne de Sa Saintet le pape-roi Pie IX, aucunes
fouilles officielles n'avaient t organises dans le Forum mme. Ce
lieu fameux n'tait qu'un amas de pierres et de fts de colonnes enfouis
dans des herbes sauvages que broutaient des troupeaux de chvres. Ces
jolies btes taient gardes par des bergers aux larges chapeaux et
envelopps d'un grand manteau noir  doublure verte, vtement habituel
des paysans de la campagne romaine; tous taient arms d'une grande
pique qui leur servait  chasser les buffles pataugeant dans les marais
d'Ostie.

Nos camarades nous firent traverser les ruines de la basilique de
Constantin, dont nous apercevions vaguement les immenses votes 
caissons. Notre admiration se changea en effroi quand un instant aprs,
nous nous vmes sur une place entoure de murs aux proportions
indfiniment colossales. Au milieu de cette place se trouvait une grande
croix sur un pidestal form de marches, comme une faon de calvaire.
Arriv l, je n'aperus plus mes camarades, et, lorsque je me retournai,
je me vis seul au milieu du gigantesque amphithtre qu'tait le
Colise, dans un silence qui me parut effrayant.

Je cherchais un chemin quelconque afin de me retrouver dans les rues o
un passant attard, mais complaisant, m'aurait mis sur la voie de la
Villa Mdicis. Ce fut en vain.

Mes efforts, impuissants  dcouvrir ce chemin, m'exasprrent au point
que je tombai ananti sur une des marches de la croix. J'y pleurai comme
un enfant. C'tait bien excusable, et j'tais bris de fatigue.

La lumire du jour arriva enfin. Sa lueur rvlatrice me fit comprendre
que, comme un cureuil dans sa cage, j'avais tourn autour de la piste,
o je n'avais rencontr que des escaliers menant aux gradins suprieurs.
Lorsque l'on songe aux quatre-vingts gradins qui pouvaient, au temps de
la Rome impriale, contenir jusqu' cent mille spectateurs, cette piste,
en vrit, devait tre pour moi sans issue. Mais l'aube naissante fut
mon sauveur. Au bout de quelques pas, tout heureux, je reconnus, comme
le Petit-Poucet perdu dans les bois, que je suivais la route qui devait
me ramener sur le bon chemin.

Enfin, j'tais  la Villa Mdicis; j'y pris possession de la chambre qui
m'tait rserve. Ma fentre donnait sur l'avenue du Pincio; mon horizon
tait Rome entire et se terminait par la silhouette du dme de
Saint-Pierre au Vatican. Le directeur, M. Schnetz, membre de l'Institut,
m'avait accompagn jusqu' mon logis.

M. Schnetz, de haute stature, s'enveloppait volontiers d'une vaste robe
de chambre et se coiffait d'un bonnet grec agrment, comme la robe, de
superbes glands d'or.

Il tait le dernier reprsentant de cette race de grands peintres qui
ont eu un culte spcial pour la campagne des environs de Rome. Ses
tudes et ses tableaux avaient t conus au milieu des brigands de la
Sabine. Son allure solide et dcide l'avait fait estimer et craindre de
ses htes d'aventure. Il tait bien un papa exquis pour tous ses enfants
de l'Acadmie de France  Rome.

La cloche du djeuner sonna. Cette fois, c'tait le vrai cuisinier qui
l'agitait, et non plus moi, qui, la veille, m'tais bnvolement charg
de ce soin.

La salle  manger avait repris son aspect confortable de tous les jours.
Nos camarades furent absolument affectueux. Les serviteurs n'taient
plus des moines de contrebande que nous avions vus au repas de
l'arrive.

J'appris que je n'avais pas t le seul  tre mystifi.

Voici la brimade qu'on avait inflige  notre bon camarade Chaplain:

On avait choisi pour son logis de la premire nuit une chambre sans
fentre, aux murs blanchis  la chaux, qui servait de dbarras. Ce
dbarras, on l'avait transform en chambre  coucher pour la
circonstance. Des rideaux blancs ferms simulaient une fentre qu'on lui
avait dit prendre vue sur le mausole d'Hadrien. Le lit tait dispos de
manire qu'au premier mouvement il devait s'effondrer. Mon pauvre
Chaplain essaya de dormir quand mme. Il y avait dans cette chambre une
petite porte qu'il n'avait pas ouverte. Par instant un camarade entrait,
l'air tout effar, se prcipitait sur cette porte, puis disparaissait,
en jetant ces mots: Fais pas attention... je suis souffrant... a
passera... Il n'y a que ceux-l dans la maison! On devine que mon ami
avait l un voisinage bien mal plac!

La plaisanterie dura jusqu'au jour et s'vanouit ds qu'il parut. Sa
vritable chambre, admirablement situe dans l'un des campaniles de la
Villa, fut aussitt rendue  Chaplain. Quels merveilleux envois il y
excuta durant son sjour!

Les ftes du Carnaval venaient de se terminer  Rome avec leurs
bacchanales endiables. Sans avoir la rputation de celles de Venise,
elles n'en avaient pas moins d'entrain. Elles se droulaient dans un
tout autre cadre, plus grandiose, sinon mieux appropri. Nous y avions
particip dans un grand char construit par les architectes et dcor par
les sculpteurs. La journe s'tait passe  lancer des confetti et des
fleurs  toutes les belles Romaines qui nous rpondaient, du haut des
balcons de leurs palais du Corso, avec des sourires adorables. Srement,
Michelet, lorsqu'il composa sa brillante et potique tude sur la
_Femme_, pour faire suite  son livre sur l'_Amour_, dut avoir sous les
yeux, en pense, comme nous les emes, nous, en toute ralit sous les
ntres, ces types de rare, clatante et si fascinatrice beaut.

Que de changements depuis, dans cette Rome d'alors, o l'abandon et la
bonne humeur tenaient leurs dlicieuses assises  l'tat permanent! Dans
ce mme Corso se promnent, aujourd'hui, les superbes rgiments
italiens, et les magasins qui s'y alignent appartiennent pour la plupart
 des commerants allemands.

O Progrs, que voil bien de tes coups!

Le directeur nous fit un jour prvenir qu'Hippolyte Flandrin, l'illustre
chef du mouvement religieux dans l'art au dix-neuvime sicle, arriv de
la veille  Rome, avait manifest le dsir de serrer la main aux
pensionnaires.

Je ne croyais pas qu'il m'aurait t donn,  quarante-six ans de l,
d'voquer cette mme visite dans le discours que je prononcerais comme
prsident de l'Institut et de l'Acadmie des Beaux-Arts.

Sur le Pincio mme, disais-je dans ce discours, juste en face de
l'Acadmie de France, il est une petite fontaine jaillissante en forme
de vasque antique qui, sous un berceau de chnes verts, dcoupe ses
fines artes sur les horizons lointains. C'est l que, de retour  Rome,
aprs trente-deux annes, un grand artiste, Hippolyte Flandrin, avant
d'entrer dans le temple, trempa ses doigts comme en un bnitier et se
signa.

       *       *       *       *       *

Les arts attrists, qu'il avait tant ennoblis, prenaient son deuil au
moment mme o nous nous disposions  aller officiellement le remercier
de son geste.

Il habitait place d'Espagne, proche de la Villa Mdicis, comme il le
dsirait.

Ce fut dans l'glise Saint-Louis des Franais que nous dposmes sur son
cercueil les couronnes faites de lauriers cueillis dans le jardin de la
Villa qu'il avait tant aime, alors qu'il tait pensionnaire en
compagnie de son musicien chri, Ambroise Thomas, et qu' l'apoge de sa
gloire il venait de revoir pour la dernire fois...

       *       *       *       *       *

A quelques jours de l, Falguire, Chaplain et moi, nous partions pour
Naples, en voiture jusqu' Palestrina,  pied jusqu' Terracine, 
l'extrmit sud des Marais Pontins, puis encore, en voiture jusqu'
Naples!...




CHAPITRE VI

LA VILLA MDICIS


       *       *       *       *       *

Quels inoubliables moments pour de jeunes artistes qui changeaient
leurs enthousiasmes pour tout ce qu'ils voyaient dans ces villages d'un
si dlicieux pittoresque, disparu trs certainement aujourd'hui!

Nous logions dans des auberges primitives. Je me souviens qu'une nuit
j'eus la sensation assez inquitante que mon voisin du grenier allait
incendier la pauvre masure; Falguire, de son ct y crut aussi.

Pure hallucination. C'tait le ciel cribl d'toiles  la lumire
scintillante, qui se montrait  travers le plafond dlabr.

En passant par les bois de Subiacco, la zampogna (sorte de cornemuse
rustique) d'un berger lana une bouffe mlodique que je notai aussitt
sur un chiffon de papier prt par un bndictin d'un couvent voisin.

Ces mesures devinrent les premires notes de _Marie-Magdeleine_, drame
sacr auquel je songeais dj pour un envoi.

J'ai conserv le croquis que Chaplain fit de moi,  ce moment-l.

Ainsi que d'ancienne date, les pensionnaires de la Villa Mdicis y sont
habitus pendant leur sjour  Naples, nous allmes loger casa Combi,
vieille maison donnant sur le quai Santa-Lucia. Le cinquime tage nous
en tait rserv.

C'tait une ancienne masure,  la faade crpie en rose, et dont les
fentres taient encadres de moulures en formes de figurines, celles-ci
fort habilement peintes, comme celles que l'on peut voir dans toute la
rgion italienne ds qu'on a pass le Var.

Une vaste chambre contenait nos trois lits. Quant au cabinet de toilette
et... le reste, nous les avions sur le balcon, o, d'accord en cela avec
les usages du pays, nous talions nos hardes pour les faire scher.

Pour voyager plus commodment nous nous tions fait faire  Rome trois
complets de flanelle blanche  larges raies bleues.

_Risum teneatis_, comme aurait dit Horace, le dlicieux pote, retenez
vos rires, mes chers enfants. coutez d'abord cette curieuse aventure.

Ds notre arrive  la gare de Naples, nous fmes observs avec une
insistance surprenante par les gendarmes-carabiniers. De leur ct, les
passants nous regardaient tout tonns. Fort intrigus, nous nous en
demandions la raison. Nous ne tardmes pas  tre fixs. La patronne de
la casa, Marietta, nous apprit que les forats napolitains portaient un
costume presque semblable! Les rires qui accueillirent cette rvlation
nous encouragrent  complter la ressemblance. C'est ainsi que nous
allmes au Caf Royal, sur la place Saint-Ferdinand, en tranant tous
les trois la jambe droite, comme si elle et t retenue par un boulet
de galrien!

Nous vcmes nos premires journes  Naples, dans les galeries du muse
Borbonico. Les plus merveilleuses dcouvertes faites dans les fouilles
d'Herculanum, de Pompi et de leur voisine, Stabies, y avaient t
entasses. Tout nous y tait matire  tonnement. Quel sujet de
ravissement! Quelles incessantes et toujours nouvelles extases!

Nous avons, en passant,  rappeler l'ascension obligatoire au Vsuve,
dont nous apercevions de loin le panache de fume. Nous en revnmes
tenant  la main nos souliers brls, et les pieds envelopps de
flanelle qu'on nous avait vendue  Torre del Greco.

A Naples, nous prenions nos repas au bord de la mer, sur le quai
Santa-Lucia, presque en face de notre demeure. Pour douze grani, ce qui
reprsentait huit sous de notre monnaie, nous avions une soupe exquise
aux coquillages, du poisson frit dans une huile qui avait d servir 
cet usage depuis deux ou trois ans au moins, et un verre de vin de
Capri.

Puis ce furent les promenades  Castellamare, au fond du golfe de Naples
sur lequel on jouit d'une vue admirable;  Sorrente, si riche en
orangers,  ce point mme que la ville a ses armes tresses en forme de
couronne avec des feuilles d'oranger. Nous vmes,  Sorrente, la maison
o naquit le Tasse, l'illustre pote italien, l'immortel auteur de la
_Jrusalem dlivre_. Un simple buste en terre cuite orne la faade de
cette maison  moiti dtruite! De l nous nous rendmes  Amalfi, qui
fut autrefois presque la rivale de Venise, tant son commerce avec
l'Orient tait considrable.

A Amalfi, nous habitmes un htel qui avait jadis servi de couvent  des
capucins.

Si en touchant  l'couvillon d'un canonnier malpropre, Napolon Ier
attrapa la gale, nous devons  la vrit de dire que, le lendemain de la
nuit que nous y passmes, nous tions tous les trois couverts de poux!
Il fallut nous faire raser court, ce qui devait ajouter  la
ressemblance qu'on s'tait plu  nous trouver avec les forats!

Nous nous consolmes de l'aventure en prenant une barque  voile qui
nous conduisit  Capri.

Partis d'Amalfi  4 heures du matin, nous n'arrivons  Capri qu' 10
heures du soir...

Quelle le dlicieuse,  l'aspect enchanteur! D'un primtre de quinze
kilomtres au sommet du mont Solaro elle se trouve  1.800 pieds
au-dessus du niveau de la mer. Du mont Solaro l'oeil dcouvre l'un des
plus beaux et des plus vastes horizons dont on puisse jouir en Italie.

En allant  Capri, nous fmes surpris, loin de la cte, par un orage
pouvantable. Le bateau portait une norme quantit d'oranges. Les lames
furieuses les balayrent toutes, au grand dsespoir des mariniers, qui
hurlaient  qui mieux mieux en invoquant san Giuseppe, le patron de
Naples.

Une jolie lgende veut que saint Joseph, attrist du dpart de Jsus et
de la Vierge Marie dans le ciel, ait intim  son fils l'ordre de
revenir prs de lui. Jsus obit en ramenant avec lui tous les saints du
Paradis. Il en fut de mme de la Vierge, pouse de saint Joseph, qui
regagna le toit conjugal, escorte des onze mille vierges. Dieu, voyant
le Paradis se dpeupler ainsi et ne voulant pas donner tort  saint
Joseph, dclara qu'il tait le plus fort de tous, et le ciel se repeupla
avec sa permission.

Cette vnration du peuple napolitain pour saint Joseph est surprenante.
Le dtail que nous allons en rapporter le montre bien encore.

Au dix-huitime sicle, les rues de Naples taient trs peu sres; il
tait dangereux de les traverser la nuit. Le roi ayant fait placer des
lanternes aux endroits les plus mal fams afin d'clairer les passants,
les birbanti les brisrent comme les trouvant gnantes pour leurs
exploits nocturnes. L'ide vint alors d'accompagner les lanternes d'une
image de saint Joseph, et, dsormais, elles furent respectes, au grand
bonheur du peuple.

Habiter Capri, y vivre, y travailler, est bien l'existence dans tout son
idal, dans tout ce qu'il est possible de rver! J'en ai rapport
quantit de pages pour les ouvrages que j'avais projet d'crire par la
suite.

L'automne nous ramena  Rome.

J'crivis,  cette poque,  mon matre aim, Ambroise Thomas, les
lignes suivantes:

Bourgault a organis, dimanche dernier, une fte o taient invits
vingt Transtvrins et Transtvrines,--plus six musiciens, aussi du
Transtvre! Tous en costume!

Le temps tait splendide et le coup d'oeil uniquement admirable,
lorsque nous avons t dans le Bosco, _Mon Bois sacr_,  moi! Le
soleil couchant clairait les murs antiques de l'antique Rome. La fte
s'est termine dans l'atelier de Falguire, clair _a giorno_, par nos
soins. Les danses ont pris l un caractre entranant, tellement
enivrant que, tous, nous avons fini par faire vis--vis aux
Transtvrines, lors du saltarello final... On a fum, mang, bu;--les
femmes, surtout, estimaient fort notre punch!

       *       *       *       *       *

Une des phases les plus grandes et les plus palpitantes de ma vie se
prparait.

Nous tions  la veille de Nol. Une promenade fut organise pour
suivre, dans les glises, les messes de minuit. Les crmonies qui se
clbrrent de nuit  Sainte-Marie-Majeure et  Saint-Jean de Latran
furent celles qui me frapprent le plus.

Des bergers, avec leurs troupeaux; vaches, chvres, moutons et porcs,
taient sur la place publique comme pour recevoir les bndictions du
Sauveur, de celui dont on rappelait la naissance dans une crche.

La touchante simplicit de ces croyances m'avait vraiment mu et
j'entrai dans Sainte-Marie-Majeure, accompagn d'une adorable chvre que
j'embrassai et qui ne voulut pas me quitter. La chose n'tonna nullement
la foule recueillie qui s'entassait dans cette glise, hommes et femmes,
tous  genoux sur ces beaux pavs en mosaque, entre cette double range
de colonnes provenant de temples antiques.

Le lendemain, jour  marquer d'une croix, je croisai dans l'escalier aux
trois cents marches qui mne  l'glise de l'Ara-Coeli, deux dames
dont l'allure tait celle d'trangres lgantes. Mon regard fut
dlicieusement charm par la physionomie de la plus jeune.

Quelques jours aprs cette rencontre, m'tant rendu chez Liszt, qui se
prparait  l'ordination, je reconnus, parmi les personnes qui se
trouvaient en visite chez l'illustre matre, les deux dames aperues 
l'Ara-Coeli.

Je sus, presque aussitt aprs, que la plus jeune tait venue  Rome,
avec sa famille, en voyage de touristes et qu'elle avait t recommande
 Liszt pour qu'il lui indiqut un musicien capable de diriger ses
tudes musicales qu'elle ne voulait pas interrompre loin de Paris.

Liszt me dsigna aussitt  elle.

J'tais pensionnaire de l'Acadmie de France pour y travailler, ne
dsirant par consquent pas donner mon temps aux leons. Cependant le
charme de cette jeune fille fut vainqueur de ma rsistance.

Vous l'avez devin dj, mes chers enfants, ce fut cette exquise jeune
fille qui, deux ans plus tard, devait devenir mon pouse aime, la
compagne toujours attentive, souvent inquite, de mes jours, tmoin de
mes dfaillances comme de mes sursauts d'nergie, de mes tristesses
comme de mes joies. C'est avec elle que j'ai gravi ces degrs longs dj
de la vie, qui, pour ne point tre escarps comme ceux qui mnent 
l'Ara-Coeli, cet autel des cieux qui rappelle  Rome les clestes
sjours toujours purs et sans nuages, m'ont conduit dans un chemin
parfois difficile, et o les roses se cueillirent au milieu des pines!
N'en est-il pas toujours ainsi dans la vie?

Mais j'oublie que je vous livre mes Mmoires, mes chers enfants, et ne
vous fais point mes confidences.

Au printemps suivant, la fte annuelle des pensionnaires eut lieu, comme
de coutume,  Castel-Fusano, domaine de la Campagne de Rome,  trois
kilomtres d'Ostie, au milieu d'une magnifique fort de pins-parasols,
perce d'une alle de chnes-verts de toute beaut. J'emportai un
souvenir si agrable de cette journe que je conseillai  ma fiance et
 sa famille de connatre cet endroit incomparable.

L, dans cette splendide avenue, toute pave de dalles antiques, je me
rappelai l'histoire dcrite par Gaston Boissier dans ses _Promenades
archologiques_ de Nisus et d'Euryale, ces malheureux jeunes gens qui
furent aperus, pour leur perte, de Volcens, arrivant de Laurente pour
amener  Turnus une partie de ses troupes.

La pense que je devais, au mois de dcembre, quitter la Villa Mdicis
pour retourner en France, mes deux ans de sjour tant termins, mettait
en moi une indfinissable tristesse.

Je voulus revoir Venise. J'y restai deux mois, pendant lesquels je jetai
les brouillons de ma _Premire Suite d'orchestre_.

Le soir, lorsqu'en fermant le port, les trompettes autrichiennes
sonnaient des notes si tranges et si belles, je les notais. Je m'en
servis vingt-cinq ans plus tard, au quatrime acte du _Cid_.

Le 17 dcembre, mes camarades me firent leurs adieux, non seulement
pendant le dernier triste dner  notre grande table, mais encore  la
gare, dans la soire.

Ce jour-l je l'avais consacr  prparer mes bagages, tout en
contemplant le lit dans lequel je ne devais plus dormir.

Tous ces tendres souvenirs de mes deux annes romaines: palmes du jour
des Rameaux, tambour du Transtvre, ma mandoline, une vierge en bois,
quelques branches cueillies dans le jardin de la Villa, tous ces
souvenirs, dis-je, d'un pass qui vivra autant que moi-mme, allrent
rejoindre mes hardes dans mes malles. L'ambassade franaise en fit les
frais d'expdition.

Je ne voulus pas quitter ma fentre avant que le soleil couchant et
compltement disparu derrire Saint-Pierre. Il me semblait que c'tait
Rome,  son tour, se rfugiant dans l'ombre, qui me faisait ses
adieux!...




CHAPITRE VII

LE RETOUR A PARIS


Runis  la gare _dei Termini_, voisine des ruines de Diocltien, mes
camarades ne la quittrent qu'aprs avoir chang avec moi force
embrassades, et ils y restrent jusqu' ce que le train qui m'emportait
et compltement disparu  l'horizon.

Les heureux! Ils devaient, eux, dormir cette nuit-l,  l'Acadmie,
alors que moi, seul, bris par les motions du dpart, tout transi par
cet pre et glacial froid de dcembre, roul dans ce manteau qui ne
m'avait pas quitt pendant tout mon sjour  Rome, envelopp de ce
lambeau de souvenirs, je ne devais que la fatigue aidant succomber au
sommeil.

Le lendemain, dans la journe, j'tais  Florence.

Je voulus revoir une dernire fois cette ville, o se trouve une des
plus riches collections d'art de l'Italie. J'allai au palais Pitti, une
des merveilles de Florence: en parcourant ces galeries, il me semblait
que je n'y tais point seul, que le souvenir vivant de mes camarades
m'accompagnait, que j'assistais  leurs extases,  leurs enthousiasmes
devant tous ces chefs-d'oeuvre amoncels dans ce splendide palais. J'y
revis ces Titien, ces Tintoret, ces Lonard de Vinci, ces Vronse, ces
Michel-Ange, ces Raphal.

De quel oeil dlicieusement ravi j'admirai de nouveau ce trsor
inestimable qu'est la _Vierge  la chaise_, de Raphal, chef-d'oeuvre
de la peinture, puis la _Tentation de saint Antoine_, par Salvator Rosa,
visible dans la salle d'Ulysse, et dans la salle de Flore, la _Vnus_,
de Canova, pose sur une base qui tourne. Les Rubens, les Rembrandt, les
Van Dyck, furent aussi l'objet de mes contemplations.

Je ne sortis du palais Pitti que pour tre de nouveau bloui par le
palais Strozzi, le plus beau type des palais florentins, dont la
corniche, due  Simone Pollajolo, est la plus belle connue des temps
modernes. Je revis aussi le jardin Boboli,  ct du palais Pitti,
dessin par Tribolo et Buontalenti.

Je terminai cette journe par une promenade dans ce qu'on a surnomm le
bois de Boulogne de Florence, la _promenade les Cascine_,  la porte et
 l'ouest de Florence, entre la rive droite de l'Arno et le chemin de
fer. C'est la promenade favorite du monde lgant et de la fashion de
Florence, cette ville qu'on a surnomme l'_Athnes de l'Italie_.

Il me souvient que le soir tombait dj, et, priv de ma montre que, par
mgarde, j'avais laisse  l'htel, j'eus la pense de demander  un
paysan que je croisai sur la route l'heure qu'il tait. La rponse que
j'en reus est de celles dont on ne saurait oublier le tour vraiment
potique. En voici la traduction:

    _Il est sept heures, l'air en tremble encore!
    Sono le sette, l'aria ne treme ancora!..._

       *       *       *       *       *

Je quittai Florence pour continuer par Pise le chemin du retour.

Pise me sembla dpeupl comme si la peste y et fait ses ravages! Quand
on songe qu'au moyen ge elle fut la rivale de Gnes, de Florence, de
Venise, on se sent confondu de cette dsolation relative qui
l'enveloppe. Je restai seul pendant prs d'une heure sur la place du
Dme, portant tour  tour mes regards curieux sur les trois
chefs-d'oeuvre qui y dressent leur artistique beaut: la cathdrale ou
le _Dme de Pise_, le campanile, plus connu sous le nom de _Tour
penche_, et enfin le _Baptistre_.

Entre le Dme et le Baptistre s'tend le Campo-Santo, cimetire clbre
dont la terre fut apporte de Jrusalem.

Il me sembla que la _Tour penche_ voulut bien attendre que je sois
pass pour ne point flchir davantage sur moi, comme le Campanile de
Venise, de funeste destruction. Mais non! il parat que cette tour, dont
l'inclinaison, prcisment, servit  Galile pour faire ses fameuses
expriences sur la loi de la gravitation, n'a jamais t plus solide. Ce
qui servirait  le prouver, c'est que les sept grosses cloches qui,
chaque jour,  plusieurs reprises, y sonnent  toute vole, n'ont
jamais compromis la rsistance de sa curieuse construction.

Me voici parvenu  l'un des instants les plus intressants de mon
voyage, celui coul depuis Pise, blotti sous la bche d'une diligence,
et suivant ainsi la cte de cette mer d'azur qu'est la Mditerrane, par
la Spezzia jusqu' Gnes. Quel voyage fantastique que celui que je fis
par cette ancienne voie romaine trace sur la crte des rochers qui
dominent la mer! Je la longeai comme port dans la nacelle d'un
capricieux ballon.

La route ctoie sans cesse le bord de la mer, s'enfonant tantt dans
des bois d'oliviers, tantt, au contraire, s'levant sur la cime des
monts, d'o, alors, elle commande un horizon immense.

Partout pittoresque, d'une varit d'aspects tonnante, ce chemin
parcouru, comme je l'ai fait, par un clair de lune magnifique, est tout
ce que l'on peut rver de plus idalement beau dans son originalit,
avec ces villages dont parfois l'on voyait une fentre claire dans le
lointain, et cette mer dans laquelle le regard plongeait 
d'incalculables profondeurs.

Il me sembla, pendant ce trajet, que je n'avais jamais accumul en
moi-mme un tel ensemble d'ides et de projets, toujours obsd par
cette pense que, dans quelques heures, je serais de retour  Paris et
que ma vie allait y commencer.

De Gnes  Paris, la route se fit en chemin de fer. On dort si bien
quand on est jeune! Ce fut un frisson qui me rveilla. Il gelait. Le
froid intense de la nuit avait couvert d'arabesques les carreaux de mon
wagon.

Nous passmes devant Montereau. Montereau! presque Paris,  l'horizon!
Pouvais-je me douter alors que je possderais une demeure d't, bien
des annes plus tard, dans ce pays, voisin d'greville?

Quel contraste entre le beau ciel de l'Italie, ce ciel toujours bleu,
tant chant par les potes, et que je venais de quitter,--et celui que
je retrouvais sombre et gris, si maussade!

Mon voyage et quelques menus frais pays, il me restait en poche la
somme de... deux francs!

       *       *       *       *       *

Quand j'arrivai chez ma soeur, quelle joie pour moi! Quelle aubaine
aussi!

Au dehors il pleuvait  torrents, et les prcieux deux francs me
servirent  acheter ce _vade mecum_ indispensable: un parapluie! Je ne
m'en tais point servi pendant tout mon sjour en Italie.

Abrit ainsi contre le mauvais temps, j'allai au ministre des Finances,
o je savais devoir trouver mon premier trimestre de la nouvelle anne.
A cette poque les grands-prix jouissaient d'une pension de trois mille
francs par an. J'y avais droit encore pendant trois ans. Quelle fortune!

L'ami si bon dont j'ai dj parl, prvenu de mon retour, m'avait lou
une chambre au cinquime tage du n 14 de la rue Taitbout.

De la beaut calme et sereine de ma chambre  l'Acadmie, je retombais
au centre de ce Paris agit et bruyant.

Mon matre, Ambroise Thomas, m'avait prsent chez quelques riches amis
qui donnaient des soires musicales fort connues. Ce fut l que
j'aperus pour la premire fois Lo Delibes, auquel son ballet, _la
Source_,  l'Opra, avait dj valu une grosse notorit. Je le vis
diriger un choeur dlicieux chant par des dames du monde, et je me
dis tout bas: Moi aussi, j'crirai un choeur! Et il sera chant! Il
le fut en effet, mais par quatre cents voix d'hommes. J'avais eu le
premier prix au concours de la Ville de Paris.

De cette poque date la connaissance que je fis du pote Armand
Silvestre. Le hasard voulut qu'il ft un jour mon voisin sur l'impriale
d'un omnibus, et, de propos en propos, nous descendmes les meilleurs
amis du monde. Voyant qu'il avait affaire, avec moi,  un bon public, et
c'tait le cas, il me raconta de ces histoires les plus drlatiquement
inconvenantes, dans lesquelles il excellait. Mais, pour moi, le pote
dpassait encore le conteur, et un mois aprs, j'avais crit le _Pome
d'Avril_, tir des exquises posies de son premier volume.

Puisque je parle du _Pome d'Avril_, je me souviens de la belle
impression qu'en avait ressentie Reyer. Il m'encouragea  le proposer 
un diteur. J'allai, muni d'une lettre de lui, beaucoup trop flatteuse,
chez l'diteur Choudens, auquel il me recommandait. Aprs quatre
dmarches inutiles, reu enfin chez le riche diteur de _Faust_, je
n'eus mme pas  montrer mon petit manuscrit; je fus tout conduit de
suite. Un mme accueil me fut fait chez l'diteur Flaxland, place de la
Madeleine, et aussi chez Brandus, le propritaire des oeuvres de
Meyerbeer.

Je trouvai cela tout naturel. Qu'tais-je? Un parfait inconnu.

Comme je rentrais, sans trop de chagrin pourtant,  mon cinquime de la
rue Taitbout, ma musique dans la poche, je fus interpell par un grand
jeune homme blond,  la figure intelligente et gracieuse, qui me dit:
Depuis hier, j'ai ouvert un magasin de musique, ici mme, boulevard de
la Madeleine. Je sais qui vous tes, et vous offre d'diter ce que vous
voudrez. C'tait Georges Hartmann, mon premier diteur.

Je n'eus qu' retirer la main de ma poche, en lui prsentant le _Pome
d'Avril_, qui venait de recevoir de si pnibles accueils.

Je ne touchai pas un sou, c'est vrai; mais combien d'argent, si j'en
avais eu, n'aurais-je pas donn pour tre dit. Quelques mois aprs,
les amateurs de musique chantaient les fragments de ce pome:

    Que l'heure est donc brve
    Qu'on passe en aimant!

Ce n'tait encore ni l'honneur, ni l'argent, mais, srement, un grand
encouragement.

Le cholra svissait  Paris. Je tombai malade, et les voisins n'osaient
plus prendre de mes nouvelles. Cependant mon matre, Ambroise Thomas,
prvenu de mon mal dangereux, de ma dtresse sans secours, me visita
dans ma pauvre chambre, accompagn de son docteur, mdecin de
l'Empereur. Ce mouvement courageux et paternel de mon bien-aim matre
m'motionna au point que je m'vanouis dans mon lit.

J'ajoute que cette maladie ne fut que passagre et que je pus terminer
dix pices pour le piano, que l'diteur Girod me paya deux cents francs.
Un louis par page! Je dois  ce bienfaisant diteur le premier argent
gagn avec ma musique.

       *       *       *       *       *

La sant de Paris s'tait amliore.

Le 8 octobre, mon mariage se fit dans la vieille petite glise du
village d'Avon, prs de Fontainebleau.

Le frre de ma femme et mon nouveau cousin, l'minent violoniste
Armingaud, crateur de la clbre socit de quatuors, furent mes
tmoins. Il y en eut d'autres cependant. C'tait une compagnie de
moineaux qui avaient pass par les vitraux en mauvais tat et qui
piaillaient  qui mieux mieux,  ce point qu'ils nous empchrent
presque d'entendre l'allocution du brave cur.

Ses paroles furent un hommage attendrissant adress  ma nouvelle
compagne, et un encouragement pour mon avenir si incertain encore.

Au sortir de la crmonie nuptiale, nous allmes nous promener  pied
dans la belle fort de Fontainebleau. L il me semblait entendre, au
milieu de la magnificence de cette nature toute en verdure, empourpre
des chauds rayons d'un bon soleil, caresse par le chant des oiseaux, le
tendre et grand pote, Alfred de Musset, me dire:

    Aime et tu renatras; fais-toi fleur pour clore.

Nous quittmes Avon pour aller passer une semaine aux bords de la mer,
au milieu des charmes d'une solitude  deux, la plus enviable de toutes,
souvent.

Je corrigeai l les preuves du _Pome d'Avril_ et des dix pices pour
piano.

Corriger des preuves! Voir ma musique imprime! Ma carrire de
compositeur tait-elle commence?




CHAPITRE VIII

LE DBUT AU THTRE


Au retour  Paris, o j'habitais dans la famille de ma femme un
ravissant appartement, d'une clart bien faite pour gayer l'oeil et
rjouir les penses, Ambroise Thomas me fit savoir que, sur sa demande,
les directeurs de l'Opra-Comique, Ritt et de Lewen, dsiraient me
confier un ouvrage en un acte. Il tait question de _la Grand'Tante_,
opra-comique de Jules Adenis et Charles Grandvallet.

Ce fut un tourdissement de bonheur, j'en tais comme tout envahi. Je
regrette aujourd'hui de n'avoir pas pu mettre  cette poque, dans cet
ouvrage, tout ce que j'aurais voulu donner de moi.

Les tudes commencrent l'anne suivante.

Que j'tais fier de recevoir mes premiers bulletins de rptition, et de
m'asseoir  cette mme place, sur cette scne illustre, qu'avaient
connue Boeldieu, Herold, M. Auber, Ambroise Thomas, Victor Mass,
Gounod, Meyerbeer!...

J'allais connatre les tribulations d'un auteur. Mais j'en tais si
heureux!

Un premier ouvrage, c'est la premire croix d'honneur! C'est le premier
amour!

Moins la croix, j'avais tout.

La premire distribution tait: Marie Roze, dans toute la splendeur de
sa jeune beaut et de son talent; Victor Capoul, ador du public, et
Mlle Girard, la chanteuse et la comdienne spirituelle qui faisait les
dlices de l'Opra-Comique.

Nous tions prts  descendre en scne lorsque la distribution chavira.
On m'enleva Marie Roze et on la remplaa par une jeune dbutante de
dix-sept ans, Marie Heilbronn, cette artiste  laquelle, dix-sept ans
plus tard, je devais confier la cration de _Manon_.

A la premire rptition d'ensemble avec l'orchestre, je n'eus pas
conscience de ce qui se passait, tant j'tais occup d'couter celui-ci,
celui-l et toutes les sonorits, ce qui ne m'empcha pas de dire  tous
que j'tais compltement satisfait et heureux.

J'eus le courage d'assister  la premire dans les coulisses, ces
coulisses qui me rappelaient _l'Enfance du Christ_, de Berlioz, 
laquelle j'avais assist en cachette.

Ah! mes enfants, apprenez que cette soire fut aussi mouvante qu'elle
fut comique!

Je passai tout l'aprs-midi dans une fbrile agitation.

A chaque affiche que je voyais, je m'arrtais, pour regarder ces mots
fascinateurs, si gros de promesses:

    _Premire reprsentation de la Grand'Tante_

               Opra-comique en 1 acte.

Il me tardait de lire les noms des auteurs. Ceux-ci ne devaient figurer
qu' l'annonce de la seconde reprsentation.

Nous servions de lever de rideau au grand succs du moment, _le Voyage
en Chine_, de Labiche et Franois Bazin.

Je fus un instant l'lve de ce dernier au Conservatoire. Ses savantes
et brillantes prgrinations au pays des Clestes n'avaient pas enlev 
son enseignement la forme dure et peu aimable dont je me rappelle avoir
eu  souffrir avec lui, car je quittai son cours d'harmonie un mois
aprs y tre entr. J'allai dans la classe d'Henri Reber, de l'Institut.
C'tait un musicien exquis et dlicat, de la race des matres du
dix-huitime sicle. Sa musique en dgageait tout le parfum.

Par un beau vendredi d'avril,  sept heures et demie du soir, le rideau
se leva  l'Opra-Comique. Je me trouvais dans les coulisses auprs de
mon cher ami, Jules Adenis. Mon coeur palpitait d'anxit, saisi par
ce mystre auquel j'allais pour la premire fois me livrer corps et me,
comme  un Dieu inconnu. Cela me parat aujourd'hui un peu exagr! _un
peu enfantin!_

La pice venait de commencer quand nous entendmes un immense clat de
rire qui partait de la salle. coutez, mon ami, comme nous marchons
bien! me dit Adenis: la salle s'amuse!

Le salle s'amusait, en effet, mais voici ce qui se passait:

La scne se droulait en Bretagne par une nuit d'orage et de tempte.
Mlle Girard venait de chanter une prire, face au public, lorsque Capoul
entra, en disant ces mots du pome:

    Quel pays! Quelles fondrires!... Pas un habitant!

lorsque apercevant de dos Mlle Girard, il s'cria:

    Enfin... voici donc un visage!...

A peine prononce, cette exclamation avait dchan les rires que nous
avions entendus...

La pice, cependant, continua sans autre incident.

On bissa les couplets de Mlle Girard.

    Les filles de la Rochelle...

On acclama Capoul, et l'on fit grande fte  la jeune dbutante,
Heilbronn.

L'opra se terminait sur des applaudissements sympathiques, quand le
rgisseur vint pour annoncer les noms des auteurs. Au mme moment, un
chat traversait la scne; ce fut une cause nouvelle d'hilarit, et
tellement grande, celle-ci, que les noms des auteurs ne furent pas
entendus.

C'tait jour de malchance. Deux aventures dans la mme soire pouvaient
faire craindre que la pice tombt! il n'en fut rien cependant, et la
presse se montra vraiment indulgente; sa griffe, pour nous apprcier, se
ganta de velours.

Thophile Gautier,  la fois grand pote et critique minent, voulut
bien dverser sur l'oeuvre quelques-unes de ses tincelantes
paillettes, tmoignage de son vidente bienveillance.

_La Grand'Tante_ tait joue en mme temps que le _Voyage en Chine_,
gros succs d'argent, je vcus quatorze soirs. J'tais dans le
ravissement. Je ne me rendais pas compte encore que quatorze
reprsentations, cela ne chiffrait gure.

La partition d'orchestre manuscrite (non grave) disparut dans
l'incendie de l'Opra-Comique en 1887. Ce n'tait pas une grande perte
pour la musique, mais je serais heureux, aujourd'hui, de possder ce
tmoignage de mes premiers pas dans la carrire. Il vous aurait
intresss, j'en suis sr, mes chers enfants.

A cette poque, je donnais  Versailles des leons dans une famille avec
laquelle, actuellement encore, je suis lie. M'y rendant un jour, il
arriva que je fus surpris par une forte averse. Cette pluie devait
m'tre favorable, vrifiant ainsi cet adage qu' quelque chose malheur
est bon. J'attendais patiemment dans la gare qu'elle prt fin, lorsque
je vis prs de moi Pasdeloup, oblig d'attendre, lui aussi, que la pluie
cesst.

Il ne m'avait jamais parl. L'attente dans la gare, le mauvais temps,
furent un prtexte facile et tout naturel  la conversation que nous
emes ensemble. Sur sa demande si, au nombre de mes envois de Rome, je
n'avais pas crit une composition pour orchestre, je lui rpondis que
j'avais une suite d'orchestre en cinq parties (cette suite que j'avais
crite  Venise, en 1865); il me pria  brle-pourpoint de la lui
envoyer. Je la lui expdiai la mme semaine.

J'ai un plaisir extrme  rendre hommage  Pasdeloup. Non seulement il
m'aida gnreusement dans cette circonstance, mais il a t le crateur
gnial des premiers concerts populaires, aidant ainsi puissamment 
faire connatre la musique et  assurer son triomphe en dehors du
thtre.

Rue des Martyrs, un jour de pluie (la pluie toujours! Paris, en vrit,
n'est pas l'Italie!), je rencontrai un de mes confrres, violoncelle 
l'orchestre Pasdeloup. Tout en devisant avec lui, il me dit: Nous avons
lu, ce matin, une suite d'orchestre bien remarquable. Nous aurions voulu
savoir le nom de l'auteur, mais il n'est pas sur les parties
d'orchestre.

A ces paroles, je bondis. J'y tais doublement excit. S'agissait-il,
d'abord, d'une autre musique que la mienne, ou bien tait-il question de
moi?

--Et dans cette suite, dis-je avec lan  mon interlocuteur, y a-t-il
une fugue? une marche? un nocturne?...

--Exactement, me rpondit-il.

--Mais alors, fis-je, c'est ma suite!...

Je courus rue Laffitte et, comme un fou, je remontai mes cinq tages,
raconter l'aventure  ma femme et  sa mre.

Pasdeloup ne m'avait aucunement prvenu.

Je vis ma premire suite d'orchestre affiche sur le programme pour le
surlendemain, dimanche.

Que faire pour entendre ce que j'avais crit?

Je me payai une troisime et je m'coutai perdu dans cette foule
compacte, comme il y avait tous les dimanches  ces places, o l'on
restait debout.

Chaque morceau fut vraiment trs bien accueilli.

Le dernier se terminait lorsqu'un jeune homme, presque mon voisin,
siffla  deux reprises. Chaque fois, cependant, la salle protesta,
applaudissant d'autant plus chaleureusement. L'effet recherch par ce
trouble-fte tait donc manqu.

Je revins tout tremblant  la maison. Ma famille, qui tait galement au
cirque Napolon, vint m'y retrouver presque aussitt.

Si les miens taient heureux du succs, ils taient encore plus contents
d'avoir entendu cet ouvrage.

On n'aurait plus song  ce siffleur gar si, le lendemain, en premire
page, dans le _Figaro_, Albert Wolf n'et consacr un long article,
aussi dsobligeant que possible,  m'reinter. Son esprit brillant et
railleur l'avait rendu trs amusant  lire pour le public. Mon camarade
Thodore Dubois, jeune comme moi dans la carrire, eut l'admirable
courage, tout en risquant de perdre sa situation, de rpondre  Albert
Wolf.

Il lui adressa une lettre digne, en tous points, du noble et grand
coeur qui battait en lui.

Reyer, de son ct, me consola de l'article du _Figaro_ par ce mot
curieux et piquant: Laissez-le dire. Les gens d'esprit, comme les
imbciles, sont susceptibles de se tromper!

Quant  Albert Wolf, je dois  la vrit de dclarer qu'il regretta
tellement ce qu'il avait crit, sans y attacher, d'ailleurs, d'autre
importance que celle d'amuser ses lecteurs, et sans se douter qu'il
pouvait du mme coup tuer l'avenir d'un jeune musicien que, par la
suite, il devint mon plus fervent ami.

Trois concours avaient t institus par l'empereur Napolon III. Je
n'attendis pas le lendemain pour y prendre part.

Je concourus donc pour la cantate _Promthe_, l'opra-comique _le
Florentin_, et l'opra _la Coupe du Roi de Thul_.

Le rsultat ne me donna rien.

Saint-Sans eut le prix avec _Promthe_, Charles Lenepveu fut couronn
avec _le Florentin_, ma place fut la troisime, et, avec _la Coupe du
Roi de Thul_, Diaz obtint la premire place. Il fut jou  l'Opra,
dans des conditions merveilleuses d'interprtation.

Saint-Sans connaissant mon concours, et sachant qu'il avait t en
balance avec celui de Diaz, qui l'avait emport, m'aborda trs peu de
temps aprs cette dcision, et me dit: Il y a de si bonnes et de si
belles choses dans ta partition que je viens d'crire  Weimar pour que
ton ouvrage y soit reprsent!

Les grands hommes seuls ont de ces mouvements-l!

Les vnements, toutefois, en disposrent autrement, et ces mille pages
d'orchestre furent, pendant trente ans, une source o je puisai bien des
passages pour mes ouvrages successifs.

J'tais battu, mais non abattu.

Ambroise Thomas, le constant et toujours si bon gnie de ma vie, me
prsenta  Michel Carr, un de ses collaborateurs de _Mignon_ et
d'_Hamlet_.

Cet auteur, dont, sans cesse, les affiches proclamaient les succs, me
confia un pome en trois actes, d'une superbe allure, intitul
_Mduse_.

J'y travaillai durant l't et l'hiver 1869, et au printemps 1870. Le 12
juillet de cette mme anne, l'ouvrage tant termin depuis quelques
jours, Michel Carr me donna rendez-vous dans la cour de l'Opra, rue
Drouot. Il comptait dire au directeur, mile Perrin, qu'il fallait jouer
cet ouvrage, qu'il en aurait une grande satisfaction.

mile Perrin tait absent.

Je quittai Michel Carr, qui m'embrassa violemment, en me faisant: Au
revoir! sur la scne de l'Opra!

Je rentrai le soir mme de notre dmarche  Fontainebleau, o
j'habitais.

J'allais tre heureux...

Mais l'avenir tait trop beau!

Le lendemain matin, les journaux annonaient la dclaration de guerre de
la France  l'Allemagne, et Michel Carr lui-mme, je ne devais plus le
revoir. Il mourut quelques mois aprs cette touchante entrevue, qui
semblait devoir tre dcisive pour moi.

Adieu, les projets si beaux  Weimar! Adieu mes esprances  l'Opra!
Adieu, adieu aussi aux miens!

C'tait la guerre, la guerre dans toute son pouvante et ses horreurs,
qui allait ensanglanter le sol de notre France!

Je partis.

       *       *       *       *       *

Je ne reprendrai mes souvenirs qu'aprs l'Anne terrible consomme. Je
ne veux pas faire revivre des heures aussi cruelles; je veux, mes chers
enfants, vous en pargner les lugubres rcits.




CHAPITRE IX

AU LENDEMAIN DE LA GUERRE


La Commune venait d'exhaler le dernier souffle de son rgne, nous nous
retrouvions tous runis dans la familiale demeure de Fontainebleau.

Paris respirait enfin, aprs une longue priode d'angoisses; il rentrait
peu  peu dans le calme. Comme si la leon de ce temps si cruel ne
devait pas s'vanouir et que son souvenir dt se perptuer, des bouts de
papier carbonis taient apports, de temps  autre, dans notre jardin,
sur l'aile rapide du vent. J'en conservai un morceau. Il portait des
traces de chiffres et provenait trs probablement de l'incendie du
ministre des Finances.

En revoyant ma chre petite chambre de la campagne, je repris courage au
travail, et, dans la paix, sous les grands arbres qui nous couvraient de
leur douce et tranquille ramure, j'crivis les _Scnes Pittoresques_. Je
les ddiai  mon excellent camarade Paladilhe, l'auteur de _Patrie_,
qui fut plus tard mon confrre  l'Institut.

Ayant t soumis  un rgime de privations de toute nature pendant tant
de mois, la vie que je revivais me sembla plus exquise; elle ramena en
moi la bonne humeur; redonna le calme et la srnit  mon esprit. C'est
ainsi que je pus crire cette seconde suite d'orchestre, excute
quelques annes plus tard aux Concerts du Chtelet.

On rentra de bonne heure  Paris. On tait dsireux de revoir au plus
tt la grande ville, si prouve. A peine de retour, je rencontrai mile
Bergerat, le spirituel et dlicieux pote, qui devint le gendre de
Thophile Gautier.

Thophile Gautier! Quel nom cher aux lettres franaises! De quelle
gloire tincelante ne les a-t-il pas combles, cet illustre Benvenuto du
style, ainsi qu'on l'a appel!

Dans une visite qu'il fit un jour  son futur beau-pre, Bergerat
m'emmena avec lui.

Quelle inexprimable sensation j'prouvai en approchant ce grand pote!
Il n'tait pas  l'aurore de la vie, mais quelle jeunesse encore, quelle
vivacit dans la pense, quelle richesse dans les images dont ses
moindres paroles taient ornes! Quelle varit de connaissances!

Je le trouvai assis dans un grand fauteuil, entour de trois chats.
Comme j'ai toujours eu une passion pour ces jolies btes, j'en fis
aussitt mes camarades, ce qui me mit dans les bonnes grces de leur
matre.

Bergerat, en qui j'ai conserv l'ami le plus charmant, lui apprit que
j'tais musicien et qu'un ballet, sign de son nom, m'ouvrirait les
portes de l'Opra.

Sance tenante il me dveloppa les deux sujets suivants: _le Preneur de
rats_ et _la Fille du roi des Aulnes_. Pour ce dernier sujet, le
souvenir de Schubert m'pouvanta, et il fut convenu que l'on ferait au
directeur de l'Opra l'offre du _Preneur de rats_.

Rien n'aboutit pour moi! Le nom du grand pote fit disparatre dans
l'blouissement de son clat la pauvre personne du musicien.

Il tait dit, cependant, que je ne devais pas rester dans le nant, que
je finirais par percer la nue qui obscurcissait ma route.

Un homme, un admirable ami, Duquesnel, alors directeur de l'Odon, sur
les instances de mon diteur Hartmann, me fit venir dans son cabinet, au
thtre; il me demanda d'crire de la musique de scne pour la tragdie
antique: _Les Erinnyes_, de Leconte de Lisle. Il me lut plusieurs scnes
de cette tragdie et j'en fus aussitt enthousiasm.

Ah! quelles splendides rptitions! Diriges par le clbre artiste
Brindeau, alors rgisseur gnral de l'Odon, elles taient prsides
par Leconte de Lisle, en personne.

Quelle attitude olympienne que celle du clbre traducteur d'Homre, de
Sophocle, de Thocrite, ces gnies des temps passs qu'il semblait
galer! Quelle admirable physionomie avec ce binocle qui y tait comme
incrust et  travers lequel l'oeil brillait du plus fulgurant clat.

Prtendre qu'il n'aimait pas la musique, alors qu'on lui en infligeait
pourtant dans cet ouvrage! Eh bien! non! C'est la lgende dont on
accable tant de potes. Thophile Gautier qui trouvait, disait-on, que
la musique est le plus coteux de tous les bruits, avait trop connu et
estim d'autres merveilleux artistes pour dnigrer notre art.
D'ailleurs, qui ne se souvient de ses articles de critique musicale que
sa fille Judith Gautier, de l'Acadmie Goncourt, vient de runir en
volume, avec un soin pieux et qui sont d'une rare et tonnante justesse
d'apprciation!

Leconte de Lisle tait un fervent de Wagner et Alphonse Daudet, dont
j'aurai l'occasion de parler, avait l'me musicale la plus tendre.

Malgr la neige, au mois de dcembre, j'allai  la campagne m'enfermer
quelques jours chez de bons parents de ma femme, et j'crivis la musique
des _Erinnyes_.

Duquesnel avait mis  ma disposition une quarantaine de musiciens; dans
cette circonstance, c'tait une grande dpense et une grande faveur! Au
lieu d'crire la partition pour l'orchestre habituel--cela aurait
produit un ensemble mesquin--j'eus l'ide d'avoir un quatuor de 36
instruments  cordes, ce qui correspondait  un grand orchestre. J'y
adjoignis trois trombones, l'image des trois Erinnyes: Tisiphone, Alecto
et Mgre, et une paire de timbales. Mon chiffre de 40 tait atteint.

Je remercie encore ce cher directeur de ce luxe instrumental
inaccoutum. Je lui ai d les sympathies de beaucoup de musiciens.

Comme j'tais dj occup  un opra-comique en trois actes qu'un jeune
collaborateur de d'Ennery avait obtenu pour moi du matre du
thtre,--que mon souvenir mu aille vers Chantepie, disparu trop tt
pour la scne!--je reus une lettre de du Locle, alors directeur de
l'Opra-Comique, m'annonant qu'il fallait passer en novembre avec cet
ouvrage: _Don Csar de Bazan_.

Voici quelle en tait la distribution: Mlle Priola, Mme Galli-Mari, la
dj clbre Mignon qui devait tre l'inoubliable Carmen; un jeune
dbutant  la voix savante, au physique charmant, M. Bouhy.

L'ouvrage fut mont  la hte, dans de vieux dcors qui dplurent  ce
point  d'Ennery, qu'il ne reparut plus au thtre.

Mme Galli eut les honneurs de la soire, dans plusieurs _bis_, ainsi que
l'_Entr'acte-Sevillana_. L'ouvrage, cependant, ne russit point, car il
quitta l'affiche  la treizime reprsentation. Mon confrre, Joncires,
l'auteur de _Dimitri_, plaida vainement ma cause  la Socit des
auteurs dont Auguste Maquet tait le prsident, en prtendant qu'on
n'avait pas le droit de retirer de l'affiche un ouvrage qui faisait
encore une si belle moyenne de recettes! Chres paroles perdues! _Don
Csar_ ne devait plus tre jou.

Je rappelle ici que plus tard,  la demande de plusieurs thtres de
province, il me fallut rinstrumenter entirement l'ouvrage, afin qu'il
ft reprsent selon les dsirs exprims. La partition manuscrite (non
grave, sauf l'entr'acte) avait t brle lors de l'incendie de mai
1887, comme l'avait t mon premier ouvrage.

Une force invincible et secrte conduisait ma vie.

J'avais t invit  dner chez la sublime tragdienne lyrique, Mme
Pauline Viardot; on me pria, dans la soire, de faire un peu de
musique.

Pris au dpourvu, je me mis  chanter un fragment de mon drame sacr:
_Marie-Magdeleine_.

A dfaut de voix, je possdais,  cet ge, beaucoup d'lan dans la faon
de chanter ma musique. Maintenant je la parle et, malgr l'insuffisance
de mes moyens vocaux, mes artistes en sont bien pntrs quand mme.

Je chantais donc, si j'ose dire, lorsque Mme Pauline Viardot, penche
vers le clavier et suivant mes doigts, me dit avec un accent d'motion
inoubliable: Qu'est-ce que cela?--Un ouvrage de jeunesse,
_Marie-Magdeleine_, qui n'attend mme plus l'espoir d'tre excut, lui
dis-je.--Comment? Eh bien! il le sera, et c'est moi qui serai votre
Marie-Magdeleine.

Je rechantai aussitt cette scne de la Magdeleine  la croix:

    O bien-aim! Sous ta sombre couronne...

Lorsque mon diteur Hartmann connut cet vnement, il voulut faire pice
 Pasdeloup qui, ayant entendu nagure la partition, l'avait refuse
presque brutalement, et il cra, en collaboration avec Duquesnel, 
l'Odon, le _Concert National_. Ce nouveau concert populaire eut pour
chef d'orchestre douard Colonne, mon ancien camarade au Conservatoire,
choisi dj par moi pour diriger les _Erinnyes_.

La maison d'dition Hartmann tait le rendez-vous de toute notre
jeunesse, y compris Csar Franck, dont les oeuvres sublimes n'taient
pas encore rpandues.

Le petit magasin du 17 du boulevard de la Madeleine tait devenu un
vritable rendez-vous du mouvement musical. Bizet, Saint-Sans, Lalo,
Franck, Holms faisaient partie de ce cnacle. Ils y devisaient gaiement
et avec tout l'enthousiasme et toute l'ardeur de leur foi dans ce grand
art qui devait illustrer leur vie.

Les cinq premiers programmes du _Concert National_ furent consacrs 
Csar Franck et  d'autres compositeurs. Le sixime et dernier appartint
 l'excution complte de _Marie-Magdeleine_.




CHAPITRE X

DE LA JOIE.--DE LA DOULEUR.


La premire lecture d'ensemble de _Marie-Magdeleine_ eut lieu un matin,
 neuf heures, dans la petite salle de la maison rard, rue du Mail, qui
avait autrefois servi aux sances de quatuors.

Quelque matinale que ft l'heure fixe, la bonne Mme Viardot l'avait
devance, tant elle avait hte d'entendre les premires notes de
l'ouvrage. Mes autres interprtes arrivrent peu d'instants aprs.

douard Colonne conduisait les rptitions d'orchestre.

Mme Viardot s'intressa vivement  la lecture. Elle la suivit en artiste
trs au courant de la composition. Chanteuse et tragdienne lyrique
remarquable, elle tait plus qu'une artiste, une grande musicienne, une
femme merveilleusement doue et tout  fait suprieure.

Le 11 avril, la salle de l'Odon avait reu le public habituel des
rptitions gnrales et des premires. Le thtre avait ouvert ses
portes au Tout-Paris, toujours le mme, compos d'une centaine de
personnes pour qui tre de la premire ou de la gnrale semble le
privilge le plus enviable.

La presse y assistait galement.

Quant  moi, j'tais rfugi dans les coulisses avec mes interprtes
trs mus. Il semblait, dans leur motion, qu'ils fussent appels 
faire prononcer sur moi une sentence suprme, que c'tait un vote qu'ils
allaient exprimer d'o dpendrait le sort de ma vie!

Je ne me rendis aucun compte de ce que pouvait tre l'impression de la
salle. Comme je devais partir avec ma femme, le lendemain, pour
l'Italie, je n'eus pas de nouvelles immdiates.

Le premier cho de _Marie-Magdeleine_ ne devait m'arriver qu' Naples.
Ce fut sous la forme touchante d'une lettre que m'adressait le toujours
si bon Ambroise Thomas.

Voici ce que m'crivait ce matre si dlicatement attentif  tout ce qui
marquait mes pas dans la carrire artistique:

     Paris, 12 avril 1873.

     Oblig de me rendre aujourd'hui  ma campagne, j'aurai peut-tre
     le regret de ne pas vous voir avant votre dpart. Dans le doute, je
     ne veux pas tarder  vous dire, mon cher ami, tout le plaisir que
     j'ai prouv hier soir, et combien j'ai t heureux de votre beau
     succs...

     Voil une oeuvre srieuse, noble et touchante  la fois; elle
     est bien de _notre temps_, mais vous avez prouv qu'on peut
     marcher dans la voie du progrs tout en restant clair, sobre et
     mesur.

     Vous avez su mouvoir, parce que vous avez t mu.

     J'ai t pris comme tout le monde et plus que tout le monde.

     Vous avez rendu avec bonheur l'adorable posie de ce drame
     sublime!

     Dans un sujet mystique o l'on est expos  tomber dans l'abus des
     tons sombres et dans l'pret du style vous vous tes montr
     coloriste en gardant le charme et la lumire...

     Soyez content, votre ouvrage reviendra et restera.

     Au revoir; je vous embrasse de tout coeur.

     Mes affectueuses flicitations  Mme Massenet.

  AMBROISE THOMAS.

Je relisais cette chre lettre. Elle ne pouvait sortir de mon souvenir,
tant tait doux et prcieux le rconfort qu'elle m'apportait.

J'tais tout  ces rveries dlicieuses lorsque, au moment de prendre le
bateau pour me rendre  Capri, je vis accourir essouffl, vers moi, le
domestique de l'htel o j'tais descendu, un paquet de lettres  la
main. C'taient des lettres d'amis de Paris, heureux du succs, et qui
avaient tenu  m'en exprimer leur joie. Un numro du _Journal des
Dbats_ y tait joint. Il me venait d'Ernest Reyer et contenait, sous sa
signature, un article faisant de mon oeuvre le plus brillant loge, un
des plus mouvants mme de ceux que j'aie jamais reus.

J'tais donc retourn voir ce pays au charme si enivrant; j'avais visit
Naples et Capri, puis Sorrente, tous ces sites pittoresques et d'une si
captivante beaut qu'embaument les senteurs des orangers, et tout cela
au lendemain d'une aussi inoubliable soire. Je vivais dans le plus
indicible des ravissements.

Une semaine aprs, nous tions  Rome.

A peine tions-nous descendus  l'Htel de la Minerve, qu'une trs
gracieuse invitation  djeuner nous arriva du directeur de l'Acadmie
de France, membre de l'Institut, l'illustre peintre Ernest Hbert.

Il avait,  cette occasion, runi quelques pensionnaires. Des fentres
ouvertes du salon directorial o s'talent les magnifiques tapisseries
de De Troy, reprsentant l'histoire d'Esther, nous pouvions aspirer les
tides haleines de cette journe tout  fait exquise.

A l'issue du djeuner, Hbert me pria de lui faire connatre quelques
passages de _Marie-Magdeleine_. Des nouvelles flatteuses lui en taient
venues de Paris.

Le lendemain, les pensionnaires de la Villa m'invitrent  leur tour. Ce
fut avec une bien vive motion que je me retrouvai dans cette salle 
manger, au plafond en forme de vote, o mon portrait tait appendu 
ct de ceux des anciens Grands-Prix; aprs le djeuner, c'est dans un
atelier donnant de plain-pied sur le jardin, que je pus contempler le
_Gloria Victis_, ce splendide chef-d'oeuvre destin  immortaliser le
nom de Merci.

Venant de vous parler de _Marie-Magdeleine_, je vous confesserai, mes
chers enfants, que, comme j'en avais eu le pressentiment, cet ouvrage
devait finir par avoir les honneurs de la scne. Cependant, il me
fallut attendre trente ans pour possder cette bien douce satisfaction.
Elle vrifiait l'opinion que je m'tais faite de ce drame sacr.

Ce fut M. Saugey, l'habile directeur de l'Opra de Nice, qui, le
premier, eut cette audace. Il n'eut qu' s'en fliciter, et, pour ma
part, je l'en remercie grandement.

Notre premire Marie-Magdeleine, _au thtre_, fut Lina Pacary. La voix,
la beaut, le talent de cette artiste de race la dsignaient pour cette
cration et, lorsque plus tard le mme grand thtre donna _Ariane_,
l'interprte tout indique fut encore Lina Pacary dont les succs
ininterrompus consacrrent sa vie thtrale vraiment admirable.

L'anne suivante, ce fut mon cher ami et directeur, Albert Carr, qui
fit reprsenter l'oeuvre au thtre de l'Opra-Comique. J'eus la bonne
fortune d'y avoir comme interprtes: Mme Marguerite Carr, Mme Ano
Ackt et Salignac.

_Marie-Magdeleine_ m'avait donc fait revivre  Rome dans son bien cher
souvenir. Il en fut naturellement question au cours de ces promenades
idalement belles que je fis avec Hbert dans la campagne romaine.

Hbert tait non seulement un grand peintre, mais il tait encore pote
et musicien distingu. En cette dernire qualit, il participait  un
quatuor qui se faisait souvent entendre  l'Acadmie.

Ingres, qui fut aussi directeur de l'Acadmie, jouait du violon. Comme
on demandait un jour  Delacroix ce qu'il pensait du violon d'Ingres:
Il en joue comme Raphal fut l'amusante rponse du brillant
coloriste!

Si dlicieux que pt tre notre sjour  Rome, il nous fallut, hlas!
quitter cette ville si chre  nos souvenirs et rentrer  Paris.

A peine tais-je de retour rue du Gnral-Foy, au n 46, maison que j'ai
habite pendant plus de trente ans, que je me jetai sur un pome de
Jules Adenis: _les Templiers_.

J'en avais dj crit plus de deux actes et cependant je me sentais
inquiet. La pice tait fort intressante, mais elle me mettait, par ses
situations historiques, dans une voie dj parcourue par Meyerbeer.

Ce devait tre galement l'opinion d'Hartmann; mon diteur fut mme si
catgorique  cet gard que je dchirai en quatre morceaux les deux
cents pages que je venais de lui soumettre.

Dans un trouble inexprimable, ne sachant plus o j'allais, je m'avisai
d'aller voir mon collaborateur de _Marie-Magdeleine_, Louis Gallet,
alors conome  l'hpital Beaujon.

Je sortis de cet entretien avec le plan du _Roi de Lahore_. Du bcher du
dernier grand-matre des Templiers, Jacques de Molay, que j'avais
abandonn, je me retrouvais dans le paradis d'Indra. C'tait le septime
ciel pour moi!

Charles Lamoureux, le clbre chef d'orchestre, venait de fonder _les
Concerts de l'Harmonie sacre_ dans le local du Cirque des
Champs-lyses, aujourd'hui disparu. (Quel malin plaisir prend-on 
faire d'un superbe thtre la succursale de la Banque, et d'une salle
excellente pour de grands concerts une pelouse dans les
Champs-lyses!)

On sait que les oratorios d'Hndel rendirent fameux le succs de ces
concerts.

Un jour, par une neigeuse matine de janvier, Hartmann me prsenta 
Lamoureux, qui habitait un grand chalet dans un jardin de la cit
Frochot. J'avais apport avec moi le manuscrit d'_ve_, mystre en trois
parties.

L'audition eut lieu avant le djeuner. Au caf, nous tions tout  fait
d'accord.

L'ouvrage allait entrer en rptition avec les acclams interprtes: Mme
Brunet-Lafleur, MM. Lassalle et Prunet.

_Les Concerts de l'Harmonie sacre_ eurent  leur programme du 18 mars
1875 ve, ainsi qu'il avait t convenu.

Malgr la superbe rptition gnrale qui avait eu lieu dans la salle
compltement vide,--c'est prcisment le motif pour lequel j'y assistai,
car je commenais, alors dj,  me soustraire aux motions des
excutions publiques, une anxit secrte m'agitait et j'allai attendre,
dans un petit caf voisin, les renseignements que devait m'apporter mon
ancien camarade Taffanel, premier fltiste, alors,  l'Opra et aux
_Concerts de l'Harmonie sacre_.--Ah! mon cher Taffanel, ami disparu que
j'ai bien aim, comme ton affection et ton talent m'taient prcieux,
alors que tu dirigeais, comme chef d'orchestre, mes ouvrages  l'Opra!

Aprs chaque partie, Taffanel traversait la rue en courant et me
communiquait des nouvelles bien rconfortantes. Aprs la troisime
partie, toujours trs encourageant, il me dit avec prcipitation que
tout tait fini, le public sorti, et il me pria de venir en hte
remercier Lamoureux.

Je le crus; mais,  supercherie!  peine me trouvai-je dans le foyer des
musiciens que je fus emport comme une plume dans les bras de mes
confrres que je griffais de mon mieux, car j'avais compris la trahison.
Ils me dposrent sur l'estrade, devant un public encore prsent et
manifestant, mouchoirs et chapeaux agits.

Je me relevai, bondis comme une balle et disparus furieux!

Mes chers enfants, si je vous ai fait ce tableau, sans doute exagr, du
succs, c'est que les minutes qui suivirent me furent terribles et
montrent bien, par leur contraste, l'inanit des choses de ce monde.

Une domestique m'avait cherch toute la soire, ne sachant o j'tais
dans Paris, et elle venait de me dcouvrir  la porte de la salle des
concerts. Il tait prs de minuit. Elle me dit, les yeux en larmes, de
venir voir ma mre trs malade.

Ma mre affectionne habitait alors rue Notre-Dame-de-Lorette. Je lui
avais envoy des places pour elle et ma soeur. J'tais certain
qu'elles avaient toutes les deux assist au concert.

Je sautai dans un fiacre avec cette domestique, et quand j'arrivai sur
le palier, ma soeur, les bras tendus, en un cri touff, me jeta ces
mots: Maman est morte,  dix heures du soir!...

Quelles paroles pourraient dire ma profonde douleur  l'annonce de
l'horrible malheur qui fondait sur moi? Il venait obscurcir mes jours au
moment o il semblait qu'un ciel clment voult en dissiper les nuages!

Selon les dernires volonts de ma mre, son embaumement eut lieu le
lendemain. Ma soeur et moi y assistions atterrs, lorsque nous fmes
surpris par la vue de ce bon Hartmann. Je l'cartai vivement du pnible
spectacle. Il s'loigna rapidement, me jetant cependant ces mots: Vous
tes port pour la croix!

Pauvre mre, elle et t si fire!...

       *       *       *       *       *


     21 mars 75.

     CHER AMI,

     Si je n'avais gar votre carte (et par suite votre adresse) que
     j'ai du reste cherche pendant un bon quart d'heure dans le
     Testaccio de mes papiers, je vous aurais dit, ds avant-hier, la
     joie vive et l'motion profonde que m'ont causes l'audition et le
     succs de votre _ve_. Le triomphe d'un lu doit tre une fte pour
     l'glise. Vous tes un lu, mon cher ami: le ciel vous a marqu du
     signe de ses enfants: je le sens  tout ce que votre belle oeuvre
     a remu dans mon coeur! Prparez-vous au rle de martyr; c'est
     celui de tout ce qui vient d'en haut et gne ce qui vient d'en bas.
     Souvenez-vous que quand Dieu a dit: Celui-ci est un vase
     d'lection, Il a ajout: et je lui montrerai combien il lui
     faudra souffrir pour mon nom.

     Sur ce, mon cher ami, dployez hardiment vos ailes et confiez-vous
     sans crainte aux rgions leves o le plomb de la terre n'atteint
     pas l'oiseau du ciel.

     A vous de tout mon coeur.

  CH. GOUNOD.




CHAPITRE XI

DBUT A L'OPRA


La mort qui tait venue me frapper dans mes plus vives affections, en
m'enlevant ma mre, avait galement ravi sa mre  ma chre femme. Ce
fut donc dans une demeure tristement endeuille que nous habitmes,
l't suivant, Fontainebleau.

Le souvenir des deux disparues planait sur nos ttes, lorsque j'appris,
le 5 juin, la mort foudroyante de Bizet,--Bizet qui avait t un
camarade si plein de sincre et profonde affection, et pour lequel
j'avais une admiration respectueuse, bien que je fusse  peu prs de son
ge.

La vie avait t bien dure pour lui. Sentant ce qu'il tait, il pouvait
croire  l'avenir de gloire qui devait lui survivre; mais cette
_Carmen_, depuis plus de quarante ans clbre, avait paru  ceux qui
taient chargs de la juger une oeuvre contenant de bonnes choses,
quoique bien incomplte, et aussi--que n'a-t-on pas dit alors?--un
sujet dangereux et immoral!...

Quelle leon pour les jugements trop htifs!...

Rentr  Fontainebleau aprs la sombre crmonie des obsques, j'essayai
de me reprendre  la vie, en travaillant  ce _Roi de Lahore_ qui
m'occupait dj depuis bien des mois.

L't, cette anne-l, fut particulirement chaud et fatigant. J'en
tais accabl  ce point qu'un jour o un formidable orage avait clat,
je me sentis comme ananti et me laissai aller au sommeil.

Si le corps cependant tait ainsi assoupi, mon esprit, par contre, ne
restait pas inactif: il sembla n'avoir cess de travailler. Mes ides
apparurent, en effet, avoir profit de cette accalmie involontaire
impose par la nature, pour se classer. J'avais entendu, comme en songe,
mon troisime acte, le paradis d'Indra, jou sur la scne de l'Opra!...
L'impalpable audition en avait comme imprgn mon cerveau. Ce phnomne,
je le vis, d'ailleurs, se renouveler en moi par la suite,  diffrentes
reprises.

Je n'aurais jamais os l'esprer. Je commenai, ce jour-l et les jours
suivants,  crire le brouillon instrumental de cette scne
paradisiaque.

Je continuais, entre temps,  donner  Paris des leons assez
nombreuses. Elles taient accablantes et bien nervantes galement.

J'avais pris l'habitude depuis longtemps de me lever de bonne heure. Mes
travaux me prenaient de quatre heures du matin  midi et mes leons
remplissaient les six heures de l'aprs-midi. Quant aux soires, la
plupart taient consacres aux parents de mes lves, chez lesquels on
faisait la musique, et nous y tions si choys, si fts! Le travail du
matin, je l'aurai connu toute ma vie, car je le continue maintenant
encore...

Aprs la saison d'hiver et le printemps passs  Paris, nous retournmes
 Fontainebleau, dans cette tranquille et paisible demeure de famille.
J'y terminai, au commencement de l't 1876, la partition complte du
_Roi de Lahore_, entreprise plusieurs annes dj.

Avoir termin un ouvrage, c'est dire adieu  l'inexprimable bonheur
qu'un travail vous a procur!...

J'avais sur ma table 1.100 pages d'orchestre et ma rduction pour piano
que je venais d'achever.

Que deviendrait cet ouvrage? Je me le demandais tout soucieux. Serait-il
jamais jou? Il tait crit, en effet, pour un grand thtre. C'tait l
l'cueil, le point obscur de l'avenir...

Au cours du dernier hiver, j'avais fait la connaissance d'un pote 
l'me vibrante, Charles Grandmougin. Le chantre dlicieux des
_Promenades_, le barde chaleureux de la Patrie franaise, avait crit, 
mon intention, une lgende sacre, en quatre parties: _La Vierge_.

Je n'ai jamais pu laisser en friche mon esprit et j'y semai, de suite,
les beaux vers de Grandmougin. Pourquoi fallut-il qu'un amer
dcouragement y germt? Je vous le conterai plus tard, mes chers
enfants. Le fait est que je n'y tenais plus. J'avais absolument le dsir
de revoir Paris; il me semblait que j'en reviendrais allg de cette
crise de dfaillance que je subissais sans trop m'en rendre compte.

Le 26 juillet, j'allai donc  Paris, avec l'intention de perscuter
Hartmann de mes agitations, de lui en faire la confession.

Je ne le trouvai pas chez lui. Pour occuper mon temps, j'allai flner au
Conservatoire. Un concours de violon y avait lieu. Quand j'arrivai, on
tait aux dix minutes de repos. J'en profitai pour aller saluer mon
matre, Ambroise Thomas, dans le grand salon qui prcdait la loge du
jury.

Puisque cet endroit, jadis si dlicieusement anim, est aujourd'hui
dsert et qu'on l'a abandonn pour une autre enceinte, je rappelle, 
votre intention, mes chers enfants, ce qu'tait alors ce sjour o je
devais grandir et vivre ensuite pendant bien des annes.

On arrivait au salon, dont je parle, par un grand escalier prenant accs
dans un vestibule  colonnades. Parvenu au palier, on voyait deux
tableaux de vastes dimensions, dus  des peintres du premier Empire.

La porte de face ouvrait sur une salle qu'ornait une grande chemine et
qu'clairait un plafond  vitrages dans le got des temples antiques.

L'ameublement tait dans le style de Napolon Ier.

Une porte s'ouvrait sur la loge du directeur du Conservatoire, assez
vaste celle-ci pour contenir une dizaine de personnes, les unes assises
au bord d'une table  tapis vert; les autres, soit assises, soit debout,
 des tables spares.

La dcoration de la grande salle du Conservatoire, o se donnaient les
concours, tait en style pompien, s'harmonisant avec le caractre du
salon dont je vous ai parl.

Ambroise Thomas tait accoud  la chemine. En m'apercevant, il eut un
sourire de joie, me tendit ses bras, dans lesquels je me jetai, et me
dit d'un air rsign et dlicieux  la fois: Acceptez-la, c'est le
premier chelon!

--Que faut-il accepter? lui dis-je.

--Vous l'ignorez donc? Depuis hier, vous avez la croix.

mile Rty, le prcieux secrtaire gnral du Conservatoire, enleva,
alors, de sa boutonnire, le ruban qui s'y trouvait et le passa, non
sans beaucoup de difficults, dans ma boutonnire. Il fallut l'ouvrir
avec un grattoir qui se trouvait sur la table du jury, prs de
l'critoire du prsident!

Ce mot: le premier chelon, n'tait-il pas d'une dlicatesse exquise
et d'un encouragement profond?

Maintenant, je n'avais qu'une hte: celle de voir mon diteur.

Il est un sentiment intime que je dois vous avouer et qui rentre dans
mes gots s'il cadre aussi avec mon caractre. J'avais un physique assez
jeune encore et je me sentais tout gn de ce ruban qui me semblait
flamboyer et attirer tous les regards! N'est-ce pas, mes chers enfants,
que vous me pardonnez cette nave confession, pas tant ridicule
cependant, puisque je la fais sincrement?

Le visage encore humide de toutes les embrassades prodigues, je
songeais  retourner chez moi,  la campagne, lorsque je fus arrt, au
coin de la rue de la Paix, par le directeur de l'Opra, alors M.
Halanzier. J'en eus d'autant plus de surprise, que je me croyais en
mdiocre estime dans la _grande maison_,  la suite du refus de mon
ballet: _Le Preneur de rats_.

M. Halanzier avait l'me ouverte et franche.

--Que fais-tu donc? me dit-il. Je n'entends plus parler de toi!

J'ajoute qu'il ne m'avait jamais adress la parole.

--Comment aurais-je os parler de mon travail au directeur de l'Opra?
rpondis-je tout interdit.

--Et si je le veux, moi!

--Apprenez alors que j'ai un ouvrage simplement en cinq actes, _le Roi
de Lahore_, avec Louis Gallet.

--Viens, demain,  neuf heures, chez moi, 18, place Vendme, et
apporte-moi tes feuilles.

Je cours chez Gallet, le prvenir. Je rentrai, ensuite, chez moi, 
Fontainebleau, apportant  ma femme ces deux nouvelles: l'une, visible 
ma boutonnire, l'autre, l'espoir le plus grand que j'avais eu
jusqu'alors.

Le lendemain,  neuf heures du matin, j'tais place Vendme. Gallet m'y
attendait dj.

Halanzier habitait un trs bel appartement au troisime tage de la
superbe maison-palais qui forme un des coins de la place Vendme.

Arriv chez Halanzier, je commenai aussitt la lecture. Le directeur de
l'Opra ne m'arrta pas tant que je n'eus pas termin la lecture
complte des cinq actes. J'en tais aphone... et j'avais les mains
brises de fatigue...

Comme je remettais dans ma vieille serviette de cuir mon manuscrit et
que Gallet et moi nous nous disposions  sortir:

--Eh bien! alors, tu ne me laisses rien pour la copie?

Je regardai Gallet avec stupfaction.

--Mais, alors, vous comptez donc jouer l'ouvrage?...

--L'avenir te le dira!

A ma rentre  Paris, en octobre,  peine tais-je rinstall dans notre
appartement de la rue du Gnral-Foy, que le courrier du matin m'apporta
un bulletin de l'Opra, avec ces mots:


     _Le Roi._

     _2 heures._--_Foyer._

     Les rles avaient t distribus  Mlle Josphine de Reszk--dont
     les deux frres Jean et douard devaient illustrer la scne plus
     tard:--Salomon et Lassalle, dont ce fut la premire cration.

     Il n'y eut pas de rptition gnrale publique. Ce n'tait,
     d'ailleurs, pas encore la coutume de remplir la salle, comme on le
     fait de nos jours  la rptition dite des couturires, puis  la
     rptition dnomme colonelle, et, enfin,  la rptition appele
     gnrale.

     Halanzier, malgr les manifestations sympathiques dont l'ouvrage
     avait t l'objet aux rptitions par l'orchestre et tout le
     personnel, fit savoir que, jouant le premier ouvrage  l'Opra d'un
     dbutant dans ce thtre, il voulait veiller seul  tout, jusqu'
     la premire reprsentation.

     Je redis ici ma reconnaissance mue  ce directeur uniquement bon
     qui aimait la jeunesse et la protgeait!

     La mise en scne, dcors et costumes, tait d'un luxe inou;
     l'interprtation, de premier ordre...

     La premire du _Roi de Lahore_, qui eut lieu le 27 avril 1877,
     marque une date bien glorieuse dans ma vie.

     Je rappelle,  ce propos, que le matin du 27 avril Gustave Flaubert
     laissa  ma domestique, sans mme demander  me voir, sa carte,
     avec ces mots:

     _Je vous plains ce matin. Je vous envierai ce soir!_

     Que ces lignes peignent bien, n'est-il pas vrai? l'admirable
     pntration d'esprit de celui qui a crit _Salammb_ et l'immortel
     chef-d'oeuvre qu'est _Madame Bovary_.

     Et le lendemain matin, je reus du clbre architecte et grand
     artiste Charles Garnier les lignes suivantes:

     Je ne sais pas si c'est la salle qui fait de bonne musique; mais,
     sapristi! ce que je sais bien, c'est que je n'ai rien perdu de ton
     oeuvre et que je la trouve _admirable_. a, c'est la vrit.

  Ton

  CARLO.


La magnifique salle de l'Opra avait t inaugure seize mois
auparavant, le 5 janvier 1875, et la critique avait cru devoir
s'attaquer  l'acoustique de ce merveilleux thtre, construit par
l'homme le plus exceptionnellement comptent que les temps modernes
aient connu. Il est vrai que cela ne devait gure durer, car lorsqu'on
parle de l'oeuvre d'une si haute magnificence de Charles Garnier,
c'est par ces mots loquents dans leur simplicit qu'on s'exprime: _Quel
bon thtre_! La salle, videmment, n'a pas chang, mais bien le public
qui rend  Garnier un lgitime et juste hommage!




CHAPITRE XII

THTRES D'ITALIE


Les reprsentations du _Roi de Lahore_  l'Opra se succdaient, trs
suivies et trs belles. C'tait, du moins, ce que j'entendais dire, car
je n'allais dj plus au thtre.

Je quittai de trs bonne heure Paris, o je consacrais, ainsi que je
l'ai dit, mon temps aux leons, et je retournai  la campagne,
travailler  la _Vierge_.

J'appris, sur ces entrefaites, que le grand diteur italien Giulio
Ricordi, qui avait entendu le _Roi de Lahore_  l'Opra, s'tait mis
d'accord avec Hartmann pour le faire reprsenter en Italie.

Pareil fait tait rellement unique, alors que les ouvrages traduits en
italien et jous dans ce pays taient ceux des grands matres. Ils
devaient mme parfois attendre assez longtemps leur tour, tandis qu'il
m'arrivait,  moi, la bonne fortune de voir jouer _le Roi de Lahore_ au
lendemain de ses premires reprsentations.

Le premier thtre d'Italie o m'chut cet honneur fut le Regio, 
Turin.

Revoir l'Italie, connatre ses thtres autrement que par leurs faades,
pntrer dans leurs coulisses, quel bonheur inespr! J'en prouvais un
enchantement indicible dans lequel je vcus pendant les premiers mois de
1878.

Nous partmes donc Hartmann et moi pour l'Italie, le 1er fvrier
1878.

Avec la Scala de Milan, le San Carlo de Naples, l'Opra communal de
Bologne, l'ancien Apollo de Rome, dmoli depuis et remplac dans la
faveur du public par le Costanzi, avec la Pergola de Florence, le Carlo
Felice de Gnes et le Fenice de Venise, le beau thtre de Regio, qui
s'lve en face du palais Madame, sur la piazza Castella, est l'un des
plus renomms du l'Italie. Il rivalisait alors, comme encore de nos
jours, avec les thtres les plus rputs de cette terre classique des
arts qui leur fut toujours si hospitalire et si accueillante.

Il existait au Regio des moeurs tout  fait diffrentes de celles que
l'on pratique  Paris, moeurs avec lesquelles j'ai retrouv plus tard,
en Allemagne, des traits de ressemblance trs grands. Avec une dfrence
complte, il y rgne une exactitude ponctuelle, et cela non seulement
chez les artistes, mais dans ce que nous appelons le petit personnel.
L'orchestre tait soumis aux moindres intentions du _direttore_
d'orchestre.

Celui du Regio tait alors dirig par le matre Pedrotti, devenu par la
suite directeur du Conservatoire Rossini,  Pesaro, connu par des
mlodies pleines de gaiet et de brio et de nombreux opras, dont les
_Masques_ (_Tutti in maschera_). Sa mort survint dans des circonstances
tragiques. J'entends encore ce brave Pedrotti me rpter  tout instant:
Es-tou content? Je le suis tant, moi!

Nous avions un tnor fameux  cette poque, il signor Fanselli. Il
possdait une voix superbe, mais son geste habituel consistait  mettre
en avant ses mains, toutes grandes ouvertes et les doigts carts.
Malgr que cette manie soit dplaisante, beaucoup d'autres artistes que
j'ai connus usent de ce moyen pour donner l'expression, du moins ils le
croient, alors qu'eux-mmes ne ressentent absolument rien.

Ses mains ainsi ouvertes avaient fait surnommer ce remarquable tnor:
Cinq et Cinq font dix! (_Cinque e cinque fanno dieci_).

Au sujet d'une premire reprsentation  ce thtre, je citerai le
baryton Mendioroz et la signorina Mecocci, qui en taient.

Ces dplacements devenaient trs frquents; c'est ainsi qu'Hartmann et
moi,  peine rentrs  Paris, nous en repartions pour nous rendre 
Rome, o _Il Re di Lahore_ eut les honneurs d'une premire
reprsentation, le 21 mars 1879.

J'eus, comme interprtes, des artistes encore plus remarquables, ainsi
le tnor Barbaccini et le baryton Kashmann, tous deux chanteurs de grand
mrite, puis la signorina Mariani, admirable chanteuse et tragdienne,
et sa plus jeune soeur, charmante galement.

Le directeur de l'Apollo, M. Giacovacci, tait un vieillard trange,
fort amusant, fort gai surtout lorsque lui revenait en mmoire la
premire reprsentation du _Barbier de Sville_ au Thtre Argentina, 
laquelle il avait assist dans sa jeunesse. Il faisait du jeune Rossini,
la vivacit et le charme mmes, un portrait des plus intressants. Avoir
crit le _Barbier de Sville_ et _Guillaume Tell_ est, en vrit,
l'clatant tmoignage de l'esprit en personne et aussi de l'me la plus
puissante!

J'avais profit de mon sjour  Rome pour revoir ma chre Villa Mdicis.
Il m'amusait d'y reparatre en auteur... comment dirai-je? Ma foi, tant
pis, mettons: acclam!

J'habitais l'htel de Rome, en face de San Carlo, dans le Corso.

Le lendemain de la premire, on m'apporta le matin, dans ma
chambre--j'tais  peine veill, car on tait rentr trs tard--un
billet portant ces mots:

     Prvenez-moi quand vous descendrez dans un htel, car je n'ai pas
     dormi de la nuit, tant on vous a srnad, festoy! Quel vacarme!
     Mais je suis bien content pour vous!

     Votre vieil ami,

     DU LOCLE.

Du Locle! Comment, lui? Il tait l, lui qui fut mon directeur au moment
de _Don Csar de Bazan_!

Je courus l'embrasser.

La matine du 21 mars eut pour moi des heures d'enchantement magique et
du plus captivant attrait; aussi comptent-elles parmi les meilleures
dans mes souvenirs.

J'avais obtenu une audience du pape Lon XIII, nouvellement intrnis.
Le grand salon o je fus introduit tait prcd d'une longue
antichambre. Ceux qui avaient t admis comme moi s'y trouvaient tous
agenouills sur un rang, de chaque ct de la salle. Le pape, de la main
droite bnissant, dit quelques mots  diffrents fidles. Son camrier
lui ayant fait savoir qui j'tais et le motif de mon voyage  Rome, le
Souverain Pontife ajouta  sa bndiction des paroles d'heureux souhaits
pour mon art.

A une dignit exceptionnelle, Lon XIII joignait une simplicit qui me
rappela tout  fait celle de Pie IX.

A onze heures, ayant quitt le Vatican, je me rendis au palais du
Quirinal. Le marquis de Villamarina devait me prsenter  la reine
Marguerite.

Nous avions travers cinq ou six salons en enfilade; dans celui o nous
attendions, il y avait une vitrine entoure de crpe, avec des souvenirs
de Victor-Emmanuel, mort rcemment. Entre deux fentres se trouvait un
piano droit.

Le dtail que je vais dire est presque une impression thtrale.

J'avais remarqu qu'un huissier tait  la porte de chacun des salons
que j'avais traverss et j'entendais une voix trs lointaine sortant
videmment du premier salon, annoncer  haute voix: _La Regina_ (la
Reine!), puis, plus rapproche: _La Regina!_ en suite, plus prs encore:
_La Regina!_ aprs et plus fort: _La Regina!_ et enfin, dans le salon
voisin, d'une voix clatante: _La Regina!_ Et la reine parut dans le
salon o nous tions.

Le marquis de Villamarina me prsenta, salua la reine et sortit.

D'une voix charmante, Sa Majest me dit qu'il fallait l'excuser si elle
n'allait pas le soir,  l'Opra, entendre _il Capolavoro_ du matre
franais, et, dsignant la vitrine: Nous sommes en deuil! Puis elle
ajouta: Puisque je serai prive ce soir, voulez-vous me faire entendre
quelques motifs de l'opra?

N'ayant pas de chaise  ct du piano, je commenais  jouer debout,
lorsque, apercevant le mouvement de la reine cherchant une chaise, je
m'lanai et plaai celle-ci devant le piano pour continuer l'audition
si adorablement demande.

Je quittai Sa Majest trs mu et trs reconnaissant pour son gracieux
accueil; puis, ayant travers les nombreux salons, je retrouvai le
marquis de Villamarina, que je remerciai grandement de sa haute
courtoisie.

Un quart d'heure aprs, j'tais _via delle Carrozze_, rendant visite 
Menotti Garibaldi, pour lequel j'avais une lettre d'un ami de Paris.

Ce fut une matine peu ordinaire et vritablement rare par la qualit
des personnages que j'avais eu l'honneur de voir: Sa Saintet le pape,
Sa Majest la reine, et le fils de Garibaldi!

Dans la journe je fus prsent au prince Massimo de la plus antique
noblesse romaine, et comme je lui demandais, peut-tre indiscrtement,
mais surtout curieusement, s'il descendait de l'empereur Maxime, il me
rpondit simplement, modestement: Je ne le sais pas positivement, mais
on l'assure dans ma famille, depuis dix-huit cents ans.

Le soir, aprs le thtre, succs superbe, j'allai souper chez notre
ambassadeur, le duc de Montebello. A la demande de la duchesse, je
recommenai l'audition donne le matin  Sa Majest la reine. La
duchesse fumant elle-mme, je me souviens d'avoir grill beaucoup de
cigarettes, pendant cette audition. Cela me permit, en regardant la
fume monter vers les frises, d'y contempler les peintures merveilleuses
dues  l'immortel Carrache, l'auteur de la clbre galerie Farnse.

Quelles heures inoubliables encore!

Et je rentrai, vers trois heures du matin,  mon htel, o la srnade
(mieux l'aubade) qui me ftait avait empch mon ami du Locle de dormir.

Le printemps s'coula rapidement dans le souvenir de ce brillant hiver
que je venais de passer en Italie. Je me remis  la besogne 
Fontainebleau, et terminai _la Vierge_.

Nous partmes ensuite, ma chre femme et moi, pour Milan et la villa
d'Este.

Nous tions en cette anne d'enthousiasmes, de joies pures et radieuses,
pour moi, que des heures d'inexprimable bonheur devaient marquer, dans
ma carrire, de leur trace ineffable.

Giulio Ricordi m'avait invit, ainsi que Mme Massenet et notre chre
fille, encore tout enfant,  passer le mois d'aot  la villa d'Este, en
ce pittoresque et merveilleux pays que baigne le lac de Cme. Nous y
trouvmes, avec la belle Mme Giuditta Ricordi, femme trs gracieuse de
notre aimable hte, sa fille Ginetta, dlicieuse camarade de ma
fillette, et ses fils Tito et Manuele, en bas ge alors, grands
messieurs depuis. Nous y vmes galement une tout adorable jeune fille,
rose  peine fleur, qui, dans ce sjour, travaillait le chant avec un
renomm professeur italien.

Arrigo Boto, le clbre auteur de _Mefistofele_, qui tait aussi en
villgiature  la villa d'Este, avait t frapp comme moi du timbre si
personnel de cette voix... Cette exquise voix, dj prodigieusement
souple, tait celle de la future artiste qui devait se rendre
inoubliable dans sa cration de _Lakm_, de mon glorieux et si regrett
Lo Delibes. J'ai nomm Marie Van Zandt.

Un soir que je rentrais  l'htel de la Belle Venezia, piazza San
Fedele,  Milan (o j'aurais encore aujourd'hui plaisir  descendre),
Giulio Ricordi, mon voisin--car ses grands tablissements d'dition
taient,  cette poque, installs dans un superbe et vieil htel de la
via degli Omenoni,  ct de l'glise San Fedele--Giulio Ricordi vint
m'y voir et me prsenter une personne de haute distinction, pote trs
inspir, qui me lut un scnario en quatre actes du plus puissant
intrt, sur l'histoire d'Hrodiade; ce lettr remarquable tait
Zanardini, descendant d'une des plus grandes familles vnitiennes.

On devine tout ce que pouvait avoir de suggestif et d'attachant, sous
une plume aussi riche en couleurs que celle qui me l'avait peinte,
l'histoire du ttrarque de Galile, de Salom, de Jean et d'Hrodiade.

Le 15 aot, pendant notre sjour en Italie, _le Roi de Lahore_ fut
reprsent au thtre de Vicence, puis, le 3 octobre, on en donna la
premire reprsentation au Thtre communal de Bologne. C'est le motif
pour lequel nous avions prolong notre sjour en Italie.

En voyage, il faut s'intresser  tout. C'est ainsi qu'un dtail
pittoresque que je vais dire prit le dessus mme sur mes occupations au
thtre, quelque belles qu'elles fussent.

Pour qui connat Bologne et ses rues  arcades, lesquelles durent
certainement inspirer Napolon Ier quand il cra  Paris la rue de
Rivoli et la place des Pyramides, je ne saurais oublier le dcor
tonnant dans lequel j'ai pu voir dfiler un soir,  la nuit tombante,
un cortge funraire.

Ces confrries de pnitents envelopps de cagoules, tenant  la main de
gros cierges qu'ils inclinent, laissant tomber gnreusement leur cire,
que des gamins recueillent dans des cornets de papier tout en suivant la
file du cortge, ces chants, ces psalmodies alternant avec le silence,
ce dfil lugubre  travers une foule respectueuse et recueillie, tout
ce spectacle tait vraiment impressionnant et laissait aprs lui une
grande et bien mlancolique tristesse.

Notre retour  Fontainebleau suivit immdiatement aprs. J'avais 
reprendre, avec la vie normale, le travail inachev.

Le lendemain de ma rentre, quelle ne fut pas ma surprise, de recevoir
la visite de M. mile Rty! Il venait de la part d'Ambroise Thomas
m'offrir la place de professeur de contre-point et fugue et de
composition au Conservatoire, en remplacement de Franois Bazin, de
l'Institut, dcd quelques mois auparavant. Il me conseilla vivement,
en mme temps, de poser ma candidature  l'Acadmie des Beaux-Arts,
l'lection du successeur de Bazin tant proche.

Comme cela contrastait avec ces mois de folies et d'acclamations passs
en Italie! Je me croyais oubli en France, alors que tout autre tait la
vrit!




CHAPITRE XIII

LE CONSERVATOIRE ET L'INSTITUT


J'avais reu l'avis officiel de ma nomination comme professeur au
Conservatoire. Je partis pour Paris. Pouvais-je me douter que c'tait
sans espoir d'y revenir que je disais adieu  ma chre demeure de
Fontainebleau?

La vie qui s'annonait pour moi allait prendre mes ts de travail au
sein d'une douce et paisible solitude, ces ts que je passais si
heureux, loin des bruits et du tumulte de la ville.

Si les livres ont leur destine (_habent sua fata libelli_), comme dit
le pote, chacun de nous ne poursuit-il pas la sienne, galement fatale,
inluctable? On ne remonte pas le courant. Il est doux de le suivre,
surtout s'il doit vous mener aux rivages esprs!

Je donnais, deux fois par semaine, mes cours au Conservatoire, le mardi
et le vendredi,  une heure et demie.

Vous l'avouerai-je? J'tais heureux et fier en mme temps de m'asseoir
sur cette chaise, dans cette mme classe o, enfant, j'avais reu les
conseils et les leons de mon matre. Mes lves... je les considrais
comme d'autres nouveaux enfants, plutt encore comme des petits-enfants
dans lesquels pntrait cet enseignement reu par moi et qui semblait
filtrer  travers les souvenirs du matre vnr qui me l'avait
inculqu.

Les jeunes gens auxquels j'avais affaire semblaient presque de mon ge,
et je leur disais, en manire d'encouragement, pour les exhorter au
travail: Vous n'avez qu'un camarade de plus, qui tche d'tre aussi bon
lve que vous!

Il tait touchant de voir la dfrente affection que, depuis le premier
jour, ils me tmoignaient. Je me sentais tout heureux lorsque, parfois,
je les surprenais dans leurs chuchotements, se racontant leurs
impressions sur l'ouvrage jou la veille ou qui devait se jouer le
lendemain. Cet ouvrage tait, au dbut de mon professorat, _le Roi de
Lahore_.

Je devais continuera  tre ainsi, pendant dix-huit ans, l'ami et le
patron, ainsi qu'ils m'appelaient, d'un nombre considrable de jeunes
compositeurs.

Qu'il me soit permis de rappeler, tant j'en prouvais de joie, les
succs qu'ils remportaient, chaque anne, dans les concours de fugue, et
combien cet enseignement me fut utile  moi-mme. Il m'obligeait  tre
le plus habile  trouver rapidement, devant le devoir prsent, ce qu'il
fallait faire selon les prceptes rigoureux de Cherubini.

Quelles douces motions n'ai-je point ressenties pendant ces dix-huit
annes, o, presque annuellement, le grand-prix de Rome fut dcern 
un lve de ma classe! Comme il me tardait alors d'aller au
Conservatoire, chez mon matre, lui en rapporter tout l'honneur!

Je revois encore aussi le soir, dans son paisible salon, dont les
fentres donnaient sur la cour dserte,  ce moment-l, du
Conservatoire, le bon administrateur gnral, mile Rty, m'coutant lui
raconter mon bonheur d'avoir assist aux succs de mes enfants.

Je fus, il y a quelques annes, l'objet d'une touchante manifestation de
leur part.

Au mois de dcembre 1900, je vis un jour arriver chez mon diteur, o
l'on savait me rencontrer, Lucien Hillemacher, disparu depuis, hlas!
qu'accompagnait un groupe d'anciens grands-prix. Il venait me remettre
plus de cent cinquante signatures traces sur des feuilles de parchemin
par mes anciens lves. Ces feuilles taient runies sous forme de
plaquette in-8, relie avec luxe en maroquin du Levant constell
d'toiles. Les pages de garde portaient, dans de brillantes enluminures,
avec mon nom, ces deux dates: 1878-1900. Les signatures taient
prcdes des lignes suivantes:


     CHER MAITRE,

     Heureux de votre nomination de grand-officier de la Lgion
     d'honneur, vos lves se runissent pour vous offrir ce tmoignage
     de leur profonde et trs affectueuse reconnaissance.

Les noms des grands-prix de l'Institut qui me prouvaient ainsi leur
gratitude taient ceux de: Hillemacher, Henri Rabaud, Max d'Ollone,
Alfred Bruneau, Gaston Carraud, G. Marty, Andr Floch, A. Savard,
Croc-Spinelli, Lucien Lambert, Ernest Moret, Gustave Charpentier,
Reynaldo Hahn, Paul Vidal, Florent Schmitt, Enesco, Bemberg, Laparra,
d'Harcourt, Malherbe, Guy Ropartz, Tiersot, Xavier Leroux, Dallier,
Falkenberg, Ch. Silver, et tant d'autres chers amis de la classe!

       *       *       *       *       *

Ambroise Thomas, voyant que je ne pensais pas  me prsenter 
l'Institut, ainsi qu'il m'avait fait l'honneur de me le conseiller,
voulut bien me prvenir que j'avais encore deux jours pour envoyer la
lettre posant ma candidature  l'Acadmie des Beaux-Arts. Il me
recommandait de la faire courte, ajoutant que le rappel des titres
n'tait ncessaire que lorsqu'on pouvait les ignorer. La remarque
judicieuse froissait un peu ma modestie...

Le jour de l'lection tait fix au samedi 30 novembre. Je savais que
nous tions beaucoup de prtendants et que, parmi eux, Saint-Sans, dont
j'tais et fus toujours l'ami et le grand admirateur, tait le candidat
le plus en vidence.

J'avais cd au conseil bienveillant d'Ambroise Thomas, sans avoir la
moindre prtention  me voir lu.

Ainsi que j'en avais l'habitude, j'avais t ce jour-l donner mes
leons dans diffrents quartiers de Paris. Le matin, cependant, j'avais
dit  mon diteur Hartmann que je serais le soir, entre cinq et six
heures, chez un lve, rue Blanche, n 11, et j'avais ajout, en riant,
qu'il savait o me trouver pour m'annoncer le rsultat, quel qu'il ft.
Sur ce, Hartmann de dire avec grandiloquence: Si vous tes, ce soir,
membre de l'Institut, je sonnerai deux fois et vous me comprendrez!

J'tais en train de faire travailler au piano, l'esprit tout  mon
devoir, les _Promenades d'un Solitaire_, de Stphen Heller (ah! ce cher
musicien, cet Alfred de Musset du piano, ainsi qu'on l'a appel!),
lorsque deux coups de sonnette prcipits se firent entendre. Mon sang
se retourna. Mon lve ne pouvait en deviner le motif.

Un domestique entra vivement et dit:

Il y a l deux messieurs qui veulent embrasser votre professeur! Tout
s'expliqua. Je sortis avec ces Messieurs, plus bahi encore qu'heureux
et laissant mon lve beaucoup plus content que moi-mme peut-tre.

Lorsque j'arrivai chez moi, rue du Gnral-Foy, j'avais t devanc par
mes nouveaux et clbres confrres. Ils avaient dpos chez mon
concierge, leurs flicitations signes: Meissonier, Lefuel, Ballu,
Cabanel. Meissonier avait apport le bulletin de la sance sign par
lui, indiquant les deux votes, car je fus lu au second tour de scrutin.
Voil, certes, un autographe que je ne recevrai pas deux fois dans ma
vie!

Quinze jours aprs, selon l'usage, je fus introduit dans la salle des
sances de l'Acadmie des Beaux-Arts par le comte Delaborde, secrtaire
perptuel.

La tenue du rcipiendaire tait l'habit noir et la cravate blanche; en
me rendant  l'Institut pour cette rception--le frac,  trois heures de
l'aprs-midi!--on aurait cru que j'tais de noce.

Je pris place dans la salle des sances au fauteuil que j'occupe encore
aujourd'hui. Cela remonte  plus de trente-trois ans dj!

A quelques jours de l, je voulus profiter de mes privilges pour
assister  la rception de Renan, sous la coupole; les huissiers de
service ne me connaissant pas encore, j'tais alors le Benjamin de
l'Acadmie, ne voulurent pas me croire et refusrent de me laisser
pntrer. Il fallut qu'un de mes confrres, et non le moindre, le prince
Napolon, qui entrait en ce moment, me ft connatre.

J'tais en tourne de visites habituelles de remerciements, lorsque je
me prsentai chez Ernest Reyer, dans son appartement si pittoresque de
la rue de la Tour-d'Auvergne. Ce fut lui qui m'ouvrit la porte, tout
surpris de se trouver en face de moi, qui devais savoir qu'il ne m'avait
pas t tout  fait favorable. Je sais, lui fis-je, que vous n'avez pas
vot pour moi. Ce qui me touche, c'est que vous n'avez pas t contre
moi! Ces mots mirent Reyer de bonne humeur, car aussitt il me dit: Je
djeune; partagez avec moi mes oeufs sur le plat! J'acceptai et nous
causmes longuement de tout ce qui intressait l'art et ses
manifestations.

Pendant plus de trente ans, Ernest Reyer fut mon meilleur et plus solide
ami.

L'Institut, ainsi qu'on pourrait le croire, ne modifia pas sensiblement
ma situation. Elle resta d'autant plus difficile que, dsirant avancer
la partition d'_Hrodiade_, je supprimai plusieurs leons qui comptaient
au nombre de mes plus sres ressources.

       *       *       *       *       *

Trois semaines aprs mon lection, eut lieu  l'Hippodrome, situ 
cette poque prs du pont de l'Alma, un festival monstre. Plus de vingt
mille personnes y assistaient.

Gounod et Saint-Sans conduisirent leurs oeuvres. J'eus l'honneur de
diriger le final du troisime acte du _Roi de Lahore_. Qui ne se
souvient encore de l'effet prodigieux de ce _Festival_, organis par
Albert Vizentini, un de mes plus tendres camarades d'enfance?

Comme j'attendais dans le foyer mon tour de paratre en public, et que
Gounod revenait tout aurol de son triomphe, je lui demandai quelle
impression il avait de la salle:

J'ai cru voir, me fit-il, la Valle de Josaphat!

Un dtail assez amusant, qui me fut cont plus tard, est celui-ci:

La foule tait considrable au dehors et comme elle continuait toujours
 vouloir entrer, malgr les protestations bruyantes des personnes dj
places, Gounod cria  haute voix et de manire  tre bien entendu: Je
commencerai quand tout le monde sera _sorti_! Cette apostrophe
ahurissante fit merveille. Les groupes qui avaient envahi l'entre et
les abords de l'Hippodrome reculrent. Ils se retirrent comme par
enchantement.

       *       *       *       *       *

Le 20 mai 1880 eut lieu,  l'Opra, le second des _Concerts historiques_
crs par Vaucorbeil, alors directeur de l'Acadmie nationale de
musique.

Il y fit excuter ma lgende sacre: _La Vierge_. Mme Gabrielle Krauss
et Mlle Daram en furent les principales et bien splendides interprtes.

Rappelez-vous, mes chers enfants, que lorsque je vous ai parl de cet
ouvrage, je faisais entendre qu'il avait laisse dans ma vie un souvenir
plutt pnible.

L'accueil fut froid; seul un fragment parut satisfaire le nombreux
public qui remplissait la salle. On redemanda jusqu' trois fois ce
passage qui, depuis, est au rpertoire de beaucoup de concerts: le
prlude de la quatrime partie, _le Dernier Sommeil de la Vierge_.

Quelques annes plus tard, la Socit des _Concerts du Conservatoire_
donnait,  deux reprises, la quatrime partie, entire, de _la Vierge_.
Mlle Ano Ackt fut vraiment sublime dans l'interprtation du rle de la
Vierge.

Ce succs fut pour moi la plus complte des satisfactions, j'allais dire
la plus prcieuse des revanches.




CHAPITRE XIV

UNE PREMIERE A BRUXELLES


Mes voyages en Italie, les prgrinations auxquelles je me livrais pour
suivre, sinon pour prparer, les reprsentations du _Roi de Lahore_,
successivement  Milan, Plaisance, Venise, Pise, et de l'autre ct de
l'Adriatique,  Trieste, ne m'empchaient pas de travailler  la
partition d'_Hrodiade_; elle arriva bientt  son complet achvement.

Vous devez, mes chers enfants, tre quelque peu surpris de ce
vagabondage, alors surtout qu'il est si peu dans mes gots. Beaucoup de
mes lves, cependant ont suivi mon exemple sur ce point et la raison en
est fort comprhensible. Au dbut d'une carrire comme la ntre, il y a
 donner des indications au chef d'orchestre, au metteur en scne, aux
artistes, aux costumiers; le pourquoi et le parce que d'une partition
sont souvent  expliquer; et les mouvements, d'aprs le mtronome, sont
si peu les vritables!

Depuis longtemps je laisse aller les choses; elles vont d'elles-mmes.
Il est vrai que depuis tant d'annes on me connat, que faire choix,
dcider o je devrais aller me serait difficile. Par o commencer
aussi--ce serait dans mes voeux les plus chers-- aller exprimer, en
personne, ma gratitude  tous ces directeurs et  tous ces artistes qui
connaissent maintenant mon thtre? Ils ont pris les devants quant aux
indications que j'aurais pu leur donner, et des carts d'interprtation
de leur part sont devenus trs rares, beaucoup plus qu'ils ne l'taient
au commencement lorsque directeurs et artistes ignoraient mes volonts
et ne pouvaient les prvoir; quand mes ouvrages, enfin, taient ceux
d'un inconnu pour eux.

Je tiens  rappeler, et je le fais avec une sincre motion, tout ce que
j'ai d, dans les grands thtres de province,  ces chers directeurs,
d'affectueux dvouement  mon gard: Gravire, Saugey, Villefranck,
Rachet, et combien d'autres encore, qui ont droit avec mes
remerciements,  mes plus reconnaissantes flicitations.

Pendant l't 1879, je m'tais install au bord de la mer,  Pourville,
prs de Dieppe. Mon diteur Hartmann et mon collaborateur Paul Milliet
venaient passer les dimanches avec moi. Quand je dis avec moi, j'abuse
des mots et je m'en excuse, car je ne tenais gure compagnie  ces
excellents amis. J'tais habitu  travailler de quinze  seize heures
par jour; je consacrais six heures au sommeil; mes repas et ma toilette
me prenaient le reste du temps. Il faut le constater, ce n'est
qu'ainsi, dans l'opinitret du travail poursuivi inlassablement pendant
plusieurs annes, qu'on peut mettre debout des ouvrages de grande
envergure.

Alexandre Dumas fils, dont j'tais le modeste confrre  l'Institut
depuis un an, habitait une superbe proprit  Puys, prs de Dieppe. Ce
voisinage me procurait souvent de bien douces satisfactions. Je n'tais
jamais si heureux que lorsqu'il venait me chercher en voiture,  sept
heures du soir, pour aller dner chez lui. Il m'en ramenait  neuf
heures pour ne pas prendre mon temps. C'tait un repos affectueux qu'il
dsirait pour moi, repos exquis et tout dlicieux en effet, car on peut
deviner quel rgal me valait la conversation d'allure si vivante, si
tincelante, du clbre acadmicien.

Combien je l'enviais alors pour ces joies artistiques qu'il gotait et
que j'ai connues plus tard, moi aussi! Il recevait et gardait chez lui
ses grands interprtes et leur faisait travailler leurs rles. A ce
moment c'tait la superbe comdienne, Mme Pasca, qui tait son hte.

Au commencement de 1881, la partition d'_Hrodiade_ tait termine.
Hartmann et Paul Milliet me conseillrent d'en informer la direction de
l'Opra. Les trois annes que j'avais donnes  _Hrodiade_ n'avaient
t qu'une joie ininterrompue pour moi. Elles devaient connatre un
dvouement inoubliable et bien inattendu.

Malgr la rpulsion que j'ai toujours prouve  frapper  la porte d'un
thtre, il fallait bien pourtant me dcider  parler de cet ouvrage, et
j'allai  l'Opra, ayant une audience de M. Vaucorbeil, alors directeur
de l'Acadmie nationale de musique. Voici l'entretien que j'eus
l'honneur d'avoir avec lui.

--Mon cher directeur, puisque l'Opra a t un peu ma maison avec _le
Roi de Lahore_ me permettez-vous de vous parler d'un nouvel ouvrage
_Hrodiade_?

--Quel est votre pote?

--Paul Milliet, un homme de beaucoup de talent que j'aime infiniment.

--Moi aussi, je l'aime infiniment: mais... il vous faudrait avec lui...
(cherchant le mot)... un _carcassier_.

--Un _carcassier_!... rpliquai-je, bondissant de stupeur; un
_carcassier_!... Mais quel est cet animal?...

--Un _carcassier_, ajouta sentencieusement l'minent directeur, un
_carcassier_ est celui qui sait tablir, de solide faon, la carcasse
d'une pice et j'ajoute que vous-mme, vous n'tes pas assez
_carcassier_, selon la signification exacte du mot: apportez-moi un
autre ouvrage et le thtre national de l'Opra vous est ouvert.

...J'avais compris: l'Opra m'tait ferm; et, quelques jours aprs
cette pnible sance, j'appris que depuis longtemps dj, les dcors du
_Roi de Lahore_ avaient t rigoureusement remiss au dpt de la rue
Richer,--ce qui signifiait l'abandon final.

Un jour du mme t, je me promenais sur le boulevard des Capucines, non
loin de la rue Daunou; mon diteur Georges Hartmann habitait un
rez-de-chausse, au fond de la cour, du numro 20 de cette rue. Mes
penses taient terriblement noires... La mine soucieuse et le coeur
dfaillant, j'allais, dplorant ces dcevantes promesses qu'en faon
d'eau bnite de cour me donnaient les directeurs... Soudain, je fus
salu, puis arrt, par une personne en laquelle je reconnus M.
Calabrsi, directeur du Thtre-Royal de la Monnaie,  Bruxelles.

Je restai interloqu. Allais-je devoir le mettre, lui aussi, dans la
collection des directeurs qui me montraient visage de bois?

--Je sais (dit en m'abordant M. Calabrsi) que vous avez un grand
ouvrage: _Hrodiade_. Si vous voulez me le donner, je le monte, tout de
suite, au Thtre de la Monnaie.

--Mais vous ne le connaissez pas? lui dis-je.

--Je ne me permettrais pas de vous demander,  vous, une audition.

--Eh bien! moi, rpliquai-je aussitt, cette audition, je vous
l'inflige.

--Mais... demain matin, je repars pour Bruxelles.

--A ce soir, alors! ripostai-je. Je vous attendrai  huit heures dans le
magasin d'Hartmann. Ce sera ferm  cette heure-l... nous y serons
seuls.

Tout rayonnant, j'accourus chez mon diteur et lui racontai, riant,
pleurant, ce qui venait de m'arriver!

Un piano fut immdiatement apport chez Hartmann, tandis que Paul
Milliet tait prvenu en toute hte.

Alphonse de Rothschild, mon confrre  l'Acadmie des Beaux-Arts,
sachant que je devais me rendre trs souvent  Bruxelles pour les
rptitions d'_Hrodiade_ allaient commencer au Thtre-Royal de la
Monnaie, et voulant m'viter les attentes dans les gares, m'avait donn
un permis de circulation.

On avait tellement l'habitude de me voir passer aux frontires de
Feignies et de Quvy, que j'tais devenu un vritable ami des douaniers,
surtout de ceux de la frontire belge. Il me souvient que, pour les
remercier de leurs obligeantes attentions, je leur envoyai mme des
places pour le thtre de la Monnaie!

Au mois d'octobre de cette anne 1881 eut lieu une vritable crmonie
au Thtre-Royal. C'tait, en effet, le premier ouvrage franais qui
allait tre cr sur cette superbe scne de la capitale de Belgique.

Au jour fix, mes deux excellents directeurs, MM. Stoumon et Calabrsi,
m'accompagnrent jusqu'au grand foyer du public. C'tait une vaste salle
aux lambris dors, prenant jour par le pristyle  colonnades du thtre
sur la place de la Monnaie. De l'autre ct de cette place (souvenir du
vieux Bruxelles) se trouvaient l'htel des Monnaies et, dans un angle,
le local de la Bourse. Ces tablissements ont disparu depuis pour tre
remplacs par le magnifique htel des Postes. Quant  la Bourse, elle a
t transporte dans le palais grandiose qui a t construit, non loin
de l.

Au milieu du foyer, o je fus introduit, se trouvait un piano  queue,
autour duquel taient rangs, en hmicycle, une vingtaine de fauteuils
et de chaises. En plus des directeurs, se trouvaient l mon diteur et
mon collaborateur, ainsi que les artistes choisis par nous pour crer
l'ouvrage. En tte de ces artistes taient Marthe Duvivier, que le
talent, la rputation et la beaut dsignaient pour le rle de Salom;
Mlle Blanche Deschamps, qui devait devenir la femme du clbre chef
d'orchestre Lon Jehin, reprsentant Hrodiade; Vergnet, Jean; Manoury,
Hrode; Gresse pre, Phanuel. Je me mis au piano, le dos tourn aux
fentres et chantai tous les rles, y compris les choeurs.

J'tais jeune, vif et alerte, heureux, et, je l'ajoute  ma honte, trs
gourmand. Je le suis rest. Mais si je m'en accuse, c'est pour m'excuser
d'avoir voulu souvent quitter le piano pour aller luncher  une table
charge d'exquises victuailles tales sur un plantureux buffet, dans ce
mme foyer. Chaque fois que je faisais mine de m'y rendre, les artistes
m'arrtaient et c'tait  qui m'aurait cri: De grce!... Continuez!...
Ne vous arrtez plus!... Je le fis, mais quelle revanche! Je croquai
presque toutes les friandises prpares  l'intention de tous! Si
contents taient les artistes qu'ils pensrent bien plus  m'embrasser
qu' manger. De quoi me serais-je plaint?

Je demeurais  l'htel de la Poste, rue Foss-aux-Loups,  ct du
thtre. C'est dans cette mme chambre, que j'occupais au
rez-de-chausse,  l'angle de l'htel et donnant sur la rue d'Argent,
que, durant l'automne suivant, je traai l'esquisse de l'acte du
sminaire, de _Manon_. Plus tard, je prfrai habiter, et jusqu'en 1910,
le cher htel du Grand-Monarque, rue des Fripiers.

Cet htel se rattache  mes plus profonds souvenirs. J'y vcus si
souvent en compagnie de Reyer, l'auteur de _Sigurd_ et de _Salammb_,
mon confrre de l'Acadmie des Beaux-Arts! Ce fut l que nous perdmes,
lui et moi, notre collaborateur et ami, Ernest Blau. Il mourut dans cet
htel et, malgr l'usage qui veut qu'un drap mortuaire ne soit jamais
tal devant un htel, Mlle Wanters, la propritaire, tint  ce que ses
obsques fussent rendues publiques et non caches aux habitants de
l'tablissement. Ce fut, dans le salon mme, o avait t plac le
cercueil, au milieu des trangers, que nous prononmes de tendres
paroles d'adieu  celui qui avait t le collaborateur de _Sigurd_ et
d'_Esclarmonde_.

Un dtail vraiment macabre. Notre pauvre ami Blau avait dn, la veille
de sa mort, chez le directeur Stoumon. tant en avance, il s'tait mis 
regarder, dans la rue des Sablons, des bires trs luxueuses exposes
chez un marchand de cercueils. Comme nous venions de dire le suprme
adieu et qu'on avait plac la dpouille mortelle de Blau dans un caveau
provisoire  ct du cercueil tout fleuri de roses blanches d'une jeune
fille, un des porteurs trouva que le dfunt, s'il et pu tre consult,
n'aurait pu prfrer meilleur voisinage, tandis que le commissaire des
pompes funbres faisait cette rflexion: Nous avons bien fait les
choses. M. Blau avait remarqu une bire superbe, et nous la lui avons
laisse  trs bon compte!...

En sortant de ce vaste cimetire, encore bien dsert  cette poque,
l'motion poignante de la grande artiste, Mme Jeanne Raunay, frappa tous
les assistants. Elle marchait lentement aux cts du grand matre
Gevaert.

Ah! le triste jour d'hiver!...

       *       *       *       *       *

Les rptitions d'_Hrodiade_ se succdaient  la Monnaie. Elles
n'taient pour moi que joies et surprises enivrantes. Vous savez, mes
enfants, que le succs fut considrable. Voici ce que je retrouve dans
les journaux du temps:

...Enfin, le grand soir arriva.

Ds la veille--c'tait un dimanche--le public prit la file aux abords du
thtre (on ne donnait pas,  cette poque, les petites places en
location). Les marchands de billets passrent ainsi toute la nuit, et,
tandis que d'aucuns vendaient cher, le lundi matin, leur place dans la
file, les autres tenaient bon et revendaient couramment soixante francs
les places de parterre. Un fauteuil cotait cent cinquante francs.

Le soir, la salle fut prise d'assaut.

Avant le lever du rideau, la reine entrait dans son avant-scne,
accompagne de deux dames d'honneur et du capitaine Chrtien, officier
d'ordonnance du roi.

Dans la baignoire voisine avaient pris place LL. AA. RR. le comte et la
comtesse de Flandre, accompagns de la baronne Van den Bossch d'Hylissem
et du comte d'Oultremont de Duras, grand-matre de la maison princire.

Dans les loges de la cour se trouvaient Jules Devaux, chef du cabinet du
roi; les gnraux Goethals et Goffinet, aides de camp; le baron Lunden,
chef du dpartement du grand-cuyer; le colonel baron d'Anethan; le
major Donny, le capitaine de Wyckerslooth, officiers d'ordonnance du
roi.

Aux premires loges: M. Antonin Proust, ministre des Beaux-Arts de
France, avec le baron Beyens, ministre de Belgique  Paris; le chef du
cabinet et Mme Frre-Orban, etc.

Dans l'avant-scne du rez-de-chausse: M. Buls, qui venait d'tre nomm
bourgmestre, et les chevins.

Aux fauteuils, au balcon, de nombreuses personnalits parisiennes: les
compositeurs Reyer, Saint-Sans, Benjamin Godard, Joncires, Guiraud,
Serpette, Duvernois, Julien Porchet, Wormser, Le Borne, Lecocq, etc.,
etc.

Cette salle brillante, frmissante, disent les chroniqueurs d'alors, fit
 l'oeuvre un succs dlirant.

Entre le deuxime et le troisime acte, la reine Marie-Henriette fit
venir dans sa loge le compositeur, qu'elle flicita chaleureusement, et
Reyer, de qui la Monnaie venait de reprendre _la Statue_.

L'enthousiasme alla crescendo jusqu' la fin de la soire. Le dernier
acte se termina dans les acclamations. On appela le compositeur en scne
 grands cris, le rideau se releva plusieurs fois, mais l'auteur ne
parut point; et comme le public ne voulait pas quitter le thtre, le
rgisseur gnral, Lapissida, qui avait mis l'oeuvre en scne, dut
enfin venir annoncer que l'auteur avait quitt le thtre au moment o
se terminait la reprsentation.

Deux jours aprs la premire, le compositeur tait invit  dner  la
cour, et un arrt royal paraissait au _Moniteur_, le nommant chevalier
de l'Ordre de Lopold.

Le succs clatant de la premire fut claironn par la presse
europenne, qui le clbra presque sans exception en termes
enthousiastes. Quant  l'engouement des premiers jours, il persista
obstinment pendant cinquante-cinq reprsentations conscutives qui
ralisrent, disent toujours les journaux de l'poque, en dehors de
l'abonnement, plus de quatre mille francs chaque soir...

       *       *       *       *       *

_Hrodiade_, qui a fait sa premire apparition sur la scne de la
Monnaie, le 19 dcembre 1881, dans les circonstances exceptionnellement
brillantes que nous venons de dire, d'aprs les journaux, tant de
Belgique que d'ailleurs, a reparu  ce thtre, aprs plusieurs
reprises, au cours de la premire quinzaine de novembre de l'anne 1911,
 la distance donc de bientt trente ans. _Hrodiade_ avait dpass
depuis longtemps,  Bruxelles, sa centime reprsentation.

       *       *       *       *       *

Et je pensais dj  un nouvel ouvrage!...




CHAPITRE XV

L'ABB PRVOST A L'OPERA-COMIQUE


Par un certain matin de l'automne 1881, j'tais assez agit, anxieux
mme. Carvalho, alors directeur de l'Opra-Comique, m'avait confi trois
actes: la _Phoeb_, d'Henri Meilhac. Je les avais lus, relus, rien ne
m'avait sduit; je me heurtais contre le travail  faire; j'en tais
nerv, impatient!

Rempli d'une belle bravoure, je fus donc chez Meilhac... L'heureux
auteur de tant d'oeuvres ravissantes, de tant de succs, Meilhac tait
dans sa bibliothque, au milieu de ses livres rarissimes aux reliures
merveilleuses, vritable fortune amoncele dans une pice de l'entresol,
qu'il habitait au 30 de la rue Drouot.

Je le vois encore, crivant sur un petit guridon,  ct d'une autre
grande table du plus pur style Louis XIV. A peine m'eut-il vu que,
souriant de son bon sourire, et comme ravi, croyant que je lui
apportais des nouvelles de notre _Phoeb_:

--C'est termin? me fit-il.

A ce bonjour, je ripostai _illico_, d'un ton moins assur:

--Oui, c'est termin; nous n'en reparlerons plus jamais!

Un lion mis en cage n'et pas t plus penaud. Ma perplexit tait
extrme, je voyais le vide, le nant, autour de moi, le titre d'un
ouvrage me frappa comme une rvlation.

--_Manon!_ m'criai-je, en montrant du doigt le livre  Meilhac.

--_Manon Lescaut_, c'est _Manon Lescaut_ que vous voulez?

--Non! _Manon_, _Manon_ tout court; _Manon_, c'est _Manon_!

Meilhac s'tait depuis peu spar de Ludovic Halvy; il s'tait li avec
ce dlicieux et dlicat esprit, cet homme au coeur tendre et charmant
qu'tait Philippe Gille.

--Venez demain djeuner chez Vachette, me dit Meilhac, je vous
raconterai ce que j'aurai fait...

En me rendant  cette invitation, l'on devine si je devais avoir au
coeur plus de curiosit mue que d'apptit  l'estomac. J'allai donc
chez Vachette, et, l, innarrable et tout adorable surprise, je
trouvai, quoi? sous ma serviette... les deux premiers actes de _Manon_!
Les trois autres actes devaient suivre,  peu de jours.

L'ide de faire cet ouvrage me hantait depuis longtemps. C'tait le rve
ralis.

Bien que trs enfivr par les rptitions d'_Hrodiade_, et fort
drang par mes frquents voyages  Bruxelles, je travaillais dj 
_Manon_ au courant de l't 1881.

Pendant ce mme t, Meilhac tait all habiter le pavillon Henri IV, 
Saint-Germain. J'allais l'y surprendre, ordinairement vers les cinq
heures du soir, quand je savais sa journe de travail termine. Alors,
tout en nous promenant, nous combinions des arrangements nouveaux dans
le pome. Ce fut l que nous dcidmes l'acte du sminaire et que, pour
amener, au sortir de celui-ci, un contraste plus grand, je rclamai
l'acte de Transylvanie.

Combien je me plaisais  cette collaboration,  ce travail o nos ides
s'changeaient sans se heurter jamais, dans le commun dsir d'arriver,
si possible,  la perfection!

Philippe Gille venait partager cette utile collaboration, de temps en
temps,  l'heure du dner et sa prsence m'tait si chre!

Que de tendres et doux souvenirs j'ai conservs depuis cette poque, 
Saint-Germain,  sa magnifique terrasse,  la luxuriante frondaison de
sa belle fort!

Mon travail avanait lorsqu'il me fallut retourner  Bruxelles, au dbut
de l't 1882.

Pendant mes divers sjours  Bruxelles, je m'tais fait un ami dlicieux
en la personne de Frdrix, qui tenait avec une rare matrise la plume
de critique dramatique et lyrique dans les colonnes de _l'Indpendance
belge_. Il occupait dans le journalisme de son pays une situation trs
en vue; on l'apprciait hautement aussi dans la presse franaise.

C'tait un homme de grand mrite, dou d'un caractre charmant. Sa
physionomie expressive, spirituelle et ouverte, rappelait assez bien
celle de l'an des Coquelins. Il tait entre les premiers, de ces chers
et bons amis que j'ai connus, dont un long sommeil, hlas! a clos les
paupires, et qui ne sont plus l, ni pour moi, ni pour ceux qui les
aimaient.

Notre Salom d'alors, Marthe Duvivier, qui avait continu  chanter ce
rle, dans _Hrodiade_, pendant toute la nouvelle saison, tait alle se
fixer durant l't dans une maison de campagne prs de Bruxelles. Mon
ami Frdrix m'entrana un jour chez elle, et, comme j'avais sur moi les
manuscrits des premiers actes de _Manon_, je risquai devant lui et notre
belle interprte une audition tout intime. L'impression que j'emportai
de cette audition me fut un encouragement  poursuivre mon travail.

Si j'tais retourn en Belgique,  cette poque, c'est qu'une invitation
 aller en Hollande m'avait t faite dans des conditions certainement
amusantes.

Un monsieur hollandais, grand amateur de musique, d'un flegme plutt
apparent que rel, comme parfois nous en envoie le pays de Rembrandt, me
fit la visite la plus singulire, la plus inattendue qui soit. Ayant
appris que je m'occupais du roman de l'abb Prvost, il m'offrit d'aller
installer mes pnates  la Haye, dans l'appartement mme o avait vcu
l'abb. J'acceptai l'offre et j'allai m'enfermer--ce fut pendant l't
de 1882--dans la chambre qu'avait occupe l'auteur des _Mmoires d'un
homme de qualit_. Son lit, grand berceau en forme de gondole, s'y
trouvait encore.

Mes journes se passrent  la Haye, promenant mes rvasseries tantt
sur les dunes de Scheveningue, et tantt dans le bois qui dpend de la
rsidence royale. J'y avais d'ailleurs rencontr de dlicieuses et
exquises petites amies, des biches qui m'apportaient les fraches
haleines de leur museau humide...

       *       *       *       *       *

Nous tions au printemps de 1883. J'tais rentr  Paris, et, l'oeuvre
termine, rendez-vous fut pris chez M. Carvalho, au 54 de la rue de
Prony. J'y trouvai, avec notre directeur, Mme Miolan-Carvalho, Meilhac
et Philippe Gille. _Manon_ fut lue de neuf heures du soir  minuit. Mes
amis en parurent charms.

Mme Carvalho m'embrassa de joie, ne cessant de rpter:

--Que n'ai-je vingt ans de moins!

Je consolai de mon mieux la grande artiste. Je voulus que son nom ft
sur la partition, et je la lui ddiai.

Il fallait trouver une hrone; beaucoup de noms furent prononcs. Du
ct des hommes, Talazac, Taskin et Cobalet formaient une superbe
distribution. Mais, pour la Manon, le choix resta indcis. Beaucoup,
certes, avaient du talent, une grande rputation mme, mais je ne
sentais pas une seule artiste qui rpondit  ce rle, comme je le
voulais, et qui aurait pu rendre la perfide et chre Manon avec tout le
coeur que j'y avais mis.

Cependant j'avais trouv dans une jeune artiste, Mme Vaillant-Couturier,
des qualits de sduction vocale qui m'avaient engag  lui confier la
copie de plusieurs passages de la partition. Je la faisais travailler
chez mon diteur. Elle fut, en fait, ma premire Manon.

A cette poque, on jouait, aux Nouveauts, un des gros succs de Charles
Lecocq. Mon grand ami, le marquis de La Valette, un Parisien de Paris,
m'y avait entran un soir. Mlle Vaillant--plus tard Mme
Vaillant-Couturier--la charmante artiste dont je viens de parler, y
tenait adorablement le premier rle. Elle m'intressa grandement; elle
avait aussi,  mes yeux, une ressemblance tonnante avec une jeune
fleuriste du boulevard des Capucines. Sans avoir jamais parl (_proh
pudor!_)  cette dlicieuse jeune fille, sa vue m'avait obsd, son
souvenir m'avait accompagn: c'tait bien la Manon que j'avais vue, que
je voyais sans cesse devant moi en travaillant!

Emball par la ravissante artiste des Nouveauts, je demandai  parler 
l'aimable directeur du thtre,  cet homme  la nature franche et
ouverte,  l'incomparable artiste qu'tait Brasseur.

--_Illustre matre_, fit-il en m'abordant, quel bon vent vous amne?
Vous tes ici chez vous, vous le savez!...

--Je viens vous demander de me cder Mlle Vaillant, pour un opra
nouveau...

--_Cher monsieur_, ce que vous dsirez est impossible; Mlle Vaillant
m'est ncessaire. Je ne puis vous l'accorder.

--Pour de bon?

--Absolument; mais, j'y pense, si vous voulez crire un ouvrage pour mon
thtre, je vous donnerai cette artiste. Est-ce convenu, _bibi_?

Les choses en restrent l, sur de vagues promesses formules de part et
d'autre.

Pendant que s'changeait ce dialogue, j'avais remarqu que l'excellent
marquis de La Valette tait trs occup d'un joli chapeau gris tout
fleuri de roses, qui, sans cesse, passait et repassait au foyer du
thtre.

A un moment, je vis ce joli chapeau se diriger vers moi.

--Un dbutant ne reconnat donc plus une dbutante?

--Heilbronn! m'criai-je.

--Elle-mme!...

Heilbronn venait de me rappeler la ddicace crite sur le premier
ouvrage que j'avais fait, et dans lequel elle avait paru pour la
premire fois sur la scne.

--Chantez-vous encore?

--Non! Je suis riche, et pourtant, vous le dirai-je? le thtre me
manque; j'en suis hante. Ah! si je trouvais un beau rle!

--J'en ai un: _Manon_!

--_Manon Lescaut?_

--Non: _Manon_... Cela dit tout:

--Puis-je entendre la musique?

--Quand vous voudrez.

--Ce soir?

--Impossible! Il est prs de minuit...

--Comment? Je ne puis attendre jusqu' demain. Je sens qu'il y a l
quelque chose. Cherchez la partition. Vous me trouverez dans mon
appartement (l'artiste habitait alors aux Champs-lyses), le piano sera
ouvert, le lustre allum...

Ce qui fut dit fut fait.

Je rentrai chez moi prendre la partition. Quatre heures et demie
sonnaient quand je chantai les dernires mesures de la mort de Manon.

Heilbronn, pendant cette audition, avait t attendrie jusqu'aux larmes.
A travers ses pleurs, je l'entendais soupirer: C'est ma vie... mais
c'est ma vie, cela!...

Cette fois, comme toujours, par la suite, j'avais eu raison d'attendre
de prendre le temps de choisir l'artiste qui devait vivre mon oeuvre.

Le lendemain de cette audition, Carvalho signait l'engagement.

L'anne suivante, aprs plus de quatre-vingts reprsentations
conscutives, j'apprenais la mort de Marie Heilbronn!...

...Ah! qui dira aux artistes combien fidles nous sommes  leur
souvenir, combien nous leur sommes attachs, le chagrin immense que nous
apporte le jour de l'ternelle sparation.

Je prfrai arrter l'ouvrage plutt que le voir chant par une autre.

A quelque temps de l, l'Opra-Comique disparaissait dans les flammes.
_Manon_ fut arrte pendant dix annes. Ce fut la chre et unique Sibyl
Sanderson qui reprit l'ouvrage  l'Opra-Comique. Elle joua la 200e.

Une gloire m'tait rserve pour la 500e. Ce soir-l, Manon fut
chante par Mme Marguerite Carr. Il y a quelques mois, cette captivante
et exquise artiste tait acclame le soir de la 740e reprsentation.

Qu'on me permette de saluer, en passant, les belles artistes qui
tinrent aussi le rle. J'ai cit Mlles Mary Garden, Graldine Farar,
Lina Cavalieri, Mme Brjean-Silver, Mlles Courtenay, Genevive Vix, Mmes
Edvina et Nicot-Vauchelet, et combien d'autres chres artistes
encore!... Elles me pardonneront si leur nom,  toutes, n'est pas venu
en ce moment sous ma plume reconnaissante.

Le thtre italien (saison Maurel) venait, quinze jours aprs la
premire reprsentation de _Manon_, comme je l'ai dj dit, de jouer
_Hrodiade_ avec les admirables artistes: Fids Devris, Jean de Reszk,
Victor Maurel, douard de Reszk.

Tandis que j'cris ces lignes en 1911, _Hrodiade_ continue sa carrire
au Thtre-Lyrique de la Gat (direction des frres Isola), qui, en
1903, avait reprsent cet ouvrage avec la clbre Emma Calv. Le
lendemain de la premire d'_Hrodiade_  Paris, je recevais ces lignes
de notre illustre matre Gounod:


     Dimanche 3 fvrier 84.

     MON CHER AMI,

     Le bruit de votre succs d'_Hrodiade_ m'arrive; mais il me manque
     celui de l'oeuvre mme, et je me le paierai le plus tt possible,
     probablement samedi. Encore de nouvelles flicitations, et

  Bien  vous.

  CH. GOUNOD.


Entre temps, _Marie-Magdeleine_ poursuivait sa carrire dans de grands
festivals  l'tranger. Ce n'est pas sans un profond orgueil que je me
rappelle cette lettre que Bizet m'crivait quelques annes auparavant:

 ... Notre cole n'avait encore rien produit de semblable! Tu me
     donnes la fivre, brigand!

     Tu es un fier musicien, va!

     Ma femme vient de mettre _Marie-Magdeleine_ sous clef!...

     Ce dtail est loquent, n'est-ce pas?

     Diable! tu deviens singulirement inquitant!...

     Sur ce, cher, crois bien que personne n'est plus sincre dans son
     admiration et dans son affection que ton

     BIZET.

Vous me remercierez, mes chers enfants, de vous laisser ce tmoignage de
l'me si vibrante du camarade excellent, de l'ami bien affectueux que
j'avais en Georges Bizet, ami et camarade qu'il serait rest pour moi,
si un destin aveugle ne nous l'avait enlev en plein panouissement de
son prestigieux et merveilleux talent.

Encore  l'aurore de la vie, quand il disparut de ce monde, il pouvait
tout attendre de cet art auquel il s'tait consacr avec tant d'amour.




CHAPITRE XVI

UNE COLLABORATION A CINQ


Selon mon habitude, je n'avais pas attendu que _Manon_ et un sort, pour
tracasser mon diteur Hartmann et mettre son esprit en veil afin de me
trouver un nouveau sujet. A peine achevais-je mes dolances qu'il avait
coutes en silence, la bouche rieuse, qu'il alla  son bureau et en
retira cinq cahiers d'un manuscrit reproduit sur ce papier  teinte
jaune, dit pelure, bien connu des copistes. C'tait le _Cid_, opra en
cinq actes, de Louis Gallet et douard Blatt. En me prsentant ce
manuscrit, Hartmann eut cette rflexion  laquelle je n'avais rien 
rpondre: Je vous connais. J'avais prvu l'accs!...

crire un ouvrage d'aprs le chef-d'oeuvre du grand Corneille, et en
devoir le livret aux collaborateurs que j'avais eu lors du concours de
l'Opra imprial: _la Coupe du roi de Thul_, o j'avais failli enlever
le premier prix, ainsi que je l'ai dj dit, tout cela tait fait pour
me plaire.

J'appris donc, comme toujours, le pome par coeur. Je voulais l'avoir
sans cesse prsent  la pense, sans tre oblig d'en garder le texte en
poche et pouvoir ainsi y travailler hors de chez moi, dans la rue, dans
le monde,  dner, au thtre, partout enfin o j'en aurais eu le
loisir. Je m'arrache difficilement  un travail, surtout lorsque je m'en
sens empoign, comme c'tait le cas.

Je me souviens, tout en travaillant, que d'Ennery m'avait confi quelque
temps auparavant un livret important et que j'y avais trouv au
cinquime acte une situation fort mouvante. Si cela ne m'avait pas paru
suffisant cependant pour me dterminer  crire la musique de ce pome,
j'avais le grand dsir de conserver cette situation. Je m'en ouvris au
clbre dramaturge et j'obtins de lui qu'il consentt  me donner cette
scne pour l'intercaler dans le deuxime acte du _Cid_. D'Ennery entra
ainsi dans notre collaboration. Cette scne est celle o Chimne
dcouvre en Rodrigue le meurtrier de son pre.

Quelques jours aprs, en lisant le romancero de Guilhem de Castro, j'y
prenais un pisode qui devint le tableau de l'apparition consolante au
Cid plor, au deuxime tableau du troisime acte. J'en avais t
directement inspir par l'apparition de Jsus  saint Julien
l'Hospitalier.

Je continuai mon travail du _Cid_, l o je me trouvais, suivant que les
reprsentations de _Manon_ me retenaient dans les thtres de province
o elles alternaient avec celle d'_Hrodiade_, donnes en France et 
l'tranger.

Ce fut  Marseille,  l'_htel Beauvau_, pendant un assez long sjour
que j'y fis, que j'crivis le ballet du _Cid_.

J'tais si confortablement install dans la chambre que j'occupais et
dont les grandes fentres  balustrade donnaient sur le vieux port! J'y
jouissais d'un coup d'oeil absolument ferique. Cette chambre tait
orne de lambris et de trumeaux remarquables et comme j'exprimais mon
tonnement au propritaire de l'htel de les voir si bien conservs, il
m'apprit que la chambre tait l'objet d'un soin tout particulier, car
elle rappelait que Paganini, puis Alfred de Musset et George Sand y
avaient autrefois vcu. Ce que peut le culte du souvenir allant parfois
jusqu'au ftichisme!

On tait au printemps. Ma chambre tait embaume par des gerbes
d'oeillets que m'envoyaient, chaque jour, des amis de Marseille. Quand
je dis des amis, le terme n'est pas suffisant; peut-tre faudrait-il
avoir recours aux mathmatiques pour en obtenir la racine carre, et
encore?

Les amis,  Marseille, dbordent de prvenances, d'attentions, de
gentillesses sans fin. N'est-ce pas le pays,  beau et doux opra! o
l'on sucre son caf en le mettant  l'air, sur son balcon, la mer tant
de miel?...

Avant de quitter la bien hospitalire cit phocenne, j'y avais reu des
directeurs de l'Opra, Ritt et Gailhard, cette lettre:

     MON CHER AMI,

     Voulez-vous prendre jour et heure pour votre lecture du _Cid_?

     Amiti.

     E. RITT.

Je n'avais pas quitt Paris sans en emporter de vives angoisses au sujet
de la distribution de l'ouvrage. Je voulais, pour incarner Chimne, la
sublime Mme Fids Devris, mais l'on disait que, depuis son mariage,
elle ne dsirait plus paratre au thtre. Je tenais aussi  mes amis
Jean et douard de Reszk, arrivs spcialement  Paris pour causer du
_Cid_. Ils connaissaient mes intentions  leur gard. Que de fois ai-je
mont l'escalier de l'htel Scribe, o ils habitaient!...

Enfin les contrats furent signs, et, finalement, la lecture eut lieu,
comme l'Opra me le demandait.

Puisque je vous ai parl du ballet du _Cid_, il me revient en mmoire
que c'est en Espagne que j'ai entendu le motif devenu le dbut de ce
ballet.

J'tais donc dans la patrie mme du Cid, habitant une assez modeste
posada. Le hasard voulut qu'on y ftt un mariage, ce qui donna motif 
des danses qui durrent tout la nuit, dans la salle basse de l'htel.
Plusieurs guitares et deux fltes rptaient  satit un air de danse.
Je le notai. Il devint le motif dont je parle. C'tait une couleur
locale  saisir. Je ne la laissai pas chapper.

Je destinais ce ballet  Mlle Rosita Mauri, qui faisait dj les beaux
soirs de la danse  l'Opra. Je dus mme  la clbre ballerine
plusieurs rythmes trs intressants.

       *       *       *       *       *

De tout temps, les liens d'une vive et cordiale sympathie ont uni le
pays des Magyars  la France.

L'invitation que des tudiants hongrois nous firent un jour,  une
quarantaine de Franais, dont j'tais, de nous rendre en Hongrie,  des
ftes qu'ils se proposaient de donner en notre honneur, n'est donc point
pour surprendre.

Par une belle soire d'aot, nous partmes vers les rives du Danube, en
caravane joyeuse. Franois Coppe, Lo Delibes, Georges Clairin, les
docteurs Pozzi et Albert Robin, beaucoup d'autres camarades et amis
charmants, en taient. Quelques journalistes y figuraient aussi. A notre
tte, comme pour nous prsider, par le droit de l'ge tout au moins,
sinon par celui de la renomme, se trouvait Ferdinand de Lesseps. Notre
illustre compatriote avait alors bien prs de quatre-vingts ans. Il
portait si allgrement le poids des annes que, pour un peu, on l'et
pris pour l'un des plus jeunes d'entre nous.

Le dpart eut lieu au milieu des lans de la plus dbordante gaiet. Le
voyage lui-mme ne fut qu'une suite ininterrompue de lazzis, de propos
de la plus franche belle humeur, sems de farces et de plaisanteries
sans fin.

Le wagon-restaurant nous avait t rserv. Nous ne le quittmes pas de
toute la nuit, si bien que notre sleeping-car resta absolument inoccup.

En traversant Munich, l'Express-Orient avait fait un arrt de cinq
minutes pour dposer dans cette ville deux voyageurs, un monsieur et une
dame, qui, nous ne savons comment, avaient trouv moyen de se caser dans
un coin du _dining-car_, et avaient assist impassibles,  toutes nos
folies. Ils firent, en descendant du train, avec un assez fort accent
tranger, cette rflexion d'un tour piquant: Ces gens distingus sont
bien communs! N'en dplaise  ce couple puritain, nous ne dpassmes
jamais les bornes de la factie ou de la jovialit permises.

Ce voyage de quinze jours se continua fertile en incidents innarrables
et dont la drlerie le disputait au burlesque.

Chaque soir, aprs les rceptions enthousiastes et chaleureuses faites
par la jeunesse hongroise, celui qui tait notre chef vnr, Ferdinand
de Lesseps, appel dans tous les discours hongrois: le _Grand Franais_,
Ferdinand de Lesseps nous quittait en fixant l'ordre des rceptions du
lendemain, et, en finissant de nous indiquer le programme, il ajoutait:
_Demain matin,  quatre heures, en habit noir_, et le premier lev,
habill et  cheval, le lendemain, tait le Grand Franais. Comme nous
le flicitions de son extraordinaire allure, si juvnile, il s'en
excusait par ces mots: Il faut bien que jeunesse se passe!

Au cours des ftes et des rjouissances de toute nature, donnes en
notre honneur, on organisa, en spectacle de gala, une grande
reprsentation, au thtre royal, de Budapest. Delibes et moi fmes
invits  diriger, chacun, un acte de nos ouvrages.

Quand j'arrivai dans l'orchestre des musiciens, au milieu des hourras de
toute la salle qui, en Hongrie, se traduisent par le cri: _Elyen!!!_ je
trouvai au pupitre la partition... du premier acte de _Copplia_ alors
que je comptais avoir devant moi le troisime acte d'_Hrodiade_ que je
devais conduire. Ma foi, tant pis! Il n'y avait pas  hsiter et je
battis la mesure, de mmoire.

L'aventure, cependant, se compliqua.

Lorsque Delibes, reu avec les mmes honneurs, vit sur le pupitre le
troisime acte d'_Hrodiade_, comme j'tais retourn dans la salle
auprs de nos camarades, la vue de Delibes fut un spectacle unique. Le
pauvre cher grand ami s'essuyait le front, tournait, soufflait,
suppliait les musiciens hongrois, qui ne le comprenaient pas, de lui
donner sa vraie partition, mais rien n'y fit! Il dut conduire de
mmoire. Cela sembla l'exasprer, et, pourtant, l'adorable musicien
qu'tait Delibes tait bien au-dessus de cette petite difficult!

Aprs le gala, nous assistmes tous au banquet monstre, o
naturellement, les toasts taient de rigueur. J'en portai un au sublime
musicien Franz Liszt, auquel la Hongrie s'honore d'avoir donn le jour.

Quand vint le tour de Delibes, je lui proposai de collaborer  son
speech, avec la mme interversion qu'on avait faite au thtre, dans nos
partitions. Je parlai pour lui, il parla pour moi. Ce fut une succession
de phrases incohrentes accueillies par les applaudissements frntiques
de nos compatriotes et par les Elyen enthousiastes des Hongrois.

J'ajoute que Delibes comme moi, comme bien d'autres, nous tions dans un
tat d'ivresse dlicieuse, car les vignes merveilleuses de la Hongrie
sont bien des vignes du Seigneur lui-mme! Il faudrait tre tokay,
pardon, toqu, pour n'en pas savourer, avec le charme pntrant, le trs
voluptueux et capiteux parfum!

Quatre heures du matin! nous tions, selon notre protocole, en habit
noir (nous ne l'avions du reste pas quitt) et prts  partir porter des
couronnes sur la tombe des quarante martyrs hongrois, morts pour la
libert de leur pays.

Au milieu de toutes ces joies folles, de toutes ces distractions, de ces
crmonies touchantes, je pensais aux rptitions du _Cid_ qui
m'attendaient, ds mon retour  Paris.

J'y trouvai, en arrivant, encore un souvenir de la Hongrie. C'tait une
lettre de l'auteur de la _Messe du Saint-Graal_, cet ouvrage
avant-coureur de _Parsifal_:


     TRS HONOR CONFRRE,

     La Gazette d'_Hongrie_ (_sic_) m'apprend que vous m'avez tmoign
     de la bienveillance au banquet des Franais  Budapest. Sincres
     remerciements et constante cordialit.

     F. LISZT.

     26 aot 85. Weimar.


       *       *       *       *       *

Les tudes en scne du _Cid_,  l'Opra, furent menes avec une sret
et une habilet tonnantes par mon cher directeur, P. Gailhard, un
matre en cet art, lui qui avait t aussi le plus admirable des
artistes au thtre. Avec quelle affectueuse amiti il mit tout en
oeuvre pour le bien de l'ouvrage! J'ai le devoir bien doux de lui en
rendre hommage.

Je devais retrouver, plus tard, le mme prcieux collaborateur, lors
d'_Ariane_  l'Opra.

Le soir du 30 novembre 1885, l'Opra affichait la premire du _Cid_, en
mme temps que l'Opra-Comique jouait, ce mme soir, _Manon_, qui avait
dpass sa quatre-vingtime reprsentation.

Malgr les belles nouvelles que m'avait apportes la rptition
gnrale du _Cid_, j'allai passer ma soire avec mes artistes de
_Manon_. Inutile de dire que, dans les coulisses de l'Opra-Comique, il
n'tait question que de la premire du _Cid_ qui,  la mme heure,
battait son plein.

Malgr mon calme apparent, j'tais dans mon for intrieur trs soucieux;
aussi allai-je,  peine le rideau baiss sur le cinquime acte de
_Manon_, vers l'Opra, au lieu du rentrer chez moi. Une force invincible
me poussait de ce ct.

Tandis que je longeais la faade du thtre d'o s'coulait une foule
lgante et nombreuse, j'entendis, dans un colloque entre un journaliste
connu et un courririste qui s'informait, en hte, auprs de lui, des
rsultats de la soire, ces mots: _C'est crevant, mon cher!..._ Trs
troubl, on le serait  moins, je courais, pour la suite des
informations, chez les directeurs, quand je rencontrai,  la porte des
artistes, Mme Krauss. Elle m'embrassa avec transport, en prononant ces
paroles: _C'est un triomphe!..._

Je prfrais, dois-je le dire? l'opinion de cette admirable artiste.
Elle me rconforta compltement.

Je quittai Paris (quel voyageur je faisais alors!) pour Lyon, o l'on
donnait _Hrodiade_ et _Manon_.

Trois jours aprs mon arrive, et comme je dnais au restaurant avec
deux grands amis, Josphin Soulary, le dlicat pote des _Deux
Cortges_, et Paul Mariton, le vibrant flibre provenal, on m'apporta
un tlgramme d'Hartmann, ainsi conu:

Cinquime du _Cid_ remise  un mois, peut-tre. Location norme rendue.
Artistes souffrants.

Nerveux comme je l'tais, je me laissai aller  un vanouissement qui
se prolongea et inquita beaucoup mes amis.

Ah! mes chers enfants, qui peut se dire heureux avant la mort?

Au bout de trois semaines, cependant, le _Cid_ reparut sur l'affiche, et
je me sentis, de nouveau, entour de hautes sympathies, ce dont
tmoigne, entre autres, la lettre suivante:


     MON CHER CONFRRE,

     Je tiens  vous fliciter de votre succs, et je dsire vous
     applaudir moi-mme le plus tt possible. Le tour de ma loge ne
     revenant que le vendredi 11 dcembre, j'ai recours  vous pour
     qu'on donne le _Cid_ ce jour-l, _vendredi 11 dcembre_.

     Croyez  tous les sentiments de votre affectionn confrre.

     H. D'ORLANS.

Combien j'tais attendri et fier de cette marque d'attention de S.A.R.
le duc d'Aumale!

Je me rappelle toujours ces ravissantes et dlicieuses journes passes
au chteau de Chantilly avec mes confrres de l'Institut: Lon Bonnat,
Benjamin Constant, douard Detaille, Grme. Qu'elle tait charmante
dans sa simplicit, la rception que nous faisait notre hte royal, et
comme sa conversation tait celle d'un lettr minent, d'un rudit sans
prtention!... Quel attrait captivant elle avait, lorsque, runis dans
la bibliothque du chteau de Chantilly, nous l'coutions, absolument
sduits par la parfaite bonhomie avec laquelle le prince contait les
choses, la pipe  la bouche, comme il l'avait si souvent fait au
bivouac, au milieu de nos soldats!

Il n'y a que les grands seigneurs qui sachent avoir ces mouvements
d'exquise familiarit.

Et _le Cid_, en province,  l'tranger, poursuivait sa carrire.

En octobre 1900, on fta la centime  l'Opra, et, le 21 novembre 1911,
au bout de vingt-six ans, je pouvais lire dans les journaux:

Hier soir, la reprsentation du _Cid_ fut des plus belles. Une salle
tout  fait comble applaudit avec enthousiasme la belle oeuvre de M.
Massenet et ses interprtes: Mlle Brval, MM. Franz, Delmas, et l'toile
du ballet, Mlle Zambelli.

Je fus particulirement heureux dans les interprtations prcdentes de
cet ouvrage. Aprs la sublime Fids Devris, Chimne fut chante  Paris
par l'incomparable Mme Rose Caron, la superbe Mme Adiny, l'mouvante
Mlle Mrenti et particulirement par Louise Grandjean, l'minent
professeur au Conservatoire.




CHAPITRE XVII

VOYAGE EN ALLEMAGNE


Le dimanche 1er aot, nous tions, Hartmann et moi, alls entendre
_Parsifal_, au Thtre Wagner,  Bayreuth. Nous fmes, aprs l'audition
de ce _miracle unique_, visiter la ville, chef-lieu du cercle de la
Haute-Franconie. Quelques-uns de ses monuments se recommandent 
l'attention. Pour ma part, je tenais beaucoup  voir l'glise de la
ville (Stadkirsche) construction gothique du milieu du quinzime sicle,
ddie  sainte Marie-Magdeleine. On peut deviner le souvenir qui
m'attirait vers cet difice vraiment remarquable.

Aprs avoir parcouru ensuite quelques villes de l'Allemagne, visit
diffrents thtres, Hartmann, qui avait son ide, me mena  Wetzlar.
Dans Wetzlar, il avait vu Werther. Nous visitmes la maison o Goethe
avait conu son immortel roman, _les Souffrances du jeune Werther_.

Je connaissais les lettres de Werther, j'en avais gard le souvenir le
plus mu. Me voir dans cette mme maison, que Goethe avait rendue
clbre en y faisant vivre d'amour son hros, m'impressionna
profondment.

--J'ai de quoi, me dit en sortant de l Hartmann, complter la visible
et belle motion que vous prouvez.

Et, ce disant, il tira de sa poche un livre  la reliure jaunie par le
temps. Ce livre n'tait autre que la traduction franaise du roman de
Goethe. Cette traduction est parfaite, m'affirma Hartmann, en dpit
de l'aphorisme _traduttore traditore_, qui veut qu'une traduction
trahisse fatalement la pense de l'auteur.

J'eus  peine ce livre entre les mains, qu'avides de le parcourir, nous
entrmes dans une de ces immenses brasseries comme on en voit partout en
Allemagne. Nous nous y attablmes en commandant des bocks aussi normes
que ceux de nos voisins. On distinguait, parmi les nombreux groupes, des
tudiants, reconnaissables  leurs casquettes scolaires, jouant aux
cartes,  diffrents jeux, et tenant presque tous une longue pipe en
porcelaine  la bouche. En revanche, trs peu de femmes.

Inutile d'ajouter ce que je dus subir dans cette paisse et mphitique
atmosphre imprgne de l'odeur cre de la bire. Mais je ne pouvais
m'arracher  la lecture de ces lettres brlantes, d'o jaillissaient les
sentiments de la plus intense passion. Quoi de plus suggestif, en effet,
que les lignes suivantes, qu'entre tant d'autres nous retenons de ces
luttes fameuses, et dont le trouble amer, douloureux et profond jettera
Werther et Charlotte, en pmoison, dans les bras l'un de l'autre, aprs
cette lecture palpitante des vers d'Ossian:

Pourquoi m'veilles-tu, souffle du printemps? Tu me caresses et dis: Je
suis charg de la rose du ciel, mais le temps approche o je dois me
fltrir; l'orage qui doit abattre mes feuilles est proche. Demain
viendra le voyageur; son oeil me cherchera partout, et il ne me
trouvera plus,..

Et Goethe d'ajouter:

Le malheureux Werther se sentit accabl de toute la force de ces mots;
il se renversa devant Charlotte, dans le dernier dsespoir.

Il sembla  Charlotte qu'il lui passait dans l'me un pressentiment du
projet affreux qu'il avait form. Ses sens se troublrent, elle lui
serra les mains, les pressa contre son sein; elle se pencha vers lui
avec attendrissement et leurs joues brlantes se touchrent.

Tant de passion dlirante et extatique me fit monter les larmes aux
yeux.

Les mouvantes scnes, les passionnants tableaux que cela devait donner!
C'tait _Werther_! C'tait mon troisime acte.

La vie, le bonheur m'arrivaient. C'tait le travail apport  la
fivreuse activit qui me dvorait, le travail qu'il me fallait et que
j'avais  placer, si possible, au diapason de ces touchantes et vives
passions!

Les circonstances voulurent, cependant que je fusse momentanment
loign de ce projet d'ouvrage. Carvalho m'avait propos _Phoeb_, et
les hasards m'amenrent  crire _Manon_.

Ce fut ensuite _le Cid_ qui remplit ma vie. Enfin, ds l'automne de
1885, n'attendant mme pas le rsultat de cet opra, nous tombmes
d'accord, Hartmann et mon grand et superbe collaborateur d'_Hrodiade_,
Paul Milliet, pour nous mettre dcidment  _Werther_.

Afin de m'inciter plus ardemment au travail (en avais-je bien besoin?),
mon diteur, qui avait improvis un scnario, retint pour moi, aux
Rservoirs,  Versailles, un vaste rez-de-chausse, donnant de
plain-pied sur les jardins de notre grand Le Ntre. La pice o j'allai
m'installer tait de plafond lev, aux lambris du dix-huitime sicle,
et garnie de meubles du temps. La table sur laquelle j'allais crire
tait elle-mme du plus pur Louis XV. Tout avait t choisi par Hartmann
chez le plus renomm antiquaire.

Hartmann tait dou de qualits toutes particulires pour tirer
habilement parti des vnements; il parlait fort bien l'allemand; il
comprenait Goethe, il aimait l'me germanique; il tenait donc  ce que
je m'occupe enfin de cet ouvrage.

Comme on me proposait un jour d'crire une oeuvre lyrique sur _la Vie
de Bohme_, de Murger, il prit sur lui, sans me consulter en aucune
manire, de refuser ce travail.

La chose, cependant, m'aurait bien tent. Il m'et plu de suivre, dans
son oeuvre et dans sa vie, Henry Murger, cet artiste en son genre,
celui que Thophile Gautier a si justement appel un pote, bien qu'il
et excell comme prosateur. Je sens que je l'aurais suivi dans ce monde
spcial que lui-mme a dfini, qu'il nous a fait parcourir  travers
mille pripties,  la suite des originaux les plus amusants qu'on ait
pu voir, et tant de gaiet et tant de larmes, tant de francs rires et de
pauvret vaillante, comme disait Jules Janin en parlant de lui, auraient
pu, je pense, me captiver! Comme Alfred de Musset, un de ses matres, il
possdait la grce et l'abandon, les ineffables tendresses, les gais
sourires, le cri du coeur, l'motion. J'en appelle  Musette! Il
chantait les airs chers aux amoureux, et ses airs nous charmaient. Son
violon, on l'a dit, n'tait pas un stradivarius, mais avait une me
comme celui d'Hofmann, et il en savait jouer jusqu'aux pleurs.

Je connaissais personnellement Murger, tellement que je le vis encore la
veille de sa mort,  la maison de sant Dubois, au faubourg Saint-Denis,
o il trpassa. Il m'arriva mme d'assister  un bien attendrissant
entretien qu'il eut en ma prsence et auquel ne manqua pas la note
comique. Avec Murger, aurait-il pu en tre autrement?

J'tais donc  son chevet, lorsqu'on introduisit M. Schaune (le
Schaunard de _la Vie de Bohme_), lequel, voyant Murger manger de
magnifiques raisins qu'il avait d payer avec son dernier louis, lui dit
en souriant: Que tu es donc bte de boire ton vin en pilules!

Ayant connu non seulement Murger, mais Schaunard, et aussi Musette, il
me semblait que nul mieux que moi n'tait fait pour tre le musicien de
_la Vie de Bohme_. Mais tous ces hros taient des amis, je les voyais
tous les jours, et je comprends maintenant pourquoi Hartmann trouva que
le moment n'tait pas encore venu d'crire cet ouvrage si parisien, de
chanter ce roman si vcu.

Parlant de cette poque assez lointaine dj, je me fais gloire de me
rappeler que je connus Corot,  Ville-d'Avray, ainsi que notre clbre
Harpignies, qui, en dpit de ses quatre-vingt-douze annes accomplies,
est encore, au moment o j'cris ces lignes, dans toute la vigueur de
son immense talent. Hier encore, il gravissait gaillardement mon tage.
O le cher grand ami! Le merveilleux artiste, que je connais depuis plus
de cinquante ans!...

       *       *       *       *       *

L'ouvrage achev, j'allai, le 25 mai 1887, chez M. Carvalho. J'avais
obtenu de Mme Rose Caron, alors  l'Opra, qu'elle m'aiderait 
auditionner. L'admirable artiste tait prs de moi, tournant les pages
du manuscrit et tmoignant, par instants, de la plus sensible motion.
J'avais lu, seul, les quatre actes; quand j'arrivai au dnouement, je
tombai puis... ananti!

Carvalho s'approcha alors de moi en silence, et, enfin, me dit:

--J'esprais que vous m'apporteriez une autre _Manon_! Ce triste sujet
est sans intrt. Il est condamn d'avance...

Aujourd'hui, en y repensant, je comprends parfaitement cette impression,
surtout en rflchissant aux annes qu'il a fallu vivre pour que
l'ouvrage soit aim!

Carvalho, qui tait un tendre, m'offrit alors de ce vin exquis, du
claret, je crois, comme celui que j'avais dj pris un soir de joie, le
soir de l'audition de _Manon_... J'avais la gorge aussi sche que la
parole; je sortis sans dire un mot.

Le lendemain, _horresco referens_, oui, le lendemain, j'en suis encore
atterr, l'Opra-Comique n'existait plus! Un incendie l'avait totalement
dtruit pendant la nuit. Je courus auprs de Carvalho. Nous tombmes
dans les bras l'un de l'autre, nous embrassant et pleurant... Mon pauvre
directeur tait ruin!... Inexorable fatalit! L'ouvrage devait attendre
six annes dans le silence, dans l'oubli.

Deux annes auparavant, l'Opra de Vienne avait reprsent _Manon_; la
centime y fut atteinte et mme dpasse en trs peu de temps. La
capitale autrichienne me faisait donc un accueil fort aimable et des
plus enviables; il fut tel, mme, qu'il suggra  Van Dyck la pense de
me demander un ouvrage.

C'est alors que je proposai _Werther_. Le peu de bon vouloir des
directeurs franais m'avait rendu libre de disposer de cette partition.

Le thtre de l'Opra,  Vienne, est un thtre imprial. La direction
ayant fait demander  S. M. l'empereur de pouvoir disposer en ma faveur
d'un appartement, celui-ci me fut trs gracieusement offert 
l'excellent et renomm htel Sacher, situ  ct de l'Opra.

Ma premire visite, en arrivant, fut pour le directeur Jahn. Ce doux et
minent matre me mena au foyer des rptitions. Ce foyer est un vaste
salon, clair par d'immenses fentres et garni de majestueux fauteuils.
Un portrait en pied de l'empereur Franois-Joseph en orne un des
panneaux; dans le un piano  queue.

Tous les artistes de _Werther_ se trouvaient runis autour du piano,
lorsque le directeur Jahn et moi nous entrmes dans le foyer. En nous
voyant, les artistes se levrent, d'un seul mouvement, et nous salurent
en s'inclinant.

A cette manifestation de touchante et bien respectueuse sympathie--
laquelle notre grand Van Dyck ajouta la plus affectueuse accolade--je
rpondis en m'inclinant  mon tour; et, quelque peu nerveux, tout
tremblant, je me mis au piano.

L'ouvrage tait absolument au point. Tous les artistes le chantrent de
mmoire. Les dmonstrations chaleureuses dont ils m'accablrent dans
cette circonstance m'murent  diverses reprises, jusqu' sentir les
larmes me venir aux yeux.

A la rptition d'orchestre, cette motion devait se renouveler.
L'excution de l'ouvrage avait atteint une perfection si rare,
l'orchestre, tour  tour doux et puissant, suivait  ce point les
nuances des voix que je ne pouvais revenir de mon enchantement:

--_Ia! Gttlicher Mann!..._ (Oui, homme aim de Dieu!...)

La rptition gnrale eut lieu le 15 fvrier, de neuf heures du matin 
midi, et je vis (ineffable et douce surprise!) assis aux fauteuils
d'orchestre, mon bien cher et grand diteur Henri Heugel, Paul Milliet
mon prcieux collaborateur, et quelques intimes de Paris. Ils taient
venus de si loin, pour me retrouver dans la capitale autrichienne, au
milieu de mes bien grandes et vives joies, car j'y avais t vraiment
reu de la plus flatteuse et exquise manire.

Les reprsentations qui suivirent devaient tre la conscration de
cette belle premire, qui eut lieu le 16 fvrier 1892 et fut chante par
les clbres artistes Marie Renard et Ernest Van Dyck.

En cette mme anne 1892, Carvalho tait redevenu directeur de
l'Opra-Comique, alors place du Chtelet. Il me demanda _Werther_, et
cela avec un accent si mu que je n'hsitai pas  le lui confier.

La semaine mme de cette entrevue, je dnai avec Mme Massenet chez M. et
Mme Alphonse Daudet. Les convives taient, avec nous, Edmond de Goncourt
et l'diteur Charpentier.

Le dner fini, Daudet m'annona qu'il allait me faire entendre une jeune
artiste la Musique mme, disait-il. Cette jeune fille n'tait autre
que Marie Delna! Aux premires mesures qu'elle chanta (l'air de _la
Reine de Saba_, de notre grand Gounod) je me retournai vers elle, et lui
prenant les mains:

--Soyez Charlotte! notre Charlotte! lui dis-je, transport.

Au lendemain de la premire reprsentation qui eut lieu 
l'Opra-Comique,  Paris, en janvier 1893, je reus ce mot de Gounod:


     CHER AMI,

     Toutes nos flicitations bien empresses pour ce double triomphe
     dont nous regrettons que les premiers tmoins n'aient pas t des
     Franais.

Ces lignes si touchantes et si pittoresques  la fois me furent aussi
envoyes par l'illustre architecte de l'Opra:


     AMICO MIO,

    Deux yeux pour te voir,
    Deux oreilles pour t'entendre,
    Deux lvres pour t'embrasser,
    Deux bras pour t'enlacer,
    Deux mains pour t'applaudir,

     et Deux mots pour te faire tous mes compliments et te dire que ton
     _Werther_ est joliment tap,--savez-vous? Je suis fier de toi et de
     ton ct ne rougis pas d'un pauvre architecte tout content de toi.

     CARLO.

En 1903, aprs neuf annes d'ostracisme, M. Albert Carr rveilla de
nouveau l'ouvrage oubli. Avec son incomparable talent, son got
merveilleux et son art de lettr exquis, il sut prsenter cette oeuvre
au public et ce fut, pour celui-ci, une vritable rvlation.

Beaucoup d'acclames artistes ont chant le rle depuis cette poque:
Mlle Mari de l'Isle, qui fut la premire Charlotte de la reprise et qui
cra l'ouvrage avec son talent si beau et si personnel; puis Mlle
Lamare, Cesbron, Wyns, Raveau, Mme de Nuovina, Vix, Hatto, Brohly et...
d'autres, dont j'crirai plus tard les noms.

A la reprise, due  M. Albert Carr, _Werther_ eut la grande fortune
d'avoir Lon Beyle comme protagoniste du rle; plus tard, Edmond Clment
et Salignac furent aussi les superbes et vibrants interprtes de cet
ouvrage.




CHAPITRE XVIII

UNE TOILE


Je reprends les vnements au lendemain du dsastre de l'Opra-Comique.

On transporta l'Opra-Comique, place du Chtelet, dans l'ancien thtre
dit des Nations, devenu plus tard Thtre Sarah-Bernhardt. M. Paravey en
fut nomm directeur. J'avais connu M. Paravey alors qu'il dirigeait,
avec un rel talent, le Grand-Thtre de Nantes.

Hartmann lui offrit deux ouvrages: _Le roi d'Ys_, d'douard Lalo, et mon
_Werther_, en souffrance.

J'tais si dcourag, que je prfrais attendre pour laisser voir le
jour  cet ouvrage.

Sa gense et sa destine vous sont connues par ce que je viens d'en
dire.

Je reus, un jour, une fort aimable invitation  dner dans une grande
famille amricaine. Aprs l'avoir dcline, comme le plus souvent il
m'arrive--le temps me manquant, d'accord en cela avec mon peu de
penchant pour ce genre de distractions--l'on tait, cependant, si
gracieusement revenu  la charge, que je ne persistai pas dans mon
refus. Il m'avait sembl que mon coeur afflig devait y rencontrer un
drivatif  mes dsesprances! Sait-on jamais?...

J'avais t plac,  table,  ct d'une dame, compositeur de musique
d'un grand talent. De l'autre ct de ma voisine avait pris place un
diplomate franais d'une amabilit complimenteuse qui dpassait, me
sembla-t-il, les limites. _Est modus in rebus_,--en toutes choses il y
a des bornes; et notre diplomate aurait peut-tre pu, avec ce trs
ancien adage, se souvenir du conseil qu'un matre en la matire,
l'illustre Talleyrand, a donn depuis: Pas de zle, surtout!...

Je ne songerai pas  raconter, par... le menu, les conversations qui
s'changrent dans ce milieu charmant, non plus que je ne pense  redire
quel fut le menu, lui-mme, de ce repas. Ce dont je me souviens, c'est
qu'en fait de salade, il y en eut surtout une, compose d'une bigarrure
de langues absolument dconcertante, o entraient l'amricain,
l'anglais, l'allemand, le franais.

Mais pourquoi aussi, en France, ne savoir que le franais, et encore?

Mes voisins franais m'occupaient donc seuls. Cela me permit de retenir
ce dlicieux colloque entre la dame compositeur et le monsieur
diplomate:

_Le monsieur._--Vous tes toujours alors l'enfant des Muses, nouvelle
Orpha?

_La dame._--La musique n'est-elle pas la consolation des mes en
dtresse?...

_Le monsieur_ (insinuant).--Ne trouvez-vous pas l'amour plus fort que
les sons pour effacer les peines du coeur?

_La dame._--Hier, je me sentais console, j'crivais la musique du Vase
bris.

_Le monsieur_ (potique).--Un _nocturne_, sans doute...

Quelques rires touffs s'entendirent. La conversation changea aussitt
de cours.

Le dner avait pris fin; l'on s'tait retir dans un salon pour y faire
un peu de musique; j'allais habilement m'clipser, lorsque deux dames,
vtues de noir, l'une jeune, l'autre plus ge, furent introduites.

Le matre de cans s'empressa d'aller les saluer, et, presque au mme
instant, je leur fus prsent.

La plus jeune tait extraordinairement jolie; l'autre tait sa mre, en
beaut aussi, de cette beaut absolument amricaine, telle que souvent
nous en envoie la Rpublique toile.

Cher matre, me dit la jeune femme, avec un accent lgrement accus,
on m'a prie de venir en cette maison amie, ce soir, pour avoir
l'honneur de vous y voir et vous faire entendre ma voix. Fille d'un juge
suprme, en Amrique, j'ai perdu mon pre. Il nous a laiss,  mes
soeurs et  moi, ainsi qu' ma mre, une belle fortune, mais je veux
aller (ainsi s'exprima-t-elle) au thtre. Si, ayant russi, l'on m'en
blmait, je rpondrais que le succs excuse tout!

Sans autre prambule, j'accdai  ce dsir et me mis aussitt au piano.

Vous m'excuserez, ajouta-t-elle, si je ne chante pas votre musique. Ce
serait de l'audace, devant vous, et cette audace, je ne l'aurai pas!

Elle avait  peine prononc ces quelques paroles que sa voix rsonna
d'une faon magique, blouissante, dans l'air de la Reine de la Nuit,
de _la Flte enchante_.

Quelle voix prestigieuse! Elle allait du sol grave au contre-sol, trois
octaves en pleine force et dans le pianissimo!

J'tais merveill, stupfait, subjugu! Quand des voix semblables se
rencontrent, il est heureux qu'elles aient le thtre pour se
manifester; elles appartiennent au monde, leur domaine. Je dois dire
que, avec la raret de cet organe, j'avais reconnu en la future artiste
une intelligence, une flamme, une personnalit qui se refltaient
lumineusement dans son regard admirable. Ces qualits-l sont premires
au thtre.

Je courus, ds le lendemain matin, chez mon diteur, lui conter
l'enthousiasme que j'avais ressenti  l'audition de la veille.

Je trouvai Hartmann proccup. Il s'agit bien, me dit-il, d'une
artiste... J'ai  vous parler d'autre chose,  vous demander si, oui ou
non, vous voulez faire la musique de ce pome qu'on vient de me
remettre. Et il ajouta: C'est urgent, car la musique est dsire pour
l'poque de l'ouverture de l'Exposition universelle, qui doit avoir lieu
dans deux ans, en mai 1889.

Je pris le manuscrit, et  peine en eus-je parcouru une scne ou deux
que je m'criai, dans un lan de profonde conviction: J'ai l'artiste
pour ce rle!... J'ai l'artiste! Je l'ai entendue hier!... C'est Mlle
Sibyl Sanderson! Elle crera Esclarmonde, l'hrone de l'opra nouveau
que vous m'offrez!

C'tait l'artiste idale pour ce pome romanesque en cinq actes de MM.
Alfred Blau et Louis de Gramont.

Le nouveau directeur de l'Opra-Comique, qui se montra toujours  mon
gard plein de dfrence et d'une bont parfaite, engagea Mlle Sibyl
Sanderson en acceptant, sans discussion, le prix propos par nous pour
ses reprsentations.

La commande des dcors, comme celle des costumes, il les laissa  mon
entire discrtion, me faisant le matre absolu de diriger dcorateurs
et costumiers suivant mes propres conceptions.

Si je recueillis de cet tat de choses une agrable satisfaction, M.
Paravey, de son ct, n'eut qu' se fliciter des rsultats financiers
que lui donna _Esclarmonde_. Il est vrai d'ajouter qu'elle fut
reprsente  l'poque forcment brillante de l'Exposition universelle
de 1889. La premire eut lieu le 14 mai de cette mme anne.

Les superbes artistes qui figurrent sur l'affiche, avec Sibyl
Sanderson, furent MM. Bouvet, Taskin et Gibert.

L'ouvrage avait t jou  Paris cent et une fois de suite, lorsque
j'appris que, depuis quelque temps dj le Thtre-Royal de la Monnaie
avait engag Sibyl Sanderson,  Bruxelles, pour y crer _Esclarmonde_.
C'tait forcment la faire disparatre de la scne de l'Opra-Comique,
o elle triomphait depuis plusieurs mois.

Si Paris, cependant, devait voir se taire cette artiste, applaudie par
tant de publics divers pendant l'Exposition; si cette toile, si
brillamment leve  l'horizon de notre ciel artistique, allait un
instant charmer d'autres auditeurs, des grands thtres de la province
arrivaient les chos des succs remports, dans _Esclarmonde_, par des
artistes renommes, telles que Mme Brjean-Silver,  Bordeaux; Mme de
Nuovina,  Bruxelles; Mme Verheyden et Mlle Vuillaume,  Lyon.

_Esclarmonde_ devait, malgr tout, rester le souvenir vivant de la rare
et belle artiste que j'avais choisie pour la cration de l'ouvrage 
Paris; elle lui avait permis de rendre son nom  jamais clbre.

Sibyl Sanderson!... Ce n'est pas sans une poignante motion que je
rappelle cette artiste fauche par la mort impitoyable, en pleine
beaut, dans l'panouissement glorieux de son talent. Idale Manon 
l'Opra-Comique; Thas inoublie  l'Opra, ces rles s'identifiaient
avec le temprament, l'me d'lite de cette nature, une des plus
magnifiquement doues que j'aie connues.

Une invincible vocation l'avait pousse au thtre, pour y devenir
l'interprte ardente de plusieurs de mes oeuvres; mais aussi, pour
nous, quelle joie enivrante d'crire des ouvrages, des rles, pour des
artistes qui raliseront votre rve!

C'est en pense reconnaissante que, parlant d'_Esclarmonde_, je lui
consacre ces quelques lignes. Les publics nombreux venus  Paris, comme
en 1889, de tous les points du monde, ont, eux aussi, gard le souvenir
de l'artiste qui avait t leur joie, qui avait fait leurs dlices.

       *       *       *       *       *

Elle fut considrable, la foule silencieuse et recueillie qui se pressa
sur le passage du cortge menant Sibyl Sanderson  sa suprme demeure!
Un voile immense de tristesse semblait la recouvrir.

Albert Carr et moi, nous suivions le cercueil, nous marchions les
premiers derrire ce qui restait, pauvre chre dpouille, de ce qui
avait t la beaut, la grce, la bont, le talent avec toutes ses
sductions; et, comme nous constations cet attendrissement unanime,
Albert Carr, interprtant l'tat d'me de la foule  l'gard de la
belle disparue, dit ces mots, d'une loquente concision, et qui
resteront:

--_Elle tait aime!_

Quel plus simple, plus touchant et plus juste hommage rendu  la mmoire
de celle qui n'est plus?...

Il me plairait, mes chers enfants, de remmorer en quelques traits
rapides le temps d'agrable souvenir que je passai  crire
_Esclarmonde_.

Pendant les ts de 1887 et 1888, j'avais pris le chemin de la Suisse et
j'tais all m'installer  Vevey, au Grand-Htel. J'tais curieux
d'aller voir cette jolie ville, au pied du Jorat, sur les bords du lac
de Genve, et que sa _Fte des vignerons_ a rendue clbre. Je l'avais
entendu vanter pour les multiples et charmantes promenades de ses
environs, la beaut et la douceur de son climat. Je me souvenais surtout
de ce que j'en avais lu dans _les Confessions_ de Jean-Jacques Rousseau,
qui avait, d'ailleurs, toutes les raisons d'aimer cette ville. Mme de
Warens y tait ne. L'amour qu'il avait pris pour cette dlicieuse
petite cit l'a suivi dans tous ses voyages.

Un superbe parc dpendait de l'htel et offrait  ses habitants l'ombre
de ses grands arbres, tout en les menant vers une de ses extrmits, 
un petit port o il leur tait loisible de s'embarquer pour des
excursions sur le lac.

En aot 1887, j'avais voulu rendre visite  mon matre Ambroise Thomas.
Il avait achet un ensemble d'les dans l'Ocan, prs les Ctes-du-Nord,
et j'avais t l'y trouver. Ma visite lui fut agrable, sans doute, car
je reus de lui, l't d'aprs, en Suisse, les pages suivantes:


     Illiec, lundi 20 aot 1888.

     Merci de votre bonne lettre, mon cher ami. Elle m'a t renvoye
     ici, dans cette le sauvage, o vous tes venu l'anne dernire.
     Vous me rappelez cette aimable visite, dont nous parlons souvent,
     mais qui nous a laiss le regret de ne vous avoir gard que deux
     jours!

     C'tait trop peu!...

     Pourrez-vous revenir ici, ou plutt, pourrai-je vous y revoir?

     Vous travaillez avec plaisir, dites-vous, et vous paraissez
     content... Je vous en flicite, et, je le dis sans jalousie, je
     voudrais pouvoir en dire autant.

     A votre ge, on est plein de confiance et d'ardeur, mais au
     mien!...

     Je reprends, non sans peine, un travail depuis longtemps
     interrompu, et, ce qui vaut mieux, je me sens dj repos, dans ma
     solitude, des agitations et des fatigues de la vie de Paris.

     Je vous envoie les affectueux souvenirs de Mme Ambroise Thomas,
     et je vous dis au revoir, cher ami, en vous serrant bien fort la
     main.

     De tout coeur  vous.

     AMBROISE THOMAS.

Oui, comme le disait mon matre, je travaillais avec plaisir.

Mlle Sibyl Sanderson, sa mre et ses trois soeurs habitaient aussi le
Grand-Htel de Vevey, et chaque soir, de cinq  sept heures, je faisais
travailler  notre Esclarmonde future la scne que j'avais crite dans
la journe.

N'attendant pas que mon esprit soit en friche aprs _Esclarmonde_, et
connaissant mes sentiments attrists au sujet de _Werther_, que je
persistais  ne pas vouloir donner au thtre (aucune direction,
d'ailleurs, ne faisait d'avances pour cet ouvrage), mon diteur s'en
tait ouvert  Jean Richepin, et ils avaient dcid de m'offrir un grand
sujet pour l'Opra sur l'histoire de Zarastra, titre: _le Mage_.

Au cours de l't 1889, je mettais dj sur pied quelques scnes de
l'ouvrage.

Mon excellent ami, l'rudit historiographe Charles Malherbe, qui nous a
dit si malheureusement son suprme adieu, ces temps derniers, tait au
courant des moments trs rares qui restaient inutiliss par moi. Je
trouvai en lui un vritable collaborateur dans cette circonstance. Il
choisit, en effet, dans mes papiers pars, une srie de manuscrits qu'il
m'indiqua pour m'en servir dans diffrents actes du _Mage_.

P. Gailhard, notre directeur de l'Opra, fut, comme toujours, le plus
dvou des amis. Il monta l'ouvrage avec un luxe inusit. Je lui dus
une distribution magnifique avec Mmes Fierens et Lureau-Escalas, MM.
Vergnet et Delmas. Le ballet, trs important et mis en scne d'une faon
ferique, eut comme toile Rosita-Mauri.

L'ouvrage, quoique fort ballott dans la presse, arriva cependant 
avoir plus de quarante reprsentations.

D'aucuns taient heureux de chercher noise  notre directeur, qui jouait
sa suprme carte, tant arriv aux derniers mois de son privilge.
Peines inutiles: Gailhard devait reprendre peu de temps aprs le sceptre
directorial de notre grande scne lyrique, o je le retrouvai associ 
E. Bertrand, lors de l'apparition de _Thas_, dont je parlerai.

A ce propos, quelques vers du toujours si spirituel Ernest Reyer me
reviennent  la pense. Les voici:

    Le Mage est loin, Werther est proche,
        Et dj Thas est sous roche;
        Admirable fcondit...
        Moi, voil dix ans que je pioche
        Sur le Capucin enchant.

Il vous tonne, mes chers enfants, de n'avoir jamais vu jouer cette
oeuvre de Reyer. En voici le sujet racont par lui-mme, avec un
srieux des plus amusants dans l'un de nos dners mensuels de
l'Institut,  l'excellent restaurant Champeaux, place de la Bourse.


    Acte premier et unique!

     La scne reprsente une place publique;  gauche l'enseigne d'une
     taverne fameuse. Entre par la droite un capucin. Il regarde la
     porte de la taverne. Il hsite; puis, enfin se dcide  en franchir
     le seuil, dont il referme la porte. Musique  l'orchestre si l'on
     veut. Tout  coup, on voit ressortir le _capucin_... _enchant_...
     enchant certainement de la cuisine!

Le titre de l'ouvrage vous est donc expliqu; il ne s'agit nullement de
l'enchantement ferique d'un pauvre capucin!!!




CHAPITRE XIX

UNE VIE NOUVELLE


L'anne 1891 fut marque par un vnement qui devait avoir sur ma vie
une profonde rpercussion.

Au mois de mai de cette anne, la maison d'ditions Hartmann cessa
d'exister.

Comment cela se fit-il? Par quels motifs cette catastrophe advint-elle?
Je me le demandais sans pouvoir y rpondre. Il me semblait que tout
marchait pour le mieux, chez mon diteur. Je tombai donc dans la plus
grande stupeur en apprenant que tous les ouvrages dits par la maison
Hartmann allaient tre mis  l'encan, auraient  affronter le feu des
enchres publiques. C'tait pour moi le plus troublant inconnu.

J'avais un ami qui possdait un coffre-fort. L'heureux ami! Je lui
confiai la partition, pour orchestre et pour piano, de _Werther_, et la
partition d'orchestre d'_Amadis_. A ct de ses valeurs, il mit donc 
l'abri des papiers... sans valeur. Ces partitions taient manuscrites.

Vous connaissez, mes chers enfants, la destine de _Werther_; peut-tre
apprendrez-vous un jour celle d'_Amadis_, dont le pome est de notre
grand ami Jules Claretie, de l'Acadmie franaise.

Mon anxit, on le devine, tait extrme. Je m'attendais  voir mon
labeur de tant d'annes dispers chez tous les diteurs. O irait
_Manon_? O chouerait _Hrodiade_? Qui acquerrait _Marie-Magdeleine_?
Qui aurait mes _Suites d'orchestre_? Tout cela agitait confusment ma
pense et la rendait inquite.

Hartmann, qui m'avait toujours manifest tant d'amiti et qui eut un
coeur si sensible  mon gard, devait avoir, j'en suis persuad,
autant de tristesse que moi-mme de cette trs pnible situation.

Henri Heugel et son neveu, Paul-mile Chevalier, propritaires de la
grande maison le _Mnestrel_, devaient tre mes sauveurs. Ils allaient
tre les pilotes qui gareraient du naufrage tous les travaux de ma vie
passe, empcheraient qu'ils soient dissmins, qu'ils courent les
risques de l'aventure ou du hasard.

Ils acquirent en bloc tout le fonds d'Hartmann et le payrent un prix
considrable.

En l'anne 1911, au mois de mai, je leur donnais l'accolade du vingtime
anniversaire des bons et affectueux rapports que nous n'avons jamais
cess d'avoir ensemble, et je leur exprimais, en mme temps, la
gratitude mue que je leur en conserve.

Que de fois j'tais pass devant le _Mnestrel_, enviant, sans aucune
pense hostile, d'ailleurs, ces matres, ces dits, tous les favoriss
de cette grande maison!

Mon entre au _Mnestrel_ devait inaugurer pour moi une re de gloire,
et chaque fois que j'y vais, j'ai le mme profond bonheur. Toutes les
satisfactions que j'prouve, comme les chagrins que je ressens, ont au
coeur de mes diteurs l'cho le plus fidle.

       *       *       *       *       *

Quelques annes aprs, Lon Carvalho redevint directeur de
l'Opra-Comique. Le privilge de M. Paravey se trouvait expir.

Je me rappelle celle carte de Carvalho, au lendemain de son dpart, en
1887, sur laquelle il avait ratur son titre de directeur. Elle
exprimait bien sa rsignation attriste:


     MON CHER MAITRE,

     J'efface le titre, mais je garde le souvenir de mes grandes joies
     artistiques. _Manon_ y tient une premire place...

     Ah! le beau diamant!

     LON CARVALHO.

Sa premire pense fut de reprendre _Manon_, qui avait disparu de
l'affiche depuis l'incendie de si lugubre mmoire. Cette reprise eut
lieu au mois d'octobre 1892.

Sibyl Sanderson, ainsi que je l'ai dit, tait engage depuis un an au
thtre de la Monnaie,  Bruxelles. Elle y jouait _Esclarmonde_ et
_Manon_. Carvalho l'enleva de la Monnaie pour venir reprendre _Manon_,
 Paris. _Manon_ qui, depuis lors, ne devait plus quitter l'affiche et
qui, au moment o j'cris ces lignes, en est  sa 763e reprsentation.

Au commencement de cette mme anne, on avait jou _Werther_,  Vienne,
et un ballet: le _Carillon_. Les collaborateurs applaudis en taient
notre Des Grieux et notre Werther allemand: Ernest Van Dyck et de
Roddaz.

Ce fut en rentrant d'un nouveau sjour que j'avais fait  Vienne, que
mon fidle et prcieux collaborateur Louis Gallet vint un jour me rendre
visite au _Mnestrel_. Mes affectueux diteurs m'y avaient amnag un
superbe cabinet de travail o je pouvais faire rpter leurs rles  mes
artistes de Paris comme de partout. Louis Gallet et Heugel me
proposrent un ouvrage sur l'admirable roman d'Anatole France, _Thas_.

La sduction fut rapide, complte. Dans le rle de _Thas_, je voyais
Sanderson. Elle appartenait  l'Opra-Comique, je ferais donc l'ouvrage
pour ce thtre.

A peine le printemps me permit-il de partir pour la mer, aux bords de
laquelle il m'a toujours plu de vivre, que j'abandonnai Paris avec ma
femme et ma fille, emportant avec moi tout ce qu'avec tant de bonheur
j'avais dj compos de l'ouvrage.

J'emmenai un ami qui ni jour ni nuit ne me quittait, un norme chat
angora gris, au poil long et soyeux.

Je travaillais assis  une grande table place devant une vranda contre
laquelle les vagues de la mer, se dveloppant parfois avec imptuosit,
venaient se briser en cume. Le chat pos sur ma table, couch presque
sur mes feuilles avec un sans-gne qui me ravissait, ne pouvait admettre
un si trange et bruyant clapotage, et chaque fois qu'il se produisait,
il allongeait la patte et montrait ses griffes comme pour le repousser!

Je connais une personne qui aime, non pas davantage, mais autant que moi
les chats, c'est la gracieuse comtesse Marie de Yourkevitch, qui
remporta la grande mdaille d'or pour le piano, au Conservatoire
imprial de musique de Saint-Ptersbourg. Elle habite  Paris, depuis
quelques annes, un luxueux appartement, o elle vit entoure de chiens
et de chats, ses grands amis.

Qui aime les btes aime les gens, et nous savons que l'aimable
comtesse est un vrai mcne pour les artistes.

L'exquis pote Jeanne Dortzal aussi est un ami de ces flins aux yeux
verts, profonds et inquitants; ils sont les compagnons de ses heures de
travail!

       *       *       *       *       *

Je terminai _Thas_, rue du Gnral-Foy, dans ma chambre, dont rien
n'aurait troubl le silence, n'et t la crpitation des bches de Nol
qui flambaient dans la chemine.

A cette poque, je n'avais pas encore, comme je l'ai eu depuis, un
monceau de lettres auxquelles il me fallait rpondre; je ne recevais pas
cette quantit de livres que je dois parcourir pour en remercier les
auteurs; je n'tais pas absorb, non plus, par ces incessantes
rptitions; enfin, je ne menais pas encore cette existence que,
volontiers, je qualifierais d'infernale, si je n'avais pris l'habitude
de ne pas sortir le soir.

A six heures du matin, j'avais  recevoir la visite d'un masseur. Ses
soins taient rclams par un rhumatisme dont je souffrais  la main
droite. J'en avais quelque inquitude.

A cette heure matinale, j'tais au travail depuis longtemps et ce
praticien nomm Imbert et fort aim de tous ses clients, m'apportait le
bonjour d'Alexandre Dumas fils, de chez qui il sortait. Il avait rempli
chez mon illustre confrre de l'Institut le mme office, et lorsqu'il en
venait, il me disait: J'ai laiss le matre, ses bougies allumes, sa
barbe faite, et confortablement install dans son dshabill de flanelle
blanche.

Un certain matin, il m'apporta ces quelques mots d'Alexandre Dumas
rpondant  un reproche que je m'tais permis de lui faire:

     Avouez que vous avez cru que je vous oubliais, homme de peu de
     foi!

     A. DUMAS.

Le Christ n'aurait pas dit autre chose  ses disciples bien-aims.

Entre temps, et ce me fut une distraction exquise, j'avais crit _le
Portrait de Manon_, acte dlicieux de Georges Boyer, auquel je devais
dj la posie: _les Enfants_.

De bons amis  moi, Auguste Cain, clbre sculpteur animalier, et sa
chre femme, m'avaient t gnreusement utiles dans de grandes
circonstances, et j'tais ravi d'applaudir le premier ouvrage dramatique
de leur fils, Henri Cain. Son succs de _la Vivandire_ s'affirmait de
plus en plus. La musique de cet ouvrage, en trois actes, fut le chant
du cygne du gnial Benjamin Godard. Ah! le cher grand musicien, qui fut
un vrai pote ds son enfance, aux premires mesures qu'il crivit! Qui
ne se souvient de ce chef-d'oeuvre: _le Tasse_?

Un jour que je me promenais dans les jardins du sombre palais des ducs
d'Este,  Ferrare, je cueillis une branche de lauriers-roses en fleurs,
et je l'envoyai  mon ami. Mon souvenir rappelait l'incomparable duo du
premier acte du _Tasse_.

Pendant l't 1893, j'tais all avec ma femme m'installer  Avignon. La
Ville des Papes, la terre papale, ainsi que disait Rabelais, devait
m'attirer presque autant que l'avait fait la Rome antique, cette autre
cit des papes.

Nous habitions l'excellent _Htel de l'Europe_, place Crillon. Nos
htes, M. et Mme Ville, de bien dignes et obligeantes personnes, furent
pleins d'attentions pour nous. Cela m'tait fort ncessaire, car j'avais
besoin de tranquillit, crivant alors _la Navarraise_, l'acte que
m'avaient confi Jules Claretie et mon nouveau collaborateur, Henri
Cain.

Tous les soirs,  cinq heures, nos htes, qui, avec un soin jaloux,
avaient dfendu ma porte pendant la journe, nous faisaient servir un
lunch dlicieux, autour duquel se runissaient mes amis flibres et,
parmi eux, l'un des premiers et des plus chers, Flix Gras.

Un jour, nous dcidmes d'aller rendre visite  Frdric Mistral, qui,
immortel pote de la Provence, prit une part si large  la renaissance
de l'idiome potique du Midi.

Il nous reut, ainsi que Mme Mistral, dans sa demeure de Maillane, que
sa prsence idalisait. Comme, avec cette science de la forme, il
montrait bien, quand il nous parlait, qu'il possdait ces connaissances
gnrales qui font le grand crivain et doublent le pote d'un artiste!
En le voyant, nous nous rappelions cette _Belle d'aot_, potique
lgende, pleine de larmes et de terreurs, puis cette grande pope de
_Mireille_, et tant d'autres oeuvres encore qui l'ont rendu clbre.

Oui, par l'allure, par la vigueur de cette belle stature, on sent bien
en lui un enfant de la campagne, mais il est gentilhomme fermier,
_gentleman farmer_, comme disent les Anglais; il n'est pas, pour cela,
plus paysan, comme il l'crivit  Lamartine, que Paul-Louis Courier, le
brillant et spirituel pamphltaire, ne fut vigneron.

Nous revnmes  Avignon, pntrs du charme indicible et si enveloppant
des heures que nous avions passes dans la maison de cet illustre et
grand pote.

L'hiver qui suivit fut entirement consacr aux rptitions de _Thas_,
 l'Opra. Je dis  l'Opra, et, pourtant, j'avais crit l'ouvrage pour
l'Opra-Comique, auquel appartenait Sanderson. Elle y triomphait dans
_Manon_, trois fois par semaine.

Quelle circonstance m'amena  ce changement de thtre? La voici:
Sanderson, que l'ide d'entrer  l'Opra avait blouie, s'tait laisse
aller  signer avec Gailhard, sans se proccuper d'en informer 
l'avance Carvalho.

Quelle ne fut pas notre surprise,  Heugel et  moi, lorsque Gailhard
nous avisa qu'il allait jouer _Thas_  l'Opra, avec Sibyl Sanderson!
Vous avez l'artiste, l'ouvrage la suivra! Je n'avais pas autre chose 
rpondre. Je me souviens, cependant, des reproches trs mus que me fit
Carvalho. Il m'accusa presque d'ingratitude, et Dieu sait si je le
mritais!

_Thas_ eut comme interprtes: Sibyl Sanderson, J.-F. Delmas, qui fit du
rle d'Athanal une de ses plus importantes crations; Alvarez, qui
avait consenti  jouer le rle de Nicias, et Mme Hglon, qui avait agi
de mme pour celui qui lui tait dvolu.

Tout en coutant les dernires rptitions, dans le fond de la salle
dserte, je revivais mes extases devant les restes de la Thas
d'Antino, tendue auprs de l'anachorte, encore envelopp de son
cilice de fer, et qu'elle avait enivr de ses grces et de ses charmes.
Ce spectacle impressionnant, bien fait pour frapper l'imagination, nous
le devions  une vitrine du muse Guimet.

La veille de la rptition gnrale de _Thas_, je m'tais chapp de
Paris et j'tais parti pour Dieppe et Pourville,  seule fin de m'isoler
et de me soustraire aux agitations de la grande ville. J'ai dj dit que
je m'arrache toujours ainsi aux palpitantes incertitudes qui planent
forcment sur toute oeuvre, quand elle affronte pour la premire fois
le public. Sait-on jamais  l'avance le sentiment qui l'agite, ses
prventions ou ses sympathies, ce qui peut l'entraner vers une oeuvre
ou l'en dtourner? Je me sens dfaillir devant cette redoutable nigme;
aurais-je la conscience mille fois tranquille, que je ne dsire pas en
aborder l'obscur mystre!

Le lendemain de mon retour  Paris, je reus la visite de Bertrand et
Gailhard, les deux directeurs de l'Opra. Ils avaient un air effondr.
Je ne pus obtenir d'eux que des soupirs, des paroles qui m'en disaient
long dans leur laconisme: La presse!... mauvaise!... Sujet immoral!...
C'est fini!... Autant de mots, autant d'indices de ce qu'avait d tre
la reprsentation.

Je me le disais, et cependant voil dix-sept annes bientt que la pice
n'a pas quitt les affiches, qu'on la joue en province,  l'tranger;
qu' l'Opra lui-mme _Thas_ a depuis longtemps dpass la centime.

Jamais je n'ai autant regrett de m'tre laiss aller  un moment de
dcouragement. Celui-ci ne fut, il est vrai, que passager. Pouvais-je me
douter que je serais destin  revoir cette mme partition de _Thas_,
datant de 1894, dans le salon de la mre de Sibyl Sanderson, sur le
pupitre de ce mme piano qui servait  nos tudes, alors que la belle
artiste n'est plus depuis longtemps?...

Pour acclimater le public  l'ouvrage, les directeurs de l'Opra lui
avaient associ un ballet du rpertoire. Par la suite, Gailhard, voyant
que l'ouvrage plaisait, et pour former  lui seul le spectacle de la
soire, eut l'ide de me demander d'ajouter un tableau, l'Oasis, et un
ballet, au troisime acte. Ce fut Mlle Berthet qui cra ce nouveau
tableau, et Zambelli fut charge d'incarner le nouveau ballet.

Ensuite, le rle fut jou  Paris par Mlles Alice Verlet, Mary Garden et
Mme Kousnezoff. Je leur dus de superbes soires  l'Opra. Genevive Vix
et Mastio le jourent dans d'autres villes. Je me rserve de parler de
Lina Cavalieri, car elle devait tre la premire cratrice de l'ouvrage
 Milan, en octobre 1903. Cette cration fut l'occasion de mon dernier
voyage en Italie jusqu' ce jour.




CHAPITRE XX

MILAN-LONDRES-BAYREUTH


Je regrette d'autant plus d'avoir abandonn les voyages, pour lesquels
il semble que je sois devenu paresseux, que mes sjours  Milan furent
toujours dlicieux, j'allais dire adorables, grce au trs aimable
douard Sonzogno, qui ne cessa de m'entourer des attentions les plus
dlicates et les plus affectueuses.

Oh! ces exquises rceptions, ces dners d'un raffinement si parfait, du
bel htel du 11 de la via Goito! Que de rires, que de gais propos, que
d'heures vraiment enchanteresses je passai l, avec mes confrres
italiens, invits aux mmes agapes que moi, chez le plus gracieux des
amphitryons: Umberto Giordano, Cilea et tant d'autres.

J'avais, dans cette grande cit, d'excellents amis, galement illustres,
tels Mascagni, Leoncavallo que je connus autrefois et eus comme amis 
Paris, mais alors ils ne se doutaient pas de la magnifique situation
qu'ils devaient se crer un jour au thtre.

A Milan, je fus aussi invit  sa table par mon ancien ami et diteur
Giulio Ricordi. J'prouvai une motion si sincre  me retrouver au sein
de cette famille Ricordi  laquelle me rattachent tant de charmants
souvenirs! Inutile d'ajouter que nous bmes  la sant de l'illustre
Puccini.

J'ai gard de mes sjours  Milan la souvenance d'y avoir assist aux
dbuts de Caruso. Ce tnor, devenu fameux, tait bien modeste alors; et,
quand je le revis un an aprs, envelopp d'une ample fourrure, il tait
vident que le chiffre de ses appointements avait d monter _crescendo_!
Certes, je ne lui enviais pas, en le voyant ainsi, ni sa brillante
fortune, ni son incontestable talent, mais je regrettais de ne pouvoir,
surtout cet hiver-l, endosser sa riche et chaude houppelande!... Il
neigeait, en effet,  Milan,  gros et interminables flocons. L'hiver
tait rigoureux; il me souvient mme que je n'eus pas trop du pain de
mon djeuner pour satisfaire l'apptit d'une trentaine de pigeons qui,
tout grelottants, tremblants de froid, taient venus chercher un abri
sur mon balcon. Pauvres chres petites btes, pour lesquelles je
regrettais de ne pouvoir faire davantage! Et, involontairement, je
pensais  leurs soeurs de la place Saint-Marc, si jolies, si
familires, qui devaient tre aussi frileuses qu'elles, en cet instant.

J'ai  m'accuser d'une grosse et bien innocente plaisanterie que je fis
 un dner chez l'diteur Sonzogno. Nul n'ignorait les rapports tendus
qui rgnaient entre lui et Ricordi. Je me glissai donc, ce jour-l,
dans la salle  manger, avant qu'aucun des convives n'y et pntr, et
je posai sous la serviette de Sonzogno une bombe Orsini, d'une vrit
d'apparence tonnante, que j'avais achete--qu'on se rassure, elle tait
en carton--chez un confiseur. A ct de ce bien inoffensif explosif,
j'avais plac la carte de Ricordi. Cette plaisanterie obtint un succs
peu ordinaire. Les dneurs en rirent tant et tant, que, pendant tout le
repas, il ne fut pas question d'autre chose, si bien mme que l'on ne
songea que mdiocrement au menu, et cependant l'on sait s'il devait tre
succulent, comme tous ceux, d'ailleurs, auxquels on tait appel  faire
honneur dans cette opulente maison!

En Italie, toujours, j'eus la fortune glorieuse d'avoir pour interprte
de _Sapho_ la Bellincioni, la Duse de la tragdie lyrique. En 1911,
elle poursuivait,  l'Opra de Paris, le cours de sa triomphale
carrire.

J'ai parl de la Cavalieri comme devant crer _Thas_  Milan. Sonzogno
m'engagea vivement  lui faire voir le rle avant mon dpart. J'ai  me
souvenir du succs considrable qu'elle obtint dans cet ouvrage, _al
teatro lirico_ de Milan. Sa beaut, sa plastique admirable, sa voix
chaude et colore, ses lans passionns, empoignrent le public qui la
porta aux nues.

Elle m'invita  un djeuner d'adieux qui eut lieu  l'htel de Milan.
Le couvert fleuri tait dress dans un grand salon attenant  la chambre
 coucher o Verdi tait dcd deux ans auparavant. Cette chambre tait
demeure telle que l'avait habite l'illustre compositeur. Le piano 
queue du grand matre tait encore l, et, sur la table dont il se
servait, se trouvaient l'encrier, la plume et le papier buvard encore
imprgn des notes qu'il avait traces. La chemise empese, la dernire
qu'il et porte, tait l, accroche  la muraille, et l'on pouvait
distinguer la forme du corps qu'elle dessinait!... Un dtail qui me
froisse et que la curiosit avide des trangers peut seule expliquer,
c'est que des morceaux de ce linge avaient t audacieusement coups et
emports comme des reliques.

Verdi! C'est toute l'Italie victorieuse, de Victor-Emmanuel II jusqu'
nos jours. Bellini, lui, c'est l'image de l'Italie malheureuse sous le
joug d'autrefois!

Peu aprs la mort, en 1835, de Bellini, l'inoubliable auteur de la
_Somnanbula_ et de la _Norma_, Verdi, l'immortel crateur de tant de
chefs-d'oeuvre, entrait en scne et ne devait cesser de produire avec
une rare fcondit ses merveilleux ouvrages, toujours au rpertoire de
tous les thtres du monde.

Deux semaines environ avant la mort de Verdi, je trouvai  mon htel la
carte de ce grand homme, _avec ses affections et ses voeux_.

Camille Bellaigue, dans une remarquable tude sur Verdi, consacre  ce
matre admirable ces paroles aussi justes qu'elles sont belles.

...Il mourut le 27 janvier 1901, dans sa quatre-vingt-huitime anne.
Avec lui la musique a perdu quelque chose de sa force, de sa lumire et
de sa joie. A l'quilibre, au concert europen, il manque dsormais
une grande voix, une voix ncessaire. Une fleur clatante est tombe de
la couronne du gnie latin. Je ne puis songer  Verdi, sans me rappeler
cette parole fameuse de Nietzsche, revenu du wagnrisme et mme retourn
contre lui: Il faut mditerraniser la musique. Non pas certes la
musique tout entire. Mais aujourd'hui qu'a disparu le vieux matre,
l'hte glorieux de ce palais Doria, d'o son regard profond s'tendait
chaque hiver sur l'azur de la mer ligurienne, on peut se demander qui
viendra sauver dans la musique les droits et l'influence de la
Mditerrane.

       *       *       *       *       *

Pour ajouter encore  mes souvenirs de _Thas_, je rappellerai ces deux
lettres qui devaient me toucher si vivement:


     1er aot 1892.

     ...Je vous avais apport  l'Institut la petite poupe _Thas_, et
     comme je partais pour la campagne au sortir de la sance o vous
     n'tes pas venu, je l'ai laisse  Bonvalot, le priant de la
     traiter avec soin. J'espre qu'il ne l'aura pas dshonore, qu'il
     vous la rendra vierge encore.

     Je rentre ces jours-ci, d'autant que samedi nous recevons Frmiet,
     qui me charge de vous remercier de lui avoir donn votre voix.

     GROME.

Cette statuette polychrome, oeuvre de mon illustre confrre, avait t
dsire par moi pour tre place sur ma table pendant que j'crivais
_Thas_. J'ai toujours aim avoir sous les yeux une image ou un symbole
de l'ouvrage qui m'occupait.

La seconde lettre, je la reus au lendemain de la premire de _Thas_ 
l'Opra:


     CHER MAITRE,

     Vous avez lev au premier rang des hrones lyriques ma pauvre
     _Thas_. Vous tes ma plus douce gloire. Je suis ravi. _Assieds-toi
     prs de nous_, l'air  Eros, le duo final, tout est d'une beaut
     charmante et grande.

     Je suis heureux et fier de vous avoir fourni le thme sur lequel
     vous avez dvelopp les phrases les mieux inspires. Je vous serre
     les mains avec joie.

  ANATOLE FRANCE.

       *       *       *       *       *

A deux reprises dj je m'tais rendu au thtre de Covent Garden.
D'abord pour _le Roi de Lahore_, ensuite pour _Manon_, joue par
Sanderson et Van Dyck.

Une nouvelle fois, j'y retournai pour les tudes de _la Navarraise_.
Nous avions comme artistes principaux: Emma Calv, Alvarez et Planon.

Les rptitions prives, avec Emma Calv, furent pour moi un grand
honneur et une grande joie que je devais retrouver plus tard aussi, avec
elle, lors des rptitions de _Sapho_  Paris.

A la premire reprsentation de _la Navarraise_ assistait le prince de
Galles, plus tard douard VII.

Les rappels  l'adresse des artistes furent si nombreux, si
enthousiastes, que l'on finit par me rappeler aussi. Comme je ne
paraissais pas, par la bonne raison que je n'tais pas l, et ne pouvais
non plus tre prsent au prince de Galles qui voulait me fliciter, le
directeur ne trouva que ce moyen pour m'excuser auprs du prince et du
public. Il s'avana sur la scne et dit: M. Massenet est en train de
fumer une cigarette dehors; il ne veut pas venir!

C'tait sans doute la vrit, mais toute vrit n'est pas bonne 
dire!!!

Je repris le bateau avec ma femme et mon cher diteur, Heugel, ainsi
qu'avec Adrien Bernheim, commissaire gnral du gouvernement auprs des
thtres subventionns. Ce dernier, qui avait honor la reprsentation
de sa prsence, devait rester depuis lors pour moi l'ami le plus
charmant et le plus prcieux.

J'appris que S. M. la reine Victoria avait demand  Emma Calv de venir
 Windsor lui jouer _la Navarraise_, et je sus qu'on avait improvis
dans le salon mme de Sa Majest une mise en scne des plus
pittoresques, sinon primitive. La barricade qui est le sujet du dcor
fut figure par une quantit d'oreillers et d'dredons. Ce dtail, mes
chers enfants, m'a paru fort amusant  vous rapporter.

Ai-je dit qu'au mois de mai qui prcda _la Navarraise_  Londres (20
juin 1894) l'Opra-Comique avait reprsent _le Portrait de Manon_, un
acte exquis de Georges Boyer, qui fut dlicieusement interprt par
Fugre, Grivot et Mlle Lain?

Dans cet ouvrage reparaissaient plusieurs phrases de _Manon_. Le sujet
me l'indiquait, puisqu'il s'agissait de des Grieux,  quarante ans, et
d'un souvenir trs potique de Manon morte depuis longtemps.

Entre temps j'tais retourn  Bayreuth. J'tais all y applaudir _les
Matres Chanteurs de Nuremberg_.

Depuis bien des annes Richard Wagner n'tait plus l, mais son me
titanique prsidait  toutes ses reprsentations. Je me souvenais, tout
en me promenant dans les jardins qui entourent le thtre de Bayreuth,
que je l'avais connu en 1861. J'avais habit pendant dix jours une
petite chambre voisine de la sienne, dans le chteau de Plessis-Trvise,
appartenant au clbre tnor Gustave Roger. Roger connaissait l'allemand
et il s'tait propos pour faire la traduction franaise du
_Tannhuser_. Richard Wagner tait donc venu s'installer chez lui pour
mettre les paroles franaises bien d'accord avec la musique.

Je me souviens encore de son interprtation nergique quand il jouait au
piano les fragments de ce chef-d'oeuvre, si maladroitement mconnu
alors et depuis tant admir du monde entier.




CHAPITRE XXI

VISITE A VERDI ADIEUX A AMBROISE THOMAS


Henri Cain, qui nous avait accompagns  Londres vint m'y voir  l'htel
Cavendish, Germin Street, o j'tais descendu.

Nous restmes plusieurs heures en confrence, passant en revue les
diffrents sujets d'ouvrages susceptibles de m'occuper dans l'avenir.
Finalement, nous nous mmes d'accord sur le conte de fe: _Cendrillon_.

Je rentrai  Pont-de-l'Arche, notre nouvelle demeure  ma femme et moi
pour y travailler pendant l't.

Notre habitation tait fort intressante; elle avait mme une vritable
valeur historique.

Une porte massive, tournant sur d'normes gonds, donnait accs vers la
rue  un vieil htel bord d'une terrasse d'o l'on dominait la valle
de la Seine et celle de l'Andelle. C'tait dj la belle Normandie qui
nous donnait le spectacle dlicieux de ses riantes et magnifiques
plaines et de ses riches pturages se profilant  l'horizon,  perte de
vue.

La duchesse de Longueville, la clbre hrone de la Fronde, avait
habit cet htel, pavillon de ses amours. La trs sduisante duchesse au
parler si doux, aux gestes formant, avec l'expression de son visage et
le son de sa voix, une harmonie merveilleuse,  ce point remarquable,
crivit un crivain jansniste de l'poque, qu'elle tait la plus
parfaite actrice du monde,--cette femme, splendide entre toutes, avait
abrit l ses charmes et sa rare beaut. Il faut croire qu'on n'a rien
exagr  son gard pour que Victor Cousin, devenu son amoureux
posthume, (avec le duc de Coligny, Marcillac, duc de la Rochefoucauld
et le grand Turenne; il aurait pu se trouver en moins brillante
compagnie), pour que, disons-nous, l'illustre et clectique philosophe
lui ait ddi une oeuvre sans doute admirable, par le style, mais
considre encore comme l'oeuvre la plus complte de l'rudition
moderne.

Ne Bourbon-Cond, fille d'un prince d'Orlans, les fleurs de lys
auxquelles elle avait droit se voyaient aux clefs de vote des fentres
de notre petit chteau.

Il y avait un grand salon blanc, aux boiseries du temps dlicatement
sculptes, et clair par trois fentres sur la terrasse. C'tait un
chef-d'oeuvre, d'une conservation parfaite, du dix-septime sicle.

Trois fentres donnaient galement jour  la chambre o je travaillais,
et o l'on pouvait admirer une chemine, vritable merveille d'art de
style Louis XIV. J'avais trouv  Rouen une grande table; elle datait
de la mme poque. Je m'y sentais  l'aise pour disposer les feuilles de
mes partitions d'orchestre.

C'est  Pont-de-l'Arche, qu'un matin, j'appris la mort de Mme Carvalho.
Sa disparition devait plonger l'art du chant et du thtre dans un deuil
profond, car elle l'avait incarn, durant de longues annes, avec le
plus magistral talent. Ce fut l, aussi, que je reus la visite de mon
directeur, Lon Carvalho, que cette mort avait cruellement atteint. Il
tait accabl par cette perte irrparable, venant comme obscurcir
l'clat que la grande artiste avait contribu si glorieusement  donner
 son nom.

Carvalho tait venu me demander d'achever la musique de _la Vivandire_,
cet ouvrage auquel travaillait Benjamin Godard, mais que son tat de
sant faisait craindre qu'il ne pt terminer.

J'opposai  la demande un refus trs net. Je connaissais Benjamin
Godard, je savais sa force d'me ainsi que la richesse et la vivacit de
son inspiration; je demandai donc  Carvalho de taire sa visite et de
laisser Benjamin Godard achever son oeuvre.

Cette journe se termina sur un incident assez drolatique. J'avais fait
qurir, dans le pays, une grande voiture pour reconduire mes htes  la
gare. A l'heure convenue, arriva,  ma porte, un landau dcouvert, un
seize ressorts au moins, garni en satin bleu ciel, dans lequel on
montait par un marchepied  triple degr qui se repliait, une fois la
portire referme. Deux chevaux blancs, maigres et dcharns, vritables
rossinantes, y taient attels.

Mes invits reconnurent aussitt ce carrosse,  l'allure prhistorique,
pour l'avoir autrefois rencontr au bois de Boulogne promenant ses
propritaires. La malignit publique avait trouv ceux-ci  ce point
ridicules, qu'elle leur avait donn des noms que, par _dcorum_, on me
permettra de taire. Je dirai seulement qu'ils avaient t emprunts au
vocabulaire zoologique.

Jamais les rues de cette petite ville, si paisible et si calme, ne
retentirent de semblables clats de rire. Ceux-ci ne cessrent qu'
l'arrive  la gare, et encore!... Je ne jurerais pas qu'ils ne se
soient quelque peu prolongs!

       *       *       *       *       *

Carvalho dcida de donner _la Navarraise_  Paris,  l'Opra-Comique, et
l'ouvrage passa au mois de mai 1895.

J'allai terminer _Cendrillon_  Nice,  l'htel de Sude. Nous y fmes
absolument gts par nos htes, M. et Mme Roubion, qui furent charmants
pour nous.

Install  Nice, je m'en tais chapp pendant une dizaine de jours,
pour aller  Milan, y donner des indications  mes artistes de
l'admirable thtre de la Scala, qui rptaient _la Navarraise_. La
protagoniste tait l'artiste connue et aime de toute Italie, Lison
Frandin.

Comme je savais Verdi  Gnes, je profitai de mon passage par cette
ville, sur la route de Milan, pour lui aller rendre visite.

En arrivant au premier tage de l'antique palais des Doria, o il
habitait, je pus dchiffrer, dans un couloir sombre, sur une carte
cloue  une porte, ce nom qui rayonne de tant de souvenirs
d'enthousiasme et de gloire: VERDI.

Ce fut lui qui vint m'ouvrir. Je restai tout interdit. Sa franchise, sa
bonne grce, la noblesse accueillante que sa haute stature imprimait 
toute sa personne eurent bientt fait de nous rapprocher.

Je passai en sa compagnie quelques instants d'un charme indfinissable,
causant avec la plus dlicieuse simplicit dans sa chambre  coucher,
puis sur la terrasse de son salon, d'o l'on dominait le port de Gnes,
et, par del, la haute mer dans l'horizon le plus lointain. J'eus cette
illusion qu'il tait lui-mme un Doria me montrant avec orgueil ses
flottes victorieuses.

En sortant de chez Verdi, je fus entran  lui dire que, maintenant
que je lui avais rendu visite, j'tais en Italie!...

Comme j'allais reprendre la valise que j'avais dpose dans un coin
sombre de la grande antichambre o se remarquaient de hauts fauteuils
dors, dans le got italien du dix-huitime sicle, je lui dis qu'elle
renfermait des manuscrits qui ne me quittaient jamais quand je
voyageais. Verdi, se saisissant brusquement de mon colis, me dclara
qu'il agissait absolument comme moi, ne voulant jamais se sparer de son
travail en cours. Que j'eusse prfr que ma valise contnt sa musique
plutt que la mienne! Le matre m'accompagna ainsi, jusqu' ma voiture,
aprs avoir travers les jardins de sa seigneuriale demeure.

       *       *       *       *       *

En rentrant  Paris, en fvrier, j'appris, avec la plus vive motion,
que mon matre, Ambroise Thomas, tait dangereusement malade.

Quoique souffrant, il n'avait pas craint de braver le froid pour aller
assister  un festival donn  l'Opra, o l'on excutait tout le
terrible et superbe prologue de _Franoise de Rimini_.

On bissa le prlude et on acclama Ambroise Thomas.

Mon illustre matre fut d'autant plus mu de cet accueil, qu'il n'avait
pas oubli qu'on s'tait montr cruellement svre  l'Opra pour ce bel
ouvrage.

Au sortir du thtre, Ambroise Thomas rentra chez lui, dans
l'appartement qu'il occupait au Conservatoire, et se coucha. Il ne
devait plus se lever...

Ce jour-l, le ciel tait pur et sans nuages, le soleil resplendissait
de son plus doux clat et, pntrant dans la chambre de mon tant vnr
matre, venait y caresser les courtines de son lit de douleurs. Les
dernires paroles qu'il pronona furent pour saluer la nature en fte,
et qui voulait, une dernire fois, lui sourire. _Mourir par un aussi
beau temps!..._ fit-il, et ce fut tout.

Une chapelle ardente avait t dispose dans le vestibule  colonnes,
dont j'ai dj parl, et qui prcdait le grand escalier menant  la
loge du prsident, loge qu'il avait honore de sa prsence pendant
vingt-cinq ans.

Le surlendemain, je prononais son oraison funbre, au nom de la
_Socit des auteurs et compositeurs dramatiques_. Je la commenais en
ces termes:

On rapporte qu'un roi de France, mis en prsence du corps tendu 
terre d'un puissant seigneur de sa cour, ne put s'empcher de s'crier:
Comme il est grand! Comme il nous parat grand aussi, celui qui
repose ici, devant nous, tant de ceux dont on ne mesure bien la taille
qu'aprs leur mort.

A le voir passer si simple et si calme dans la vie, dans son rve
d'art, qui de nous, habitus  le sentir toujours  nos cts ptri de
bont et d'indulgence, s'tait aperu qu'il fallait tant lever la tte
pour le bien regarder en face?...

A ce moment, je sentis des larmes obscurcir mes yeux et ma voix sembla
s'teindre, trangle par l'motion. Je me contins cependant, et
matrisant ma douleur, je pus reprendre mon discours. Je savais que
j'aurais tout le temps de pleurer!

Il me fut fort pnible, dans cette circonstance, d'observer les regards
d'envie de ceux qui voyaient dj en moi le successeur de mon matre au
Conservatoire. Prcisment, il advint que, peu de temps aprs, je fus
convoqu au ministre de l'Instruction publique. Le ministre d'alors
tait mon confrre de l'Institut, l'minent historien Rambaud, et  la
tte des Beaux-Arts, comme directeur, tait Henry Roujon, devenu,
depuis, membre de notre Acadmie des Beaux-Arts, et son secrtaire
perptuel, et l'lu de l'Acadmie franaise.

La direction du Conservatoire me fut offerte. Vous savez, mes chers
enfants, que je dclinai cet honneur, ne voulant pas interrompre ma vie
de thtre, qui rclamait tout mon temps.

En 1905 les mmes offres me furent faites. J'y opposai les mmes refus,
les mmes excuses.

Naturellement, je prsentai ma dmission de professeur de composition au
Conservatoire. Je n'avais, d'ailleurs, accept et conserv cette
situation que parce qu'elle me rapprochait de mon directeur que
j'aimais tant.

Enfin libre et dbarrass  tout jamais de mes chanes, je partis dans
les premiers jours de l't, avec ma femme, pour les montagnes de
l'Auvergne.




CHAPITRE XXII

DU TRAVAIL!... TOUJOURS DU TRAVAIL!...


L'anne prcdente, au commencement de l'hiver, Henri Cain avait propos
 Henri Heugel, pour me le faire accepter plus srement, sachant
l'empire qu'il avait sur moi, un pome tir du clbre roman d'Alphonse
Daudet: _Sapho_.

J'tais parti pour les montagnes, le coeur lger. Pas de direction du
Conservatoire, plus de classes, je me sentais rajeuni de vingt ans!
J'crivis _Sapho_ avec une ardeur que je m'tais rarement connue
jusqu'alors.

Nous habitions une villa, o je me sentais si loin de tout, de ce bruit,
de ce tumulte, de ce mouvement incessant de la ville, de son atmosphre
enfivre! Nous faisions des promenades, de grandes excursions en
voiture,  travers ce beau pays, tant vant pour la varit de ses
sites, mais alors encore trop ignor. Nous allions silencieux. Le seul
accompagnement de nos penses tait le murmure des eaux qui couraient le
long des routes et dont la fracheur venait jusqu' nous; parfois,
c'tait le bruit jaillissant de quelque source qui interrompait le calme
de cette luxuriante nature. Les aigles, aussi, descendant de leurs rocs
escarps, sjour du tonnerre, suivant le mot de Lamartine, venaient
nous surprendre, en un vol audacieux, faisant retentir les airs de leurs
cris aigus et perants.

Tout en cheminant, mon esprit travaillait et, au retour, les pages
s'accumulaient.

J'tais passionn pour cet ouvrage et je me rjouissais tant, 
l'avance, de le faire entendre  Alphonse Daudet, un ami bien cher que
j'avais connu alors que nous tions jeunes tous deux!

Si je mets quelque insistance  parler de ce temps-l, c'est que dans ma
carrire dj longue, quatre ouvrages m'ont surtout donn des joies que
je qualifierais volontiers d'exquises, dans le travail:
_Marie-Magdeleine_, _Werther_, _Sapho_ et _Thrse_.

Au commencement de septembre de cette mme anne se place un incident
assez comique. L'empereur de Russie tait arriv  Paris. Toute la
population, on peut l'affirmer, sans exagration tait dehors, pour voir
passer le cortge qui se droulait  travers les boulevards et les
avenues. Le monde, que la curiosit avait ainsi attir, tait venu de
partout; l'valuer  un million de personnes, ainsi dissmines, ne
semble pas exagr.

Nous avions fait comme tout le monde; nos domestiques taient sortis
galement; notre appartement tait rest vide. Nous tions chez des
amis,  une fentre donnant sur le parc Monceau. A peine le cortge
fut-il pass que, pris soudainement d'inquitude  l'ide que le moment
tait particulirement propice au cambriolage des appartements dserts,
nous rentrmes  la hte.

Sur le seuil de notre demeure, des chuchotements nous arrivant de
l'intrieur, nous mirent dans un vif moi. Nous savions nos serviteurs
dehors. C'tait a! on nous cambriolait!...

Nous entrmes, sous le coup de cette apprhension et... nous apermes,
dans le salon, Emma Calv et Henri Cain qui nous attendaient et, entre
temps, conversaient ensemble. Ahurissement!... Tableau!... Nous nous
mmes tous  rire, et du meilleur coeur, de cette bien curieuse
aventure. Nos serviteurs, qui taient entrs avant nous, avaient
naturellement ouvert la porte  ces aimables visiteurs qui nous avaient
un instant, si profondment terrifis! O puissance de l'imagination,
voil bien de tes fantaisistes crations!

       *       *       *       *       *

La maquette des dcors et les costumes de _Cendrillon_ avaient dj t
prpars par Carvalho, lorsque, apprenant qu'Emma Calv tait  Paris,
il donna le tour  _Sapho_.

Avec l'admirable protagoniste de _la Navarraise_,  Londres et  Paris,
nous avions pour interprtes la charmante artiste Mlle Julia Guiraudon
(qui devait devenir par la suite la femme de mon collaborateur Henri
Cain) et M. Leprestre, mort depuis.

J'ai dit la joie extrme que j'avais ressentie en crivant la musique
de _Sapho_, pice lyrique en 5 actes. Henri Cain et le cher Arthur
Bernde en avaient trs habilement construit le pome.

Jamais, jusqu'alors, les rptitions d'un ouvrage ne m'avaient paru plus
sduisantes.

O les excellents artistes! Avec eux, quelle besogne douce et agrable!

Pendant ces rptitions se succdant avec tant d'agrment, nous tions,
ma femme et moi, alls dner un soir, chez Alphonse Daudet, qui nous
affectionnait tant.

Les premires preuves avaient t dposes sur le piano.

Je vois encore Daudet, assis trs bas sur un coussin et effleurant
presque le clavier de sa jolie tte si capricieusement encadre par sa
belle et opulente chevelure. Il me paraissait tout mu. Le vague de sa
myopie rendait plus admirables encore ses yeux  travers lesquels
parlait son me, faite de pure et attendrissante posie.

Il serait difficile de retrouver des instants pareils  ceux que ma
femme et moi connmes alors.

Danb, mon ami d'enfance, au moment o allait avoir lieu la premire
rptition de _Sapho_, avait dit aux musiciens de l'orchestre l'mouvant
ouvrage qu'ils allaient avoir  excuter.

Enfin, la premire eut lieu le 27 novembre 1897.

La soire dut tre fort belle, car le lendemain la poste,  sa premire
distribution, m'apporta le billet suivant:


      MON CHER MASSENET,

     Je suis heureux de votre grand succs.
     Avec Massenet et Bizet, _non omnis moriar_.
     Tendrement  vous.

       ALPHONSE DAUDET.

J'appris que mon bien-aim ami et collaborateur clbre avait assist 
la premire reprsentation dans le fond d'une baignoire, alors qu'il ne
sortait dj plus ou trs rarement.

Sa prsence  la reprsentation me touchait donc davantage encore.

Un soir que je m'tais dcid  me rendre au thtre, dans les
coulisses, la physionomie de Carvalho me frappa. Lui si alerte et qui
portait si beau, il tait tout courb, et l'on pouvait voir derrire des
lunettes bleues ses yeux tout congestionns. Sa bonne humeur et sa
gentillesse  mon gard ne l'avaient cependant pas quitt.

Son tat ne laissa pas que de m'inquiter.

Combien taient fonds mes tristes pressentiments!

Mon pauvre directeur devait mourir le surlendemain.

Presque au mme moment, je devais apprendre que Daudet, lui dont
l'existence avait t si admirablement remplie, entendait sa dernire
heure sonner  l'horloge du temps. O la mystrieuse et implacable
horloge! J'en ressentis un coup des plus pnibles.

Le convoi de Carvalho fut suivi par une foule considrable. Son fils qui
clatait en sanglots, derrire le char funbre, faisait peine  voir.
Tout tait douloureux et navrant dans ce triste et impressionnant
cortge.

Les obsques de Daudet furent clbres en grande pompe, 
Sainte-Clotilde. _La Solitude_ de _Sapho_ (entr'acte du 5e acte) fut
excute pendant le service, aprs les chants du _Dies ir_.

J'avais d me frayer un passage, presque de vive force,  travers la
foule, tant elle tait grande, pour pntrer dans l'glise. C'tait
comme un reflet avide et empress de cette longue thorie d'admirateurs
et d'amis qu'il avait possds dans sa vie.

Lorsque je jetai l'eau bnite sur le cercueil, je me rappelai ma
dernire visite rue de Bellechasse, o demeurait Daudet. En lui donnant
des nouvelles du thtre, je lui avais apport des branches
d'eucalyptus, un des arbres de ce Midi qu'il adorait. Je savais quel
bonheur intime cela lui valait.

       *       *       *       *       *

_Sapho_, entre temps, poursuivait sa carrire. Je partis pour
Saint-Raphal, ce pays que Carvalho aimait tant habiter.

Je comptais sur l'appartement que j'y avais retenu, lorsque le
propritaire de l'htel me dit qu'il avait d le louer  deux dames trs
affaires.

J'allais me chercher un autre logis, lorsque je fus rappel. J'appris
que les deux dames qui devaient prendre ma place taient Emma Calv et
une de ses amies. Ces dames, en entendant sans doute prononcer mon nom,
avaient brusquement chang d'itinraire. Leur prsence, toutefois, dans
cette rgion assez loigne de Paris, me montrait que notre Sapho avait
d suspendre le cours de ses reprsentations.

Quelles fantaisies ne pardonnerait-on pas  une telle artiste?

Je sus que, le surlendemain, tout tait rentr dans l'ordre,  Paris, au
thtre. Que n'tais-je l pour embrasser notre adorable fugitive!

Deux semaines aprs, tant  Nice, les journaux m'apprirent qu'Albert
Carr tait nomm directeur de l'Opra-Comique. Le thtre avait t,
jusqu'alors, gr provisoirement par l'administration des Beaux-Arts.

Qui m'aurait dit, alors, que ce serait notre nouveau directeur qui, plus
tard, reprendrait _Sapho_, avec la si belle artiste qui devint sa femme?

Oui, ce fut elle qui incarna la _Sapho_ de Daudet, avec une rare
sduction d'interprtation.

Le tnor Salignac eut beaucoup de succs dans le rle de Jean Gaussin.

Au sujet de cette reprise, Albert Carr me demanda d'intercaler un
nouvel acte, celui des lettres, et son ide fut suivie par moi avec
enthousiasme.

_Sapho_ fut aussi chante par la trs personnelle artiste Mme Georgette
Leblanc, devenue l'pouse du grand homme de lettres Maeterlinck.

Mme Brjean-Silver fit aussi, de ce rle, une figure tonnante de
vrit.

Que d'autres excellentes artistes ont chant cet ouvrage!

Le premier opra reprsent sous la nouvelle direction, fut _l'Ile du
Rve_, de Reynaldo Hahn. Il m'avait ddi cette partition exquise. Que
la musique crite par ce vritable matre est pntrante! Comme elle a
aussi le don de vous envelopper de ses chaudes caresses!

Il n'en tait pas de mme pour celle de certains confrres que Reyer
trouvait insupportable et pour laquelle il eut, un soir, cette remarque
image:

Je viens de rencontrer dans les escaliers la statue de Grtry qui en
avait assez et qui filait...

Cela me remet en mmoire une autre boutade, bien spirituelle galement,
celle de du Locle, disant  Reyer, au lendemain de la mort de Berlioz:

Eh bien, mon cher, vous voil pass Berlioz en chef!

Du Locle pouvait se permettre cette inoffensive plaisanterie, tant le
plus vieil ami de Reyer.

       *       *       *       *       *

Je retrouve ce mot de l'auteur de _Louise_, que j'avais connu, enfant,
dans ma classe du Conservatoire, et qui a toujours conserv pour moi une
familiale affection:


     Saint-Sylvestre, minuit.

     CHER MAITRE,

     Fidle souvenir de votre affectionn, en ce dernier jour qui finit
     par _Sapho_, et la premire heure d'une anne qui finira par
     _Cendrillon_.

     GUSTAVE CHARPENTIER.

_Cendrillon_ ne passa que le 24 mai 1899. Ces ouvrages, reprsents coup
sur coup,  plus d'une anne d'intervalle cependant, me valurent le mot
suivant de Gounod:

Mille flicitations, mon cher ami, sur votre dernier beau succs.
Diable!... Mais!... vous marchez d'un tel pas, qu'on a peine  vous
suivre.

Ainsi que je l'ai dit, la partition de _Cendrillon_, crite sur l'une
des perles les plus brillantes de cet crin: les Contes de Perrault,
tait depuis longtemps termine. Elle avait cd la place  _Sapho_, sur
la scne de l'Opra-Comique. Notre nouveau directeur, Albert Carr,
m'annona son intention de donner _Cendrillon_,  la saison la plus
prochaine, dont plus de seize mois nous sparaient encore.

J'habitais Aix-les-Bains, en souvenir de mon vnr pre qui y avait
vcu, et j'y tais tout  mon travail de _la Terre promise_, dont la
Bible m'avait fourni le pome et dont j'avais tir un oratorio en trois
parties, lorsque ma femme et moi, nous fmes bouleverss par la
terrifiante nouvelle de l'incendie du _Bazar de la Charit_. Ma chre
fille y tait vendeuse!...

Il fallut attendre jusqu'au soir pour avoir une dpche et sortir de nos
vives alarmes.

Concidence curieuse et que je ne connus que longtemps aprs, c'est que
l'hrone de _Persphone_ et de _Thrse_, celle qui fut aussi la belle
Dulcine, se trouvait galement parmi les demoiselles vendeuses, au
comptoir de la duchesse d'Alenon. Elle n'avait alors que douze ou
treize ans. Au milieu de l'pouvante gnrale, elle dcouvrit une issue,
derrire l'htel du Palais, et put ainsi sauver sa mre et quatre
personnes.

Voil qui tmoigne d'une dcision et d'un courage bien rares chez un
enfant.

Puisque j'ai parl de _la Terre promise_, j'en eus une audition bien
inattendue. Eugne d'Harcourt, le musicien et le critique si cout, le
compositeur grandement applaudi d'un _Tasse_ reprsent  Monte-Carlo,
me proposa d'en diriger l'excution dans l'glise Saint-Eustache, avec
un orchestre et un personnel choral immenses.

La seconde partie tait consacre  la prise de Jricho. Une marche,
coupe sept fois par l'clatante sonnerie de sept grands tubae, se
terminait par l'croulement des murs de cette cit fameuse, boulevard de
la Jude, que devaient prendre et dtruire les Hbreux. Il y joignait le
formidable tonnerre des grandes orgues de Saint-Eustache, domin par les
retentissantes clameurs de tout l'ensemble vocal.

J'assistai, avec ma femme,  la dernire rptition, dans une grande
tribune, o le vnrable cur de Saint-Eustache nous avait fait
l'honneur de nous inviter.

Ce fut le 15 mars 1900!

       *       *       *       *       *

J'en reviens  _Cendrillon_. Albert Carr avait mont cet opra en
crant une mise en scne aussi nouvelle que merveilleuse!

Julia Guiraudon fut exquise dans le rle de Cendrillon, Mme
Deschamps-Jehin tonnante comme chanteuse et comme comdienne, la jolie
Mlle Emelen fut notre Prince Charmant et le grand Fugre se montra
artiste innarrable dans le rle de Pandolphe. Ce fut lui qui m'envoya
le bulletin de victoire reu le lendemain matin,  Enghien-les-Bains,
que j'avais choisi avec ma femme comme villgiature voisine de Paris,
pour chapper  la gnrale et  la premire.

Plus de soixante reprsentations, non interrompues, matines comprises,
suivirent cette premire. Les frres Isola, directeurs de la Gat, en
donnrent plus tard un grand nombre de reprsentations et, chose
curieuse, pour un ouvrage si parisien d'allure, l'Italie, en
particulier, fit  _Cendrillon_ un trs bel accueil. A Rome, cette
oeuvre lyrique fut joue une trentaine de fois, chiffre rare! De
l'Amrique, un cblogramme m'arrive, dont voici le texte:

CENDRILLON _hier, succs phno mnal._

Le dernier mot, trop long, avait t coup en deux par le bureau
expditeur!...

       *       *       *       *       *

Nous tions donc en 1900, aux instants mmorables de la Grande
Exposition.

J'tais  peine remis de la belle motion de _la Terre promise_, 
Saint-Eustache, que je tombai gravement malade. L'on procdait alors, 
l'Opra,  des rptitions du _Cid_, qu'on allait bientt reprendre. La
centime eut lieu au mois d'octobre de cette mme anne.

Paris tait tout en fte! La capitale, un des lieux les plus frquents
du monde, tait mieux que cela, le monde lui-mme, car tous les peuples
s'y taient donn rendez-vous. Toutes les nationalits s'y coudoyaient,
toutes les langues s'y faisaient entendre, tous les costumes y
contrastaient.

Si l'Exposition envoyait vers le ciel ses millions de notes joyeuses et
ne devait pas manquer d'obtenir dans l'histoire une place d'honneur, le
soir venu, cette foule immense accourait se reposer de ses motions du
jour dans les thtres partout ouverts; elle envahissait ce palais
magnifique lev par notre cher et grand Charles Garnier aux
manifestations de l'art lyrique et au culte de la danse.

Notre directeur, Gailhard, qui tait venu me rendre visite au mois de
mai, alors que j'tais si malade, m'avait fait promettre d'assister,
dans sa loge,  la centime qu'il esprait bien donner et qui eut lieu,
en effet, en octobre. A cette date je me rendis  son invitation.

Mlle Lucienne Brval, MM. Salza et Frdric Delmas furent acclams le
soir de la centime du _Cid_, avec un enthousiasme dlirant. Au rappel
du troisime acte, Gailhard me poussa vigoureusement au-devant de sa
loge, malgr ma rsistance...

Vous devinez, mes chers enfants, ce qui se passa sur la scne, dans le
superbe orchestre de l'Opra, et dans la salle, bonde jusqu'au cintre.




CHAPITRE XXIII

EN PLEIN MOYEN AGE


Je venais d'tre trs souffrant  Paris; j'avais prouv cette sensation
que, de la vie  la mort, le chemin est d'une facilit si grande, la
pente m'en avait sembl si douce, si reposante, que je regrettais d'tre
revenu comme en arrire, pour me revoir dans les dures et pres
angoisses de la vie.

J'avais chapp aux pnibles froids de l'hiver; nous tions au printemps
et j'allais, dans ma vieille demeure d'greville, retrouver la nature,
la grande consolatrice, dans son calme solitaire.

J'avais emport avec moi une assez volumineuse correspondance, compose
de lettres, de brochures, rouleaux, que je n'avais pas encore ouverte.
Je me proposais de le faire en route, pour me distraire des longueurs du
chemin. J'avais donc dcachet quelques lettres; je venais d'ouvrir un
rouleau: Oh! non, fis-je, c'est assez! J'tais, en effet, tomb sur
une pice de thtre...

Faut-il donc, pensais-je, que le thtre me poursuive ainsi? Moi qui
voulais ne plus en faire! J'avais donc rejet l'importun. Tout en
cheminant, question plutt de tuer le temps, comme on dit, je le repris
et me mis  parcourir ce fameux rouleau, quelque dsir contraire,
cependant, que j'en eusse.

Mon attention, superficielle et distraite d'abord, se prcisa peu 
peu,--je pris insensiblement intrt  cette lecture, tant et si bien
que je finis par ressentir une vritable surprise,--ce devint mme,
l'avouerai-je, de la stupfaction!

--Quoi! m'criai-je, une pice sans rle de femme, sinon une apparition
muette de la Vierge!

Si je fus surpris, si je restai comme stupfait, quels sentiments
tonns auraient-ils prouvs, ceux que j'avais habitus  me voir
mettre  la scne _Manon_, _Sapho_, _Thas_ et autres aimables dames?
C'est vrai; mais ils auraient oubli, alors, que la plus sublime des
femmes, la Vierge, devait me soutenir dans mon travail, comme elle se
serait montre charitable au jongleur repentant!

A peine eus-je parcouru les premires scnes que je me sentis devant
l'oeuvre d'un vritable pote, familiaris avec l'archasme de la
littrature du moyen ge. Aucun nom d'auteur ne figurait sur le
manuscrit.

M'tant adress  mon concierge pour connatre l'origine de ce
mystrieux envoi, il me fit savoir que l'auteur lui avait laiss son nom
et son adresse, en lui recommandant expressment de ne me les dvoiler
que si j'avais accept d'crire la musique de l'ouvrage.

Le titre de _Jongleur de Notre-Dame_, suivi de celui de miracle en
trois actes, me mit dans l'enchantement.

Le caractre, prcisment, de ma demeure, vestige survivant de ce mme
moyen ge, l'ambiance o je me trouvais  greville, devait envelopper
mon travail de l'atmosphre rve.

La partition termine, c'tait l'instant attendu pour en faire part 
mon inconnu.

Connaissant enfin son nom et son adresse, je lui crivis.

On ne pourrait douter de la joie avec laquelle je le fis. L'auteur
n'tait autre que Maurice Lna, l'ami si dvou que j'avais connu 
Lyon, o il occupait une chaire de philosophie.

Ce bien cher Lna vint donc  greville le 14 aot 1900. De la petite
gare, nous ne fmes qu'un bond jusqu' mon logis. L, dans ma chambre,
nous trouvmes tales, sur la grande table de travail (table fameuse,
je m'en flatte, elle avait appartenu  l'illustre Diderot) les quatre
cents pages d'orchestre et la rduction grave pour piano et chant, du
_Jongleur de Notre-Dame_.

A cette vue, Lna resta interdit. L'motion la plus dlicieuse
l'treignait...

Tous les deux, nous avions vcu heureux dans le travail. L'inconnu,
maintenant, se dressait devant nous. O? dans quel thtre allions-nous
tre jous?

La journe tait radieuse. La nature, avec ses enivrantes senteurs, la
blonde saison des champs, les fleurs des prs, cette douce union
elle-mme qui, dans la production, s'tait faite entre nous, tout nous
redisait notre bonheur! Ce bonheur d'un moment qui vaut l'ternit!...
comme l'a si bien dit le pote, Mme Daniel Lesueur.

L'enveloppante blancheur des prs nous rappelait que nous tions  la
veille du 15 aot, de cette fte ddie  la Vierge, que nous chantions
dans notre ouvrage.

N'ayant jamais de piano chez moi, et surtout  greville, je ne pouvais
satisfaire la curiosit de mon cher Lna d'entendre la musique de telle
ou telle scne...

Nous nous promenions, vers l'heure des vpres, dans le voisinage de la
vieille et vnrable glise; de loin, on pouvait distinguer les accords
de son petit harmonium. Une ide folle traversa ma pense. Hein!... si
je vous proposais, dis-je  mon ami, chose d'ailleurs irralisable dans
cet endroit sacr, mais  coup sr bien tentante, d'entrer dans l'glise
aussitt que, dserte, elle serait retourne  sa sainte obscurit: si,
dis-je, je vous faisais entendre, sur ce petit orgue, des fragments de
notre _Jongleur de Notre-Dame_? Ne serait-ce pas un moment divin dont
l'impression resterait  jamais grave en nous?... Et nous poursuivmes
notre promenade; l'ombre complaisante des grands arbres protgeait les
chemins et les routes contre les morsures d'un soleil trop ardent.

Le lendemain, triste lendemain, nous nous sparmes.

L'automne qui allait suivre, puis l'hiver, le printemps enfin de l'anne
suivante, devaient s'couler sans que, d'aucune part, me vnt l'offre de
jouer l'ouvrage.

Une visite, aussi inattendue qu'elle fut flatteuse, m'arriva quand j'y
pensais le moins. Ce fut celle de M. Raoul Gunsbourg.

J'aime  rappeler ici la haute valeur de ce grand ami, de ce directeur
si personnel, de ce musicien dont les ouvrages triomphent au thtre.

Raoul Gunsbourg m'apporta la nouvelle que, sur ses conseils, S. A. S. le
prince de Monaco m'avait dsign pour un ouvrage nouveau  monter au
thtre de Monte-Carlo.

_Le Jongleur de Notre-Dame_ tait prt. Je l'offris. Il fut convenu que
Son Altesse Srnissime daignerait venir, en personne, couter
l'oeuvre,  Paris. Cette audition eut lieu, en effet, dans la belle et
artistique demeure de mon diteur, Henri Heugel, avenue du
Bois-de-Boulogne. Elle donna au prince toute satisfaction; il nous fit
l'honneur d'exprimer,  plusieurs reprises, son sincre contentement.
L'oeuvre fut mise  l'tude, et les dernires rptitions en eurent
lieu  Paris, sous la direction de Raoul Gunsbourg.

En janvier 1902, nous quittmes Paris, Mme Massenet et moi, pour nous
rendre au palais de Monaco, o Son Altesse nous avait fort
affectueusement invits  tre ses htes. Quelle existence  l'antipode
de celle que nous quittions!

Nous avions laiss Paris, le soir, enseveli dans un froid glacial, sous
la neige, et voil que, quelques heures aprs, nous nous trouvions
envelopps d'une autre atmosphre!... C'tait le Midi, c'tait la belle
Provence; c'tait la Cte d'Azur qui s'annonait! C'tait l'idal mme!
C'tait, pour moi, l'Orient, aux portes presque de Paris!...

Le rve commenait. Faut-il dire tout ce qu'eurent de merveilleux ces
jours passs comme un songe, dans ce paradis dantesque, au milieu de ce
dcor splendide, dans ce luxueux et somptueux palais, tout embaum par
la flore des tropiques?

Ce palais, dont les tours gnoises rappelaient le quinzime sicle,
rvlait, par son aspect grandiose, ces incomparables richesses
intrieures offertes  l'admiration, ds que l'on y avait pntr.

En venant dcorer Fontainebleau, le Primatice n'avait point nglig,
arrivant d'Italie, de s'arrter en cet antique manoir de l'illustre
famille des Grimaldi. Ces plafonds admirables, ces marbres polychromes,
ces peintures que le temps a conserves, tout donnait  cette opulente
demeure, avec le charme souriant, une imposante et majestueuse beaut.
Mais ce qui dpassait, en cette fastueuse ambiance, tout ce qui nous
parlait aux yeux, ce qui allait  l'me, c'tait la haute intelligence,
cette bont sereine, cette exquise urbanit de l'hte princier qui nous
avait accueillis.

La premire du _Jongleur de Notre-Dame_ eut lieu  l'Opra de
Monte-Carlo, le mardi 18 fvrier 1902. Elle avait pour protagonistes
superbes MM. Renaud, de l'Opra, et Marchal, de l'Opra-Comique.

Dtail qui relve de la faveur qu'on voulut bien lui faire, c'est que
l'ouvrage fut jou quatre fois de suite pendant la mme saison.

Deux ans aprs, mon cher directeur, Albert Carr, donnait la premire du
_Jongleur de Notre-Dame_, au thtre de l'Opra-Comique, avec cette
distribution idale: Lucien Fugre, Marchal, le crateur, et Allard.

L'ouvrage a dpass depuis longtemps,  Paris, la centime, et je puis
ajouter qu'au moment o j'cris ces lignes _le Jongleur de Notre-Dame_
est au rpertoire des grands thtres d'Amrique depuis plusieurs
annes.

Une particularit intressante  signaler, c'est que le rle du Jongleur
fut cr au Mtropolitan House par Mary Garden, l'tincelante artiste
admire  Paris comme aux tats-Unis!

Mes sentiments sont un peu effars, je l'avoue, de voir ce moine jeter
le froc, aprs le spectacle, pour reprendre ensuite une lgante robe de
la rue de la Paix. Toutefois, devant le triomphe de l'artiste, je
m'incline et j'applaudis.

Ainsi que je l'ai dit, cet ouvrage attendait son heure, et, comme
Carvalho m'avait autrefois engag  crire la musique de la pice tant
applaudie au Thtre-Franais, _Grislidis_, d'Eugne Morand et Armand
Silvestre, j'avais crit cette partition, par intervalles, durant mes
voyages dans le Midi et au Cap d'Antibes. Ah! cet htel du cap
d'Antibes! Sjour unique, sjour  nul autre pareil! C'tait l'ancienne
proprit cre par Villemessant, qu'il avait baptise si justement et
si heureusement _Villa Soleil_, et qu'il destinait aux journalistes
accabls par la misre et par l'ge.

Reprsentez-vous, mes chers enfants, une grande villa aux murailles
blanches, empourpre tout entire par les feux de ce clair et bon soleil
du Midi, ayant pour ceinture merveilleuse un bois d'eucalyptus, de
myrtes et de lauriers. L'on en descend par des alles ombreuses,
imprgnes des parfums les plus suaves, vers la mer, cette mer qui, de
la Cte d'Azur et de la Riviera, le long des ctes denteles de
l'Italie, s'en va promener ses vagues transparentes jusqu' l'antique
Hellade, comme pour lui porter sur ses ondes azures qui baignent la
Provence le salut lointain de la cit phocenne.

Qu'elle me plaisait, mes chers enfants, ma chambre ensoleille! Que vous
eussiez t heureux de m'y voir travaillant dans le calme et la paix, en
pleine jouissance d'une sant parfaite!

Ayant parl de _Grislidis_, j'ajouterai que, possdant deux ouvrages
libres, celui-ci et _le Jongleur de Notre-Dame_, mon diteur en
entretint Albert Carr, dont le choix se porta sur _Grislidis_. Ce fut
le motif pour lequel, ainsi que je l'ai crit plus haut, _le Jongleur de
Notre-Dame_ fut reprsent  Monte-Carlo en 1902.

_Grislidis_ prit donc les devants, et cet ouvrage fut donn 
l'Opra-Comique, le 20 novembre 1901.

Mlle Lucienne Brval en fit une cration superbe. Le baryton Dufranne
parut pour la premire fois dans le rle du marquis, mari de Grislidis;
il obtint un succs clatant ds son entre en scne; Fugre fut
extraordinaire dans le rle du Diable, et Marchal tendrement amoureux
dans celui d'Alain.

J'aimais beaucoup cette pice. Tout m'en plaisait.

Elle faisait converger vers des sentiments si touchants la fire et
chevaleresque allure du haut et puissant seigneur partant pour les
croisades, l'aspect fantastique du diable vert, qu'on aurait dit chapp
d'un vitrail de cathdrale mdivale, la simplicit du jeune Alain et la
dlicieuse petite figure de l'enfant de Grislidis! Nous avions pour ce
grand personnage une petite fille de trois ans qui tait le thtre
mme. Comme au second acte l'enfant, sur les genoux de Grislidis,
devait donner l'illusion de s'endormir, la petite artiste trouva seule
le geste utile et comprhensible de loin pour le public: elle laissa
tomber un de ses bras, comme accable de fatigue. O la dlicieuse petite
cabotine!

Albert Carr avait trouv un oratoire de caractre archaque et
historique d'un art parfait, et, quand le rideau se leva sur le jardin
de Grislidis, ce fut un enchantement. Quel contraste entre les lis
fleuris du premier plan et l'antique et sombre castel  l'horizon!

Et ce dcor du prologue, tapisserie anime, une trouvaille!

Quelles joies je me promettais de pouvoir travailler au thtre avec mon
vieil ami Armand Silvestre, connu par moi d'une faon si amusante!
Depuis un an dj, il tait souffrant et il m'crivait: Va-t-on me
laisser mourir avant de voir _Grislidis_  l'Opra-Comique?... Il
devait, hlas! en tre ainsi, et ce fut mon cher collaborateur, Eugne
Morand, qui nous aida de ses conseils de pote et d'artiste.

Alors que je travaillais  _Grislidis_, un rudit tout fru de
littrature du moyen ge, et qui s'intressait aimablement  un sujet de
cette poque, me confia un travail qu'il avait fait sur ce temps-l,
travail bien ardu et dont je ne pouvais tirer assez parti.

Je l'avais montr  Grme, esprit curieux de tout, et comme nous tions
runis, Grme, l'auteur et moi, notre grand peintre, qui avait
l'-propos si rapide et si amusant, dit  l'auteur, qui attendait son
opinion: Ah! comme je me suis endormi avec plaisir en vous lisant
hier! Et l'auteur de s'incliner, compltement satisfait.




CHAPITRE XXIV

DE CHRUBIN A THRSE


Je venais de voir jouer au Thtre-Franais trois actes, d'une allure
toute nouvelle, qui m'avaient fort intress. C'tait _le Chrubin_, de
Francis de Croisset.

J'tais, deux jours aprs, chez l'auteur, dont le talent trs remarqu
n'a cess de s'affirmer hautement depuis, et je lui demandais la pice.

Il me souvient que ce fut par un jour de pluie,  l'issue de la
glorieuse crmonie qui nous avait runis devant la statue d'Alphonse
Daudet qu'on inaugurait, en revenant par les Champs-lyses, que nous
tablmes nos accords.

Le titre, le milieu, l'action, tout me charmait dans ce dlicieux
_Chrubin_.

J'en crivis la musique  greville.

En prononant le nom de cette chre petite ville, oasis de paix et de
tranquillit parfaite dans ce beau dpartement de Seine-et-Marne--vous
savez, mes chers enfants, qu'elle abrite la vieille demeure de vos
grands-parents--mes penses se reportent aussitt vers les souvenirs qui
s'en chappent, vers ceux que vous voudrez conserver quand nous ne
serons plus l...

Ces arbres vous rappelleront que c'est la main de vos grands-parents,
qui vous auront tant aims, qui a dirig leurs ramures pour en dispenser
l'ombre contre les rayons du soleil et vous apporter leur douce et
tendre fracheur dans les ts brlants.

Avec quelle joie nous les avons vus crotre, ces arbres! Nous pensions
tant  vous, en admirant leur lente et prcieuse croissance!

Vous voudrez les respecter, ne point permettre  la hache de les
frapper! Il semble que les blessures que vous leur feriez arriveraient
jusqu' nous, par del la mort, nous atteindraient dans la tombe, et
vous ne le voudrez pas!...

       *       *       *       *       *

S. A. S. le prince de Monaco, ayant eu connaissance de la mise en
musique de _Chrubin_, et se souvenant de ce _Jongleur de Notre-Dame_,
qu'il avait si splendidement accueilli et que je lui avais
respectueusement ddi, me fit proposer par M. Raoul Gunsbourg d'en
donner la premire  Monte-Carlo. On peut imaginer avec quel lan
j'accueillis cette proposition. J'allais donc, avec Mme Massenet, me
retrouver en ce pays idal et dans ce palais ferique, dont nous avions
conserv de si imprissables souvenirs.

Chrubin fut cr par Mary Garden, la tendre Nina par Marguerite
Carr,--l'ensorcelante Ensoleillad par la Cavalieri,--et le rle du
philosophe fut rempli par Maurice Renaud.

Ce fut, en vrit, une interprtation dlicieuse. La soire se
prolongea, grce aux acclamations et aux _bis_ constants dont on fta
les artistes; les spectateurs les tinrent littralement dans une
atmosphre du plus dlirant enthousiasme.

Le sjour au palais fut pour nous une suite d'indicibles enchantements
que nous devions, d'ailleurs, voir se renouveler, par la suite, quand
nous nous retrouvmes les htes de ce prince de la science,  l'me si
haute et si belle.

Henri Cain, qui, pour _Chrubin_, avait t mon collaborateur avec
Francis de Croisset, m'avait amus, entre temps, en me faisant crire la
musique d'un joli et pittoresque ballet en un acte: _Cigale_.

L'Opra-Comique le donna le 4 fvrier 1904. La ravissante et talentueuse
Mlle Chasle fut notre Cigale, et Messmaecker, de l'Opra-Comique, mima
en travesti, d'une faon dsopilante, le rle de Mme Fourmi, rentire!

De ceux qui assistrent aux rptitions de _Cigale_, je fus, certes,
celui qui s'y divertit le plus. Il y avait,  la fin, une scne fort
attendrissante et d'une posie exquise: celle d'une apparition d'ange,
avec une voix d'ange qui chantait au loin. La voix d'ange tait celle de
Mlle Guiraudon, devenue Mme Henri Cain.

Un an aprs, ainsi que je l'ai dit, le 14 fvrier 1905, _Chrubin_ fut
reprsent  l'Opra princier de Monte-Carlo, et, le 23 mai suivant,
l'on cltura avec lui la saison de l'Opra-Comique,  Paris. En
paraissant  ce dernier thtre, la distribution n'avait t modifie
que pour le rle du philosophe, qui, passant  Lucien Fugre, y venait
ajouter un nouveau succs  tant d'autres dj obtenus par cet artiste,
et pour celui de l'Ensoleillad, qui fut confi  la charmante Mme
Vallandri.

       *       *       *       *       *

Vous m'observerez peut-tre, mes chers enfants, que je ne vous ai rien
dit encore d'_Ariane_, dont vous avez vu les pages  greville, pendant
plusieurs ts. La raison en est que je ne parle jamais d'un ouvrage que
lorsqu'il est termin et grav. Je n'ai rien dit d'_Ariane_, pas
davantage que de _Roma_, dont j'avais crit les premires scnes en
1902, enthousiasm que j'tais par la tragdie sublime, la _Rome
vaincue_, d'Alexandre Parodi.

A l'heure o je trace ces lignes, les cinq actes de _Roma_ sont en
rptitions, pour Monte-Carlo et pour l'Opra, mais, silence! j'en dis
dj trop... A plus tard!...

Je reprends donc le courant de ma vie.

_Ariane!_ _Ariane!_ l'ouvrage qui m'a fait vivre dans des sphres si
leves! En pouvait-il tre autrement avec la fire collaboration de
Catulle Mends, le pote des aspirations et des rves thrs?

Ce fut un jour mmorable dans ma vie que celui o mon ami Heugel
m'annona que Catulle Mends tait prt  me lire le pome d'_Ariane_.

Depuis trs longtemps germait en moi le dsir de pleurer les larmes
d'Ariane. Je vibrais donc de toutes les forces de mon coeur et de ma
pense avant de connatre le premier mot de la premire scne!

Rendez-vous fut pris pour cette lecture. Elle eut lieu chez Catulle
Mends, 6, rue Boccador, dans le logis si personnellement artistique de
ce grand lettr et de sa femme exquise, pote, elle aussi, du plus
parfait talent.

Je sortis de l, tout enfivr, le pome dans ma poche, contre mon
coeur, comme pour lui en faire sentir les battements, et je montai
dans une victoria dcouverte pour rentrer chez moi. La pluie tombait 
torrent, je ne m'en tais pas aperu. C'tait srement les larmes
d'Ariane qui, avec dlices, mouillaient ainsi tout mon tre.

Chres et bonnes larmes, comme vous deviez un jour couler avec bonheur,
pendant ces dlicieuses rptitions! De quelle estime, de quelles
attentions en effet, n'tais-je pas combl par mon cher directeur
Gailhard, comme aussi par mes bien remarquables interprtes!

Au mois d'aot 1905, je me promenais tout pensif, sous la pergola de
notre demeure d'greville, quand, soudain, la trompe d'une automobile
rveilla les chos de ce paisible pays.

N'tait-ce pas Jupiter tonnant au ciel, _Coelo tonantem Jovem_, comme
et dit Horace, le dlicat pote des _Odes_? Un instant je pus le
croire, mais quelle ne fut pas ma surprise,--surprise entre toutes
agrable--lorsque, de ce tonitruant soixante  l'heure, je vis descendre
deux voyageurs qui, pour ne point arriver du ciel, n'en venaient pas
moins me faire entendre les accents les plus paradisiaques de leurs voix
amies.

L'un tait le directeur de l'Opra, Gailhard, et l'autre, l'rudit
architecte du monument Garnier. Mon directeur venait me demander o j'en
tais d'_Ariane_, et si je voulais confier cet ouvrage  l'Opra?

On monta dans ma grande chambre, qu'avec ses tentures jaunes et ses
meubles de l'poque on et volontiers prise pour celle d'un gnral du
premier Empire. J'y montrai aussitt, sur une grande table en marbre
noir supporte par des sphinx, un amoncellement de feuilles. C'tait
toute la partition termine.

Au djeuner, entre la sardine du hors-d'oeuvre et le fromage du
dessert,  dfaut du cassoulet parfait, dlice pour un Toulousain, je
dclamai plusieurs situations de la pice. Puis mes convives, mis en
charmante humeur, voulurent bien accepter de faire le tour du
propritaire.

Ce fut tout en faisant les cent pas sous la pergola dont j'ai parl, et
dans l'ombre dlicieusement frache et paisse des vignes, dont le
feuillage formait ce verdoyant encorbeillement, que l'on dcida de
l'interprtation.

Le rle d'Ariane fut destin  Lucienne Brval, celui de la dramatique
Phdre  Louise Grandjean, et, d'un commun accord, nous souvenant du
tragique talent de Lucy Arbell, dont les succs s'affirmaient  l'Opra,
nous lui destinmes le rle de la sombre et belle Persphone, reine des
Enfers.

Muratore et Delmas furent tout indiqus pour Thse et pour Pirithos.

En nous quittant, Gailhard, se souvenant de la forme simple et confiante
dont nos pres, au bon vieux temps, s'engageaient entre eux, cueillit
une branche  l'un des eucalyptus du jardin, et, l'agitant en me le
montrant, il me dit: Voici le gage des promesses que nous avons
changes aujourd'hui. Je l'emporte avec moi!

Puis mes htes remontrent dans leur auto et ils disparurent  mes yeux,
envelopps de la poussire tourbillonnante du chemin. Emmenaient-ils
vers la grande ville les ralisations prochaines de mes biens chres
esprances? Tout en remontant  ma chambre, je me le demandais.

Fatigu, bris par les motions de la journe, je me couchai.

Le soleil brillait encore  l'horizon, dans toute la gloire de ses feux.
Il venait empourprer mon lit de ses rayons clatants. Je m'endormis dans
un rve, le rve le plus beau qui puisse vous bercer aprs la tche
remplie.

On le croira sans peine. Je ne ressemblais gure,  ce moment,  ces
poules tellement agites qu'elles parlent de passer la nuit, selon
l'expression d'Alphonse Daudet.

       *       *       *       *       *

Je place ici un dtail concernant _Ariane_. On verra qu'il ne manque pas
d'importance, au contraire.

Ma petite Marie-Magdeleine tait venue  greville, passer quelques
jours auprs de ses grands-parents. Cdant  sa curiosit, je lui
racontai la pice. J'en tais arriv a l'instant o Ariane est mene aux
Enfers, afin d'y retrouver l'me errante de sa soeur Phdre, et comme
je m'arrtais, ma petite-fille de s'exclamer aussitt: Et maintenant,
bon papa, nous allons tre aux Enfers?

La voix argentine et bien cline de la chre enfant, son interrogation
si soudaine, si naturelle, produisirent sur moi un effet trange,
presque magique. J'avais prcisment l'intention de demander la
suppression de cet acte, mais subitement, je me dcidai  le conserver
et je rpondis  la juste question de l'enfant: Oui, nous allons dans
les Enfers! Et j'ajoutai: Nous y verrons l'mouvante figure de
Persphone, retrouvant avec enivrement ces roses, ces roses divines, qui
lui rappellent la terre bien-aime o elle vcut jadis, avant de devenir
la reine de ce terrible sjour, ayant comme sceptre un lis noir  la
main.

       *       *       *       *       *

Cette visite aux Enfers ncessite une mise en scne, une interprtation
que je qualifierais volontiers d'intensives. J'tais all  Turin (mon
dernier voyage dans ce beau pays) par un froid assez vif, c'tait le 14
dcembre 1907, accompagn de mon cher diteur, Henri Heugel, assister
aux dernires rptitions du Regio, le thtre royal o, pour la
premire fois en Italie, on avait mont _Ariane_. L'ouvrage avait une
luxueuse mise en scne et des interprtes remarquables. La grande
artiste, Maria Farneti, remplissait le rle d'Ariane. J'observai surtout
le soin particulier avec lequel Serafin, l'minent chef d'orchestre,
faisant fonctions de rgisseur, mettait en scne l'acte des Enfers.
Notre Persphone tait aussi tragique que possible; l'air des roses,
cependant, me paraissait manquer d'motion. Je me souviens lui avoir
dit,  la rptition au foyer, en lui jetant une brasse de roses dans
ses bras large ouverts, de les presser ardemment contre son coeur,
comme elle et fait, ajoutais-je, d'un mari, d'un fianc toujours aim,
qu'elle n'aurait pas vu depuis vingt ans! Des roses depuis si longtemps
disparues, au cher ador qu'enfin l'on retrouve, il n'y a pas loin!
Pensez-y, signorina, et l'effet sera certain! La charmante artiste
sourit; avait-elle compris?...

       *       *       *       *       *

_Ariane_ donc tait termine. Mon illustre ami, Jules Claretie, l'ayant
appris, me rappela la promesse que je lui avais faite d'crire
_Thrse_, drame lyrique en deux actes. Il ajouta: L'ouvrage sera
court, car l'motion qu'il dgage ne saurait se prolonger.

Je me mis au travail. Mes souvenirs vous en reparleront plus tard.

J'ai fait allusion, mes chers enfants, au plaisir que je ressentais 
chaque rptition apportant constamment des trouvailles de scne et de
sentiments. Ah! avec quelle intelligence dvoue, incessamment en veil,
nos artistes suivaient les prcieux conseils de Gailhard!

Le mois de juin, cependant, fut marqu de jours sombres. Une de nos
artistes tomba trs gravement malade. On lutta, pour l'arracher  la
mort, pendant 36 heures!...

L'ouvrage tant presque termin comme scne, et cette artiste devant
nous manquer pendant plusieurs semaines, on arrta les rptitions
pendant l't, pour les reprendre  la fin de septembre, tous nos
artistes tant alors runis et bien portants, de faon  rpter,
gnralement, en octobre et passer  la fin du mois.

Ce qui fut dit fut fait; exactitude rare au thtre. La premire eut
lieu le 31 octobre 1906.

Catulle Mends, qui avait t souvent svre pour moi dans ses critiques
de presse, tait devenu mon plus ardent collaborateur, et, chose digne
de remarque, il apprciait avec joie le respect que j'avais apport  la
dclamation de ses beaux vers.

Dans notre travail commun ainsi que dans nos tudes d'artistes au
thtre, j'aimais en lui ces lans de dvouement et d'affection, cette
estime dans laquelle il me tenait.

Les reprsentations se succdrent jusque dix fois par mois, fait unique
dans les annales du thtre pour un ouvrage nouveau, et cela se
poursuivit ainsi jusqu' la soixantime.

A ce propos on demandait  notre Persphone, Lucy Arbell, combien de
fois elle avait jou l'ouvrage, tant certain que sa rponse ne serait
pas exacte. videmment, elle rpondit: Soixante fois.--Non! exclama son
interlocuteur; vous l'avez jou cent vingt fois, puisque vous avez
toujours biss l'air des roses!

Ce furent les nouveaux directeurs, MM. Messager et Broussan, auxquels je
dus cette soixantime qui semble, jusqu' ce jour, tre la dernire de
cet ouvrage dont l'aurore fut si brillante.

       *       *       *       *       *

Quelle diffrence, je le dis encore, entre la faon dont mes ouvrages
taient monts depuis des annes, avec ce qu'il en avait t  l'poque
de mes dbuts!

Mes premiers ouvrages devaient tre reprsents en province, dans de
vieux dcors, et il me fallait entendre de la part du rgisseur, des
paroles de ce genre: Pour le premier acte, nous avons trouv un vieux
fond de _la Favorite_; pour le second, deux chssis de _Rigoletto_,
etc., etc.

Je me souviens encore d'un directeur obligeant qui, sachant que, la
veille d'une premire, je manquais d'un tnor, m'en offrit un, en me
prvenant ainsi: Cet artiste connat le rle, mais je dois vous dire
qu'il est toujours _tomb_ au troisime acte!

Ce mme thtre me rappelle que j'y connus une basse qui avait une
prtention trange, plus trangement exprime encore: Ma voix, disait
notre basse, descend _tellement_ qu'on ne peut pas trouver la note sur
le piano!...

Eh bien! tous ces artistes amis furent de braves et vaillants artistes.
Ils me rendirent service et eurent leurs annes de succs.

Mais je m'aperois que je m'attarde  vous parler de ces souvenirs
d'antan. J'ai  vous entretenir, mes chers enfants, du nouvel ouvrage
qui allait entrer en rptition  Monte-Carlo, je veux dire _Thrse_.




CHAPITRE XXV

EN PARLANT DE 1793


Georges Cain, mon grand ami, l'minent et loquent historiographe du
Vieux Paris, nous avait runis un matin de l't 1905: la belle et
charmante Mme Georges Cain, Mlle Lucy Arbell, de l'Opra, et quelques
autres personnes, pour visiter ensemble ce qui fut, autrefois, le
couvent des Carmes, dans la rue de Vaugirard.

Nous avions parcouru les cellules de l'ancien clotre, vu le puits o la
horde sanguinaire des septembriseurs jeta les corps des prtres
massacrs, nous tions arrivs  ces jardins demeurs tristement
clbres par ces effroyables boucheries, quand, s'arrtant dans le chaud
et prenant rcit de ces lugubres vnements, Georges Cain nous montra
une forme blanche qui errait au loin, solitaire.

C'est l'me de Lucile Desmoulins, fit-il. La pauvre Lucile Desmoulins,
si forte et si courageuse auprs de son mari qu'on mena  l'chafaud,
o, elle-mme, bientt, ne tardait pas  le suivre.

Ni ombre, ni fantme! La forme blanche tait bien vivante!... C'tait
Lucy Arbell qui, envahie par une crise poignante de sensibilit, s'tait
carte pour cacher ses larmes.

  _Thrse se rvlait dj..._

A peu de jours de l, je djeunais  l'Ambassade d'Italie. Au dessert,
la si aimable comtesse Tornielli nous raconta avec la grce charmante,
la fine et sduisante loquence qui lui sont familires, l'histoire du
palais de l'Ambassade, rue de Grenelle.

En 1793, ce palais appartenait  la famille des Galliffet. Des membres
de cette illustre maison, les uns avaient t guillotins, les autres
avaient migr  l'tranger. On voulait vendre l'immeuble comme bien de
la nation; il se trouva, pour s'y opposer, un vieux serviteur au
caractre ferme et dcid. Je suis le peuple, dit-il, et vous
n'enlverez pas au peuple ce qui lui appartient. Je suis chez moi,
ici!...

Lorsque, en 1798, l'un des migrs survivants des Galliffet revint 
Paris, sa premire pense fut d'aller voir la demeure familiale. Sa
surprise fut grande d'y tre reu par le fidle serviteur, dont l'pre
et nergique parole en avait empch la spoliation. Monseigneur, dit
celui-ci en tombant aux pieds de son matre, j'ai su conserver votre
bien. Je vous le rends!

_Le pome de Thrse s'annonait!_ Cette rvlation le faisait
pressentir.

       *       *       *       *       *

Je peux dire que c'est  Bruxelles, en novembre de cette anne-l, dans
le Bois de la Cambre, que j'eus la premire vision musicale de
l'ouvrage.

C'tait en un bel aprs-midi, par un ple soleil aux lueurs automnales.
On sentait qu'une sve gnreuse se retirait lentement de ces beaux
arbres. Le vert et gai feuillage qui couronnait leur cime avait disparu.
Une  une, au caprice du vent, tombaient les feuilles grilles,
roussies, jaunies par le froid, ayant pris  l'or, ironie de la nature!
son clat, ses nuances comme ses teintes les plus varies.

Rien ne ressemblait moins aux arbres maigres et chtifs de notre bois de
Boulogne. Au dveloppement de leurs rameaux, ces arbres magnifiques
pouvaient rappeler ceux tant admirs dans les parcs de Windsor et de
Richemond. Je marchais sur ces feuilles mortes, et les chassais du pied;
leur bruissement me plaisait, il accompagnait dlicieusement mes
penses.

J'tais d'autant plus au coeur de l'ouvrage, dans les entrailles du
sujet, que, parmi les quatre ou cinq personnes avec lesquelles je me
trouvais, figurait la future hrone de _Thrse_.

Je recherchais partout, avidement, ce qui se rapportait aux temps
horribles de la Terreur, tout ce qui, dans les estampes, pouvait me
redire la sinistre et sombre histoire de cette poque, afin d'en rendre
avec la plus grande vrit possible les scnes du second acte, que
j'avoue aimer profondment.

tant donc rentr  Paris, ce fut dans mon logis de la rue de Vaugirard
que, pendant tout l'hiver et le printemps (j'achevai l'ouvrage, l't,
aux bords de la mer), je composai la musique de _Thrse_.

Je me souviens qu'un matin, le travail d'une situation qui rclamait
imprieusement le secours immdiat de mon collaborateur, Jules Claretie,
m'avait fort nerv. Je me dcidai incontinent  crire au ministre des
Postes, Tlgraphes et Tlphones, pour qu'il m'accordt cette chose
presque impossible: avoir le tlphone plac chez moi, dans la journe,
avant quatre heures!...

Ma lettre, naturellement, refltait plutt le ton d'une supplique
dfrente.

Aurais-je pu l'esprer? Quand je rentrai de mes occupations, je trouvai
sur ma chemine un joli appareil tlphonique, tout neuf!

Le ministre, M. Brard, lettr des plus distingus, avait d
s'intresser sur-le-champ  mon capricieux dsir. Il m'envoya _illico_
une quipe d'une vingtaine d'hommes munis de tout ce qu'il fallait pour
un rapide placement.

O le cher et charmant ministre! Je l'aime d'autant plus qu'il eut un
jour pour moi une parole bien aimable: J'tais heureux, fit-il, de vous
donner cette satisfaction,  vous qui m'avez si souvent caus tant de
plaisir au thtre, avec vos ouvrages.

_Par pari refertur_, oui, c'tait la rciproque, mais rendue avec une
grce et une obligeance que j'apprciai hautement.

Allo!... Allo! A mon premier essai, on s'en doute, je fus trs inhabile.
Je parvins cependant  avoir la communication.

J'appris aussi, autre gracieuset bien utile, que mon numro ne
figurerait pas  l'_Annuaire_. Personne donc ne pourrait m'appeler. Je
serais seul  pouvoir user du merveilleux instrument.

Je ne tardai pas  tlphoner  Claretie. Il resta fort surpris de cet
appel lui venant de la rue Vaugirard. Je lui communiquai mes ides sur
la scne difficile qui avait occasionn la mise en place du tlphone.

Il s'agissait de la dernire scne.

Je lui tlphonai:

_Faites gorger Thrse et tout sera bien._

J'entendis une voix qui m'tait inconnue et qui poussait des cris
affols (notre fil tait en communication maladroite avec un autre
abandonn); elle me hurlait:

_Ah! si je savais qui vous tes, gredin! je vous dnoncerais  la
police. Un crime pareil! De qui est-il question?_

Subitement la voix de Claretie:

_Une fois gorge, elle ira rejoindre son mari dans la charrette. Je
prfre cela au poison!_

La voix du monsieur:

_Ah! c'est trop fort! Maintenant, les sclrats, ils vont l'empoisonner!
J'appelle la surveillante!... Je veux une enqute!..._

Une friture norme se produisit dans l'appareil, et le calme bienheureux
reparut.

Il tait temps; avec un abonn mont  un tel diapason, nous risquions,
Claretie et moi, de passer un mauvais quart d'heure! J'en tremble
encore!

Souvent, depuis, je travaillai avec Claretie dialoguant de chaque ct
d'un fil, et ce fil d'Ariane conduisit ma voix jusqu' celle de
Persphone, je veux dire... de Thrse,  laquelle je faisais entendre
telle ou telle terminaison vocale, voulant avoir son opinion, avant de
l'crire.

Par une belle journe de printemps, j'tais all revoir le parc de
Bagatelle, et ce joli pavillon, alors encore abandonn, construit sous
Louis XVI par le comte d'Artois. Je fixai bien dans ma mmoire ce
dlicieux petit chteau que la Rvolution triomphante avait laiss
devenir une entreprise de ftes champtres, aprs en avoir spoli son
ancien propritaire. En rentrant en sa possession, sous la Restauration,
le comte d'Artois l'avait appel Babiole. Bagatelle ou Babiole,
c'est tout un, et ce mme pavillon devait, presque de nos jours, tre
habit par Richard Wallace, le clbre millionnaire, philanthrope et
collectionneur.

Je voulus, plus tard, que le dcor du premier acte de _Thrse_ le
rappelt exactement. Notre artiste fut particulirement sensible  cette
pense. On sait, en effet, la parent qui l'unit  la descendance des
marquis d'Hertford.

La partition une fois termine et connaissant les intentions de Raoul
Gunsbourg, qui avait dsir cet ouvrage pour l'Opra de Monte-Carlo,
nous fmes informs, Mme Massenet et moi, que S. A. S. le prince de
Monaco honorerait de sa prsence notre modeste demeure et viendrait
djeuner chez nous avec le chef de sa maison, M. le comte de Lamotte
d'Allogny. Immdiatement, nous invitmes mon cher collaborateur et Mme
Claretie, ainsi que mon excellent diteur et ami et Mme Heugel.

Le prince de Monaco, d'une si haute simplicit, voulut bien s'asseoir
prs d'un piano que j'avais fait venir pour la circonstance, et il
couta quelques passages de _Thrse_. Il apprit de nous ce dtail. Lors
de la premire lecture  notre cratrice, Lucy Arbell, en vritable
artiste, m'arrta comme j'tais en train de chanter la dernire scne,
celle o Thrse, en poussant un grand cri d'pouvante, aperoit la
terrible charrette emmenant son mari, Andr Thorel,  l'chafaud, et
clame de toutes ses forces: Vive le roi! pour tre ainsi assure de
rejoindre son mari dans la mort. Ce fut  cet instant, dis-je, que notre
interprte, violemment mue, m'arrta et me fit, dans un lan de
transport: Jamais je ne pourrai _chanter_ cette scne jusqu'au bout,
car lorsque je reconnais mon mari, celui qui m'a donn son nom, qui a
sauv Armand de Clerval, je dois perdre la voix. Je vous demande donc de
_dclamer_ toute la fin de la pice.

Les grands artistes, seuls, ont le don inn de ces mouvements
instinctifs; tmoin Mme Fids-Devris qui me demanda de refaire l'air de
Chimne: Pleurez mes yeux!... Elle trouvait qu'elle n'y pensait qu'
son pre mort, qu'elle oubliait trop son ami Rodrigue!

Un geste bien sincre aussi, fut trouv par le tnor Talazac, crateur
de Des Grieux. Il voulut ajouter: _toi!..._ avant le _vous_! qu'il lance
en retrouvant Manon, dans le sminaire de Saint-Sulpice. Ce _toi_!
n'indiquait-il pas le premier cri de l'ancien amant, retrouvant sa
matresse?

       *       *       *       *       *

Les premires tudes de _Thrse_ eurent lieu dans le bel appartement,
si richement dcor de tableaux anciens et d'oeuvre d'art, que Raoul
Gunsbourg possde rue de Rivoli. Nous tions au premier jour de l'an;
nous le ftmes en travaillant dans le salon, de huit heures du soir 
minuit.

Au dehors, il faisait un froid trs vif, mais un superbe feu nous le
laissait ignorer; et ce fut dans cette douce et toute exquise atmosphre
qu'on but le champagne  la ralisation prochaine de nos communes
esprances.

taient-elles assez mouvantes, ces rptitions, qui runissaient ces
trois beaux artistes: Lucy Arbell, Edmond Clment et Dufranne!

Le mois suivant, le 7 fvrier 1907, eut lieu la premire de _Thrse_, 
l'Opra de Monte-Carlo.

Ma chre femme et moi, nous tions, cette anne encore, les htes du
prince, dans ce magnifique palais pour lequel je vous ai dj dit toute
mon admiration.

Son Altesse nous avait invits dans la loge princire, la mme loge o
j'avais t appel,  la fin de la premire du _Jongleur de Notre-Dame_,
et dans laquelle, en vue du public, le prince de Monaco m'avait plac
lui-mme, sur la poitrine, le grand cordon de son ordre de
Saint-Charles.

Aller au thtre, c'est bien; autre chose, cependant, est d'assister 
la reprsentation et d'couter! Je repris donc, le soir de _Thrse_, ma
place accoutume dans le salon du prince. Des tentures et des portes le
sparaient de la loge. J'y tais seul, dans le silence, du moins je le
pouvais supposer.

Le silence? Parlons-en! Le vacarme des acclamations qui saluaient nos
trois artistes fut  ce point formidable que ni portes, ni tentures n'y
rsistrent, ne parvinrent  l'touffer!

Au dner officiel donn au palais, le lendemain, nos crateurs applaudis
taient invits et fts. Mon clbre confrre, M. Louis Dimer, le
merveilleux virtuose qui avait consenti  jouer le clavecin au premier
acte de _Thrse_, Mme Louis Dimer, Mme Massenet et moi, nous en tions
galement. Nous n'avions, ma femme et moi, pour arriver  la salle du
banquet, qu' gravir l'escalier d'honneur. Il tait proche de notre
appartement, cet appartement idalement beau, vritable sjour de rve.

Pendant deux annes conscutives, _Thrse_ fut reprise  Monte-Carlo,
et, avec Lucy Arbell, la cratrice, nous avions le brillant tnor
Rousselire et le matre professeur Bouvet.

Au mois de mars 1910, des ftes d'un clat inusit, vritablement inou,
eurent lieu  Monaco pour l'inauguration du colossal palais du Muse
ocanographique.

A la reprsentation de gala, on redonna _Thrse_, devant un public
compos de membres de l'Institut, confrres de Son Altesse Srnissime,
membre de l'Acadmie des sciences. Quantit d'illustrations, de savants
du monde entier, les reprsentants du corps diplomatique, ainsi que M.
Loubet, ancien prsident de la Rpublique, taient l.

Le matin de la sance solennelle d'inauguration, le prince pronona un
admirable discours, auquel rpondirent les prsidents des acadmies
trangres.

J'tais dj fort souffrant et je ne pus prendre ma place au banquet qui
eut lieu au palais, et  la suite duquel on se rendit au spectacle de
gala dont j'ai parl.

Mon confrre de l'Institut, Henri Roujon, voulut bien, au banquet du
lendemain matin, lire le discours que j'aurais d prononcer moi-mme, si
je n'avais t oblig de garder le lit.

tre lu par Henri Roujon, c'est un honneur et un succs!

Saint-Sans, invit aussi  ces ftes et habitant le palais, ne cessa de
me prodiguer les marques de la plus affectueuse sollicitude. Le prince
lui-mme daigna me visiter dans ma chambre de malade, et chacun me
redisait, avec le succs de la reprsentation, celui de notre Thrse,
Lucy Arbell.

Mon mdecin, aussi, qui m'avait quitt, le soir, plus calme, ouvrit ma
porte vers les minuit. Ce fut, sans doute, pour prendre de mes
nouvelles, mais galement pour me parler de la belle reprsentation. Il
savait que ce serait un baume d'une efficacit certaine pour moi.

Un dtail qui me causa une grande satisfaction fut celui-ci:

On avait reprsent _le Vieil Aigle_, de Raoul Gunsbourg, o Mme
Marguerite Carr, femme du directeur de l'Opra-Comique, se vit
acclame. _Thrse_ tait en mme temps sur l'affiche. Albert Carr, qui
avait assist  la reprsentation, ayant rencontr un de ses amis
parisiens aux fauteuils d'orchestre, lui annona qu'il jouerait
_Thrse_,  l'Opra-Comique, avec la bien dramatique cratrice.

Effectivement, quatre ans aprs la premire  Monte-Carlo, et aprs tant
d'autres thtres qui avaient dj reprsent cet ouvrage, la premire
de _Thrse_ eut lieu,  l'Opra-Comique, le 28 mai 1911, et _l'cho de
Paris_ voulut bien faire paratre, pour la circonstance, un supplment
merveilleusement prsent.

Au moment o j'cris ces lignes, je lis que le second acte de _Thrse_
fait partie du rare programme de la fte qui m'est offerte,  l'Opra,
le dimanche 10 dcembre 1911, par l'oeuvre pie, franaise et
populaire: les Trente Ans de Thtre, la si utile cration de mon ami
Adrien Bernheim, qui a l'esprit aussi gnreux que l'me grande et
bonne.

       *       *       *       *       *

Un tendre ami me disait dernirement: Si vous avez crit _le Jongleur
de Notre-Dame_ avec la foi, vous avez crit _Thrse_ avec le coeur.

Rien ne pouvait tre pens plus simplement et me toucher davantage.




CHAPITRE XXVI

D'ARIANE A DON QUICHOTTE


Je reprenais, ce matin, le cours de _Mes Souvenirs_, quand j'appris une
nouvelle qui me navra: la mort d'une amie de mon enfance, Mme
Maucorps-Delsuc!

Je dois  ce parfait professeur, qui enseigna autrefois le solfge au
Conservatoire, les conseils prcieux qui contriburent  me faire
obtenir mon prix de piano, en 1859. Mme Maucorps meurt ayant dpass sa
quatre-vingtime anne, emportant dans un autre monde les sentiments de
tendre reconnaissance que je lui avais vous et qui correspondaient 
l'affectueux intrt qu'elle n'avait jamais cess de me tmoigner.

En sincre motion, mon coeur va vers elle!

       *       *       *       *       *

Je ne livre jamais un ouvrage qu'aprs l'avoir conserv, par devers moi,
pendant des mois, des annes mme.

J'achevais de terminer _Thrse_--longtemps avant qu'elle dt tre
reprsente--quand mon ami Heugel m'apprit qu'il s'tait dj entendu
avec Catulle Mends pour donner une suite  _Ariane_.

Tout en tant un ouvrage distinct, _Bacchus_ devait, dans notre pense,
ne former qu'un tout avec _Ariane_.

Le pome en fut crit en trs peu de mois. J'y prenais un grand intrt.

Cependant, et ceci est bien d'accord avec mon caractre, des
hsitations, des doutes vinrent souvent me tourmenter.

De l'histoire fabuleuse des dieux et des demi-dieux de l'antiquit,
celle qui se rapporte aux hros hindous est peut-tre celle aussi qu'on
connat le moins.

L'tude des fables mythologiques, qui n'avait, jusqu' ces derniers
temps, qu'un intrt de pure curiosit, tout au plus d'rudition
classique, a acquis une plus haute importance, grce aux travaux des
savants modernes, lui faisant trouver sa place dans l'histoire des
religions.

Il devait plaire  l'esprit avis d'un Catulle Mends d'y promener les
inspirations de sa muse potique, toujours si chaude et si colore.

Le pome sanscrit,  la fois religieux et pique, de Palmiki,
_Rmayana_, pour ceux qui ont lu cette sublime pope, est plus curieux
et plus immense mme que les _Niebelungen_, ce pome pique de
l'Allemagne du moyen ge, retraant la lutte de la famille des
Niebelungen contre Etzel ou Attila et la destruction de cette famille.
En proclamant _Rmayana_ l'Illiade ou l'Odysse de l'Inde, on n'a rien
exagr. C'est divinement beau, comme l'oeuvre immortelle du vieil
Homre, qui a travers les sicles.

Je connaissais cette lgende pour l'avoir lue et relue, mais il me
fallut ajouter, par la pense, ce que les mots, les vers, les situations
mme, ne pouvaient expliquer assez clairement pour le public souvent
distrait.

Mon travail, cette fois, fut acharn, opinitre, je luttais; je
rejetais, je reprenais. Enfin je terminai _Bacchus_, aprs y avoir
consacr tant de jours, tant de mois!

La distribution que nous accorda la nouvelle direction de l'Opra, MM.
Messager et Broussan, fut celle-ci: Lucienne Brval reparut dans la
figure d'Ariane; Lucy Arbell, en souvenir de son grand succs dans
Persphone, fut la reine Amahelly, amoureuse de Bacchus: Muratore, notre
Thse devint en mme temps Bacchus, et Gresse accepta le rle du prtre
fanatique.

La nouvelle direction, encore peu affermie, voulut donner un cadre
magnifique  notre ouvrage.

Comme autrefois, pour _le Mage_, on avait t cruel, je l'ai dit, pour
notre excellent directeur Gailhard, dont c'tait la dernire carte avant
son dpart de l'Opra,--ce qui ne l'empcha pas d'y revenir peu de temps
aprs, encore plus aim qu'avant,--de mme, on fut dur pour _Bacchus_.

Au moment de _Bacchus_, le public, la presse taient indcis sur la
vraie valeur de la nouvelle direction.

Donner un ouvrage dans ces conditions tait, pour la seconde fois,
affronter un pril. Je m'en aperus, mais trop tard, car l'ouvrage,
malgr ses dfauts, parat-il, ne mritait pas cet excs d'indignit.

Le public, cependant, qui se laisse aller  la sincrit de ses
sentiments, fut, en certains endroits de l'ouvrage, d'un enthousiasme
bien rconfortant. Il accueillit, notamment, le premier tableau du
troisime acte par des applaudissements et des rappels nombreux. Le
ballet, dans une fort de l'Inde, fut trs apprci.

L'entre de Bacchus sur son char, d'une mise en scne admirable, eut un
gros succs.

Avec un peu de patience, ce bon public aurait triomph des mauvaises
humeurs dont j'avais t prvenu  l'avance.

Un jour du mois de fvrier 1909, comme je venais de terminer un des
actes de _Don Quichotte_ (j'en parlerai plus loin), il tait quatre
heures du soir, je courus chez mon diteur, au _Mnestrel_, au
rendez-vous que j'avais avec Catulle Mends. Je me croyais en retard en
y arrivant, et comme je disais, en entrant, mes regrets d'avoir fait
attendre mon collaborateur, un employ de la maison me rpondit par ces
mots: Il ne viendra pas. Il est mort!

Je fus renvers  cette nouvelle terrifiante. Un coup de massue ne m'et
pas accabl davantage! J'appris, un instant aprs, les dtails de
l'pouvantable catastrophe.

Lorsque je revins  moi, je ne pus que dire: Nous sommes perdus pour
_Bacchus_  l'Opra! Notre soutien le plus prcieux n'est plus!...

Les colres que sa critique si vibrante et si belle cependant avait
souleves contre Catulle Mends devaient tre le prtexte d'une revanche
de la part des meurtris.

Ces craintes n'taient que trop justifies par les doutes dont j'ai dj
parl, et si Catulle Mends et assist, par la suite  nos rptitions,
il aurait, par l mme, rendu grand service.

Elle est unique la reconnaissance que je garde  ces admirables
artistes: Brval, Arbell, Muratore, Gresse! Ils combattirent avec clat
et leurs talents pouvaient faire croire  un bel ouvrage.

Souvent on forma le projet de ragir. Je remercie de cette pense, sans
lendemain, MM. Messager et Broussan.

J'avais crit un important morceau d'orchestre (rideau baiss) pour
accompagner le combat victorieux des singes des forts de l'Inde contre
l'arme hroque de Bacchus. Je m'tais amus  raliser, je le crois du
moins, au milieu des dveloppements symphoniques, les cris des terribles
chimpanzs arms de blocs de pierre qu'ils prcipitaient du haut des
rochers.

Les dfils des montagnes ne portent dcidment pas bonheur. Les
Thermopyles! Roncevaux! Le paladin Roland comme Lonidas l'apprirent 
leurs dpens. Toute leur vaillance n'y put rien.

Que de fois, en crivant ce morceau, j'allai tudier les moeurs de ces
mammifres, au Jardin des Plantes! Je les aimais, ces amis, eux dont a
si mal parl Schopenhauer en disant que si l'Asie a les singes, l'Europe
a les Franais! Peu aimable pour nous, l'Allemand Schopenhauer!

Longtemps avant qu'on se dcidt, aprs maintes discussions,  laisser
_Bacchus_ entrer en rptitions (il ne devait passer, en fin de saison,
qu'en 1909), j'avais le bonheur d'avoir mis en train la musique de
trois actes, _Don Quichotte_, dont le sujet et la distribution des
artistes avaient t dsirs si affectueusement par Raoul Gunsbourg pour
le thtre de Monte-Carlo.

Vous le pressentez, mes chers enfants, j'tais de fort mchante humeur
en songeant aux tribulations qu'allait me valoir Bacchus, sans qu'en ma
conscience d'homme et de musicien j'eusse quoi que ce soit  me
reprocher.

_Don Quichotte_ arrivait donc comme un baume dulcifiant dans ma vie.
J'en avais grand besoin. Depuis le mois de septembre prcdent, je
souffrais de douleurs rhumatismales aigus et je passais mon existence
plutt dans le lit que debout. J'avais trouv un systme de pupitre qui
me permettait d'crire tant couch.

J'loignais de ma pense _Bacchus_ et le sort incertain que lui
rservait l'avenir, et j'avanais ainsi, chaque jour, la composition de
_Don Quichotte_.

Henri Cain avait trs habilement, suivant son habitude, tabli un
scnario d'aprs la comdie hroque de Le Lorain, ce pote dont le bel
avenir fut tu par la misre, qui prcda sa mort. Je salue ce hros de
l'art dont la physionomie rappelait celle de notre hros  la longue
figure!

Ce qui, en me charmant, me dcida,  crire cet ouvrage, ce fut une
gniale invention de Le Lorain, de substituer  la grossire servante
d'auberge, la Dulcine de Cervants, la si originale et si pittoresque
_Belle Dulcine_. Les auteurs dramatiques franais les plus en renom
n'avaient pas eu cette excellente ide. Elle apportait  notre pice un
lment de haute beaut dans le rle de la femme et un attrait de
puissante posie  notre _Don Quichotte_ mourant d'amour, du vritable
amour cette fois, pour une Belle Dulcine qui justifiait  un si haut
point cette passion.

Ce fut donc avec un dlice infini que j'attendis le jour de la
reprsentation. Celle-ci eut lieu  l'Opra de Monte-Carlo, en fvrier
1910. O la belle, la magnifique premire!

Combien grand fut l'enthousiasme avec lequel on accueillit nos
merveilleux artistes: Chaliapine, Don Quichotte idal; Lucy Arbell,
tincelante, extraordinaire dans la Belle Dulcine, et Gresse, Sancho du
plus parfait comique!

En repensant  cet ouvrage, que l'on donna cinq fois dans la mme
saison,  Monte-Carlo, fait unique dans les annales de ce thtre, je
sens tout mon tre vibrer de bonheur  l'ide de revoir ce pays de rve,
le palais de Monaco et Son Altesse Srnissime  l'occasion prochaine de
_Roma_.

J'ai dj rserv sur cet ouvrage beaucoup de notes pour _Mes Souvenirs_
en 1912.

Des joies nouvelles se ralisrent lors des rptitions de _Don
Quichotte_ au Thtre-Lyrique de la Gat, o je savais recevoir
l'accueil le plus franc, le plus ouvert, le plus affectueux des
directeurs, les frres Isola.

La distribution de Monte-Carlo, se modifia en ce sens que nous emes 
Paris pour Don Quichotte le superbe artiste Vanni Marcoux, et, pour
Sancho, le matre comdien Lucien Fugre. Lucy Arbell devait  son
triomphe de Monte-Carlo d'tre engage pour la Belle Dulcine au
Thtre-Lyrique de la Gat.

Mais fut-il jamais un bonheur sans mlange?

Cette amre et mlancolique rflexion, je ne la fais certainement pas
pour ce qui concerne l'clatant succs de nos artistes et de la mise en
scne des frres Isola, si bien seconds par le rgisseur gnral Labis.

Mais jugez-en plutt. La rptition dut tre ajourne  trois semaines
par les maladies graves et successives de nos trois artistes. Chose
curieuse cependant et vraiment digne d'admiration, nos trois interprtes
furent guris presque en mme temps, et ils quittrent leurs chambres,
tmoins de leurs souffrances, le matin mme du jour o eut lieu la
rptition gnrale. Vivent les beaux et bons artistes!

Les acclamations frntiques du public devaient tre pour eux une douce
et tout exquise rcompense, quand elles clatrent, le 28 dcembre 1910,
pendant cette rptition gnrale qui dura de une heure  cinq heures du
soir.

Mon premier jour de l'an fut bien ft, lui aussi. J'tais trs
souffrant ce jour-l et ce fut dans mon lit de douleur qu'on m'apporta
les cartes de visite de mes fidles lves, les pneumatiques des amis,
heureux du succs, les belles fleurs envoys  ma femme, et une
dlicieuse statuette en bronze, souvenir de Raoul Gunsbourg, qui me
rappelait ainsi tout ce que je lui devais pour _Don Quichotte_ 
Monte-Carlo, pour les premires et pour la reprise faite  ce mme
thtre.

Je sais que la saison 1912 dbutera par une reprise nouvelle de cet
ouvrage pendant les rptitions de _Roma_, en fvrier prochain.

La premire anne de _Don Quichotte_, au thtre des frres Isola aura
eu quatre-vingts reprsentations conscutives de cet ouvrage.

J'ai plaisir  rappeler certains dtails pittoresques qui m'ont vivement
intress pendant les tudes de cet ouvrage.

C'est, d'abord, la curieuse audace que notre Belle Dulcine, Lucy
Arbell, eut de vouloir accompagner elle-mme, sur la guitare, la chanson
du quatrime acte. Elle parvint, en trs peu de temps,  devenir une
vritable virtuose sur cet instrument, dont on soutient les chants
populaires en Espagne, en Italie et mme en Russie. Ce fut une
innovation charmante; elle nous dbarrassait de cette banalit:
l'artiste frottant une guitare garnie de ficelles, tandis que, dans la
coulisse, un instrumentiste excute, d'o dsaccord entre le geste de
l'artiste et la musique. Jusqu' ce jour, toutes les Dulcines n'ont pu
raliser ce tour de force de la cratrice. Je me souviens aussi que,
connaissant son habilet vocale, j'clairai le rle avec de hardies
vocalises et que cela surprit fort, par la suite, plus d'une interprte;
et, pourtant, un contralto doit savoir vocaliser comme un soprano. _Le
Prophte_ et _le Barbier de Sville_ en tmoignent.

La mise en scne de l'acte des Moulins, si ingnieusement trouve par
Raoul Gunsbourg, se compliqua au thtre de la Gat, tout en gardant
cependant l'effet ralis  Monte-Carlo.

Un change de chevaux, fort habilement dissimul au public, fit croire
que Don Quichotte et son sosie n'taient qu'un seul homme!

Une trouvaille aussi fut celle de Gunsbourg, lorsqu'on mit en scne le
cinquime acte. Un artiste, dans une scne d'agonie, ft-il le premier
du monde, veut naturellement mourir couch  terre. Gunsbourg s'cria,
dans un clair gnial: Un chevalier doit mourir debout! Et notre Don
Quichotte, alors Chaliapine, s'adossa contre un grand arbre de la fort
et exhala ainsi son me fire et amoureuse.




CHAPITRE XXVII

UNE SOIRE!


Au printemps de 1910, ma sant tait un peu chancelante.

_Roma_ tait grave depuis longtemps, matriel prt; _Panurge_ termin;
et je sentais, chose rare, l'imprieux besoin de me reposer pendant
quelques mois.

Ne rien faire absolument, me livrer tout entier, si doux qu'il pt tre,
au _dolce farniente_, n'tait point possible! Je cherchai donc et je
trouvai une occupation qui ne pouvait fatiguer ni mon esprit ni mon
coeur.

Je vous ai dit, mes chers enfants, qu'au mois de mai 1891, lors de la
disparition de la maison Hartmann, j'avais confi  un ami les
partitions de _Werther_ et d'_Amadis_. Je n'ai  parler, maintenant, que
d'_Amadis_. J'allai donc trouver mon ami qui m'ouvrit son coffre-fort,
non pour en tirer des billets de banque, mais pour en extraire sept
cents pages (brouillon d'orchestre), qui formaient la partition
d'_Amadis_, compose fin de l'anne 1889 et anne 1890. Il y avait donc
vingt et un ans que cet ouvrage attendait dans le silence.

_Amadis!_ Quel joli pome j'avais l! Quel aspect vraiment nouveau!
Quelle potique et touchante allure avait ce _Chevalier du lys_, rest
le type des amants constants et respectueux! Quel enchantement dans ces
situations! Quelle attachante rsurrection, enfin, que celle de ces
nobles hros de la chevalerie du moyen ge, de ces preux, si vaillants
et si braves!

Je retirai donc cette partition du coffre et y laissai un quatuor et
deux choeurs pour voix d'hommes. _Amadis_ devait tre mon travail de
l't. J'en commenai allgrement la copie  Paris et allai la continuer
 greville.

Malgr ce travail facile et qui me semblait un si lnitif et si parfait
calmant au malaise que je ressentais, je me trouvais vritablement trs
souffrant et je me disais que j'avais bien fait de renoncer  composer,
me sachant dans un tat de sant si prcaire.

J'arrivai  Paris pour consulter mon mdecin. Il m'ausculta, puis, ne me
cachant pas ce que lui avait rvl son diagnostic: Vous tes trs
malade! me fit-il. Comment? lui dis-je, c'est impossible! Je copiais
encore lorsque vous tes venu!

Vous tes trs gravement malade! insista-t-il.

Le lendemain matin, mdecins et chirurgien m'obligeaient  quitter mon
cher et doux foyer, ma chambre tant aime.

Une ambulance automobile m'emporta  la maison de sant de la rue de La
Chaise. Ce m'tait une consolation. Je ne quittais pas mon quartier. Je
fus inscrit sur le registre de la maison sous un nom d'emprunt, les
mdecins ayant craint les interviews, bien aimables d'ailleurs, qu'on
m'aurait demandes et qu'il m'tait tout  fait dfendu d'accorder dans
ces moments-l.

Le lit dans lequel je m'tendis tait plac, par une toute gracieuse
attention, au milieu de la plus belle chambre de l'tablissement, dite
le salon Borghse. J'en fus mu.

Je fus l'objet, de la part du professeur chirurgien Pierre Duval et des
docteurs Richardire et Laffitte, des soins les plus admirables et les
plus dvous.

J'tais l, environn d'un calme silencieux et comme envelopp par une
tranquillit dont j'apprciais tout le prix.

Mes plus chres amitis venaient me rendre visite, chaque fois que
l'autorisation leur en tait donne. Ma femme, tout inquite, tait
accourue d'greville et m'apportait son affection la plus mue.

Je devais tre sauv au bout de quelques jours.

Le repos forc impos  mon corps n'empchait cependant pas mon esprit
de travailler.

Je n'attendis pas que le mieux se ft dans mon tat pour m'occuper des
discours que j'aurais  prononcer comme prsident de l'Institut et
prsident de l'Acadmie des Beaux-Arts (double prsidence qui m'tait
chue cette anne) et envelopp de glace, de mon lit, j'envoyais aussi
mes instructions pour les futurs dcors de _Don Quichotte_.

Enfin, je rentrai chez moi!

Revoir sa demeure, ses meubles; retrouver les livres qu'on aimait 
feuilleter, tous ces objets qui caressaient vos yeux, vous rappelaient
de chers souvenirs, et dont on s'tait fait une habitude; revoir les
tres qui vous sont chers, ces serviteurs pleins d'attentions, ah!
quelle joie! Et si vive fut cette joie qu'elle me causa une crise de
larmes.

Et ces promenades que je faisais, encore tout chancelant, appuy sur le
bras de mon tendre frre, le gnral, et sur celui d'une amie bien
chre, comme je les reprenais avec bonheur! Que j'tais heureux de
promener ma convalescence  travers ces alles ombreuses du Luxembourg,
au milieu des rires enjous des enfants, de toute cette jeunesse qui y
prenait ses bats, parmi les claires chansons des oiseaux qui allaient
sautillant de branche en branche, contents de vivre dans ce beau jardin,
leur ravissant royaume!

       *       *       *       *       *

greville, que j'avais dsert alors que je me doutais si peu de ce qui
devait m'advenir, reprit sa vie ordinaire ds que, tranquillise sur mon
sort, ma femme bien-aime put y retourner.

L't qui m'avait t si triste prit fin, et l'automne arriva avec les
deux sances publiques de l'Institut et de l'Acadmie des Beaux-Arts et
les rptitions, aussi, de _Don Quichotte_.

Une ide d'un rel intrt me fut soumise, entre temps, par l'artiste 
qui devait choir la mission de la faire triompher plus tard. Ayant mis
cette ide  profit, j'crivis une suite de compositions et leur donnai
le nom propos par l'interprte: les _Expressions lyriques_. Cette
runion des deux forces expressives, le chant et la parole, je
m'intressai grandement  la faire vibrer dans une mme voix.

Les Grecs, d'ailleurs, n'agissaient pas autrement dans l'interprtation
de leurs hymnes, en alternant le chant avec la dclamation.

Et comme il n'y a rien de nouveau sous les toiles, ce que nous jugions
une innovation moderne n'tait que renouvel des Grecs, ce dont on
peut s'honorer, cependant.

Depuis ce temps, et toujours depuis, j'ai vu les auditeurs trs captivs
par ces compositions et mus par l'admirable expression personnelle que
leur donnait l'interprte.

       *       *       *       *       *

Un matin, tandis que j'en tais aux dernires corrections d'preuves de
_Panurge_, dont le pome m'avait t confi par mon ami Heugel et avait
pour auteurs Maurice Boukay, pseudonyme de Couyba, plus tard ministre du
Commerce, et Georges Spitzmller, je reus l'affectueuse visite de O. de
Lagoanre, administrateur gnral du Thtre-Lyrique de la Gat. Il
venait au nom de nos excellents directeurs, les frres Isola, me
demander de leur donner _Panurge_.

A cette dmarche, aussi spontane que flatteuse, je rpondis que ces
messieurs s'engageaient bien aimablement  mon gard, mais qu'ils ne
connaissaient pas l'ouvrage. C'est vrai, me rpliqua aussitt l'aimable
M. de Lagoanre, mais c'est un ouvrage qui vient de vous!

On prit date et, sance tenante, le trait fut sign avec les noms des
artistes proposs par la direction.

Je me rserve, mes chers enfants, de vous parler plus en dtail de
_Panurge_, aussitt qu'il sera rentr en rptitions.

       *       *       *       *       *

Au moment o j'cris ces lignes, je suis encore sous l'mouvante
impression de la splendide soire donne le 10 dcembre  l'Opra.

Il y a quelques semaines, mon excellent ami Adrien Bernheim vint me voir
et, entre deux drages (il est aussi gourmand que moi), il me proposa de
participer  une grande reprsentation qu'il organisait en mon honneur,
pour fter le dixime anniversaire de l'oeuvre franaise et populaire:
les _Trente ans de Thtre_. En mon honneur! m'criai-je dans une
extrme confusion...

Il n'y eut pas un artiste, et des plus grands, qui ne se sentt heureux
de prter son concours  cette soire.

Ce fut ensuite, de jour en jour, toujours chez moi, dans le salon de
famille de la rue de Vaugirard, que je vis se runir, anims d'un gal
dvouement pour assurer le succs, les secrtaires gnraux de l'Opra
et de l'Opra-Comique, MM. Stuart et Carbone, et l'administrateur du
Thtre-Lyrique de la Gat, M. O. de Lagoanre. Mon bien cher Paul
Vidal, chef d'orchestre  l'Opra, et professeur de composition au
Conservatoire, se joignit  eux.

Le programme fut dcid tout de suite. Les tudes particulires
commencrent aussitt. La peur cependant que j'prouvais, et que j'ai
toujours eue, lorsque j'ai fait une promesse, d'tre souffrant quand
arrivait l'instant de l'excution, me causa plus d'une insomnie.

Tout est bien qui finit bien, dit la sagesse des nations. J'avais
tort, on va le voir, de me torturer pendant tant de nuits.

Aucun artiste, ai-je dit, ne se serait senti heureux s'il n'avait pas
particip  cette soire en lui accordant son gnreux concours. Notre
vaillant prsident Adrien Bernheim, avait, aprs quelques paroles
chaleureusement patriotiques, obtenu de tous les professeurs de
l'orchestre de l'Opra qu'ils viendraient rpter les diffrents actes,
intercals dans la soire,  six heures vingt-cinq du soir. Personne ne
dna; tout le monde fut au rendez-vous!

A vous tous, mes amis, mes confrres, mes remerciements mus!

Je n'ai point  apprcier moi-mme ce que fut cette fte,  laquelle je
pris une part si personnelle...

Il n'y a pas de circonstances, si belles et si srieuses qu'elles soient
dans la vie, auxquelles ne se mle parfois un incident qui leur fait
contraste.

Tous mes amis voulaient tmoigner de leur empressement  assister  la
soire de l'Opra. Il se trouva parmi eux un fidle habitu des thtres
qui tint  venir m'exprimer ses regrets de ne pouvoir assister  cette
fte. Il avait perdu tout rcemment son oncle, qu'on savait millionnaire
et dont il tait hritier.

Je lui prsentai mes condolances et il partit.

Le plus drle, c'est que je devais apprendre fortuitement l'trange
conversation qu' l'occasion des funrailles de cet oncle, il avait eue
avec le reprsentant des pompes funbres.

Si monsieur dsire, avait dit ce dernier, un service de premire
classe, il aura l'glise entirement tendue de noir aux armes du dfunt,
l'orchestre de l'Opra, les premiers artistes, le catafalque le plus
monumental, suivant la somme.

L'hritier hsita...

Alors, monsieur, ce sera la seconde classe, l'orchestre de
l'Opra-Comique, des artistes de second plan, suivant la somme.

Nouvelle hsitation...

Le reprsentant ajouta alors, avec un accent contrit:

Ce sera donc la troisime classe; mais je vous prviens, monsieur, que
ce ne sera pas _gai_! (_sic_)

Puisque je suis sur ce terrain, et le mot est bien le mot juste,
j'ajouterai que j'ai reu d'Italie une lettre de flicitations qui se
terminait par les salutations d'usage et, cette fois, ainsi conue:

Veuillez croire  mes plus sincres... _obsques_. (Traduction libre
d'_ossequiosita_.)

La mort a quelquefois des cts aussi amusants que la vie en a de
tristes.

Cela me fait souvenir de la fidlit avec laquelle les frres Lionnet
suivaient les enterrements.

tait-ce sympathie pour les dfunts, ou bien ambition de voir leurs noms
au nombre de ceux des personnes de distinction cites  cette occasion,
par les journaux? On n'a jamais pu savoir.

tant un jour de cortge funbre, Victorien Sardou entendit l'un des
frres Lionnet parler avec un de ses voisins et lui dire, l'air navr,
en lui donnant de tristes nouvelles de la sant d'un ami: Allons, ce
sera  lui bientt!

Ces mots veillrent l'attention de Sardou, qui s'exclama, en montrant
les frres Lionnet: Non seulement ils suivent tous les enterrements,
mais ils les annoncent!




CHAPITRE XXVIII

CHRES MOTIONS


Durant l't de 1902, arrivant de Paris, je rentrai dans ma demeure, 
greville.

Parmi les livres et les brochures que j'avais emports avec moi, se
trouvait _Rome vaincue_, d'Alexandre Parodi. Cette magnifique tragdie
avait obtenu, en 1876, au moment o elle fut joue pour la premire fois
sur la scne de la Comdie-Franaise, un succs rest inoubliable.

Sarah Bernhardt et Mounet-Sully, jeunes tous les deux  cette poque,
avaient t les protagonistes de deux actes les plus mouvants de
l'oeuvre: Sarah Bernhardt, en incarnant l'aeule aveugle, Posthumia,
et Mounet-Sully, en interprtant l'esclave gaulois, Vestapor.

Sarah dans toute l'efflorescence de sa radieuse beaut, avait demand le
rle de l'aeule, tant il est vrai de dire que la vritable artiste ne
pense pas  elle; qu'elle sait, quand il le faut, faire abstraction
d'elle-mme, sacrifier le charme de ses grces et l'clat de ses
attraits aux exigences suprieures de l'art!

Il en fut de mme, mes chers enfants, trente-cinq annes plus tard, 
l'Opra, ainsi que la remarque pourra en tre justement faite.

Je me souviens encore de ces hautes fentres, de ces baies immenses qui
envoyaient le jour dans ma grande chambre d'greville.

J'avais lu, aprs dner la trs attachante brochure de la _Rome vaincue_
jusqu'aux extrmes lueurs de la journe. Je ne pouvais m'en dtacher,
tant elle m'enthousiasmait. Il fallut, comme l'a dit notre grand
Corneille, que

    ...l'obscure clart qui tombe des toiles,
    Bientt avec la nuit...

arrtt ma lecture.

Dois-je ajouter, aprs cela, que je ne pus rsister  me mettre aussitt
au travail, et que l'crivis, les jours suivants, toute la scne de
Posthumia, au 4e acte? Vous me direz, sans doute, que je travaillais
ainsi bien au hasard, n'ayant pas encore distribu les scnes suivant
les exigences d'un ouvrage lyrique. J'avais cependant dcid dj mon
titre: _Roma_.

Le vritable emballement dans lequel ce travail me jeta, ne m'empcha
pas, nanmoins, de songer qu' dfaut d'Alexandre Parodi, mort en 1901,
l'autorisation de ses hritiers m'tait ncessaire. J'crivis donc; mais
ma lettre devait rester sans rponse.

Je dus ce contre-temps  une adresse errone. La veuve de l'illustre
tragique m'apprit, en effet, par la suite, que ma demande n'tait
jamais parvenue  sa destination.

Parodi! qu'il tait bien le _vir probus dicendi peritus_ des anciens!
Quels souvenirs j'ai gards de nos promenades le long du boulevard des
Batignolles, o je pensais que se trouvait toujours son ancienne
demeure! Avec quelle loquence il narrait la vie des Vestales qu'il
avait lue dans Ovide, leur grand historiographe!

J'coutais avidement sa parole colore, si enthousiaste des choses du
pass. Ah! que ses emportements contre tout ce qui n'tait pas lvation
dans les sentiments, noble fiert dans les intentions, dignit et
simplicit dans la forme, que ces emportements, dis-je, taient superbes
et comme on sentait que son me vibrait toujours dans l'au-del! Il
semblait qu'une flamme la consumt, imprimant  ses joues le creux de
ses tortures intrieures.

Je l'ai tant admir et bien aim! Il me semble que notre collaboration
n'est point finie, qu'un jour nous pourrons la reprendre ensemble, dans
le mystrieux sjour o l'on va, mais d'o l'on ne revient jamais!

Fort du du silence qui avait suivi l'envoi de ma lettre, j'allais
abandonner mon projet d'crire _Roma_ lorsque, dans ma vie, apparut un
matre pote, Catulle Mends. Il m'offrit cinq actes pour l'Opra:
_Ariane_; je vous en ai dj parl.

Ce fut cinq ans aprs, en 1907, que mon ami Henri Cain vint me demander
si j'avais l'intention de reprendre avec lui notre fidle collaboration.

Tout en causant avec moi, il remarqua que j'avais mes penses ailleurs,
qu'une autre ide me proccupait. C'tait exact. Je fus amen  lui
confier mon aventure  propos de _Roma_.

Mon dsir de trouver dans cette oeuvre le pome rv fut immdiatement
partag par Henri Cain: quarante-huit heures aprs, il me rapportait
l'autorisation des hritiers. Ceux-ci avaient sign un trait qui
m'accordait un dlai de cinq ans pour crire et faire reprsenter
l'ouvrage.

Il m'est agrable, aujourd'hui, de remercier Mme veuve Parodi, femme
d'une rare et parfaite distinction, et ses fils, dont l'un occupe une
situation minente dans l'instruction publique.

Ainsi que je vous l'ai dj dit, mes chers enfants, je me trouvais, en
fvrier 1910,  Monte-Carlo, pour les rptitions et la premire
reprsentation de _Don Quichotte_. J'habitais alors, dj, cet
appartement qui m'a tant plu,  l'Htel du Prince de Galles. J'y suis
toujours revenu avec bonheur. Comment aurait-il pu en tre autrement.

La chambre o je travaillais donnait de plain-pied sur un des boulevards
de la ville, et de mes fentres j'avais une vue incomparable.

Au premier plan: des orangers, des citronniers, des oliviers; 
l'horizon: le grand rocher surplombant la mer aux flots d'azur, et, sur
le roc, l'antique palais modernis du prince de Monaco.

Dans cette calme et paisible demeure--chose exceptionnelle pour un
htel--malgr l'affluence des familles trangres qui y taient
installes, j'tais incit au travail. Pendant mes heures de libert,
entre les rptitions, je m'occupais  crire une ouverture pour _Roma_;
j'avais emport avec moi les huit cents pages d'orchestre de la
partition manuscrite compltement termine.

Le second mois de mon sjour  Monte-Carlo, je le passai au palais de
Monaco. C'est l que j'achevai cette composition, dans ce milieu
enchanteur, dans la haute posie de cette splendeur.

Lorsque, deux ans plus tard, aux rptitions de _Roma_, j'assistai 
l'audition de cette ouverture, lue par les artistes de l'orchestre et
dirige par le matre Lon Jehin avec un art extraordinaire, je pensai 
cette concidence qui faisait que ces pages, crites dans le pays,
l'avaient t tout proche du thtre o elles taient joues.

En rentrant  Paris, en avril, aprs les ftes somptueuses par
lesquelles avait t inaugur le Palais ocanographique, et que je vous
ai racontes, je reus la visite de Raoul Gunsbourg. Il venait, au nom
de Son Altesse Srnissime, s'informer si j'avais un ouvrage  lui
confier pour 1912. _Roma_ tait termine depuis longtemps, le matriel
en tait prt, et, par consquent, je pouvais le lui promettre et
attendre deux annes encore. Je le lui proposai.

Mon habitude, je l'ai dj dit, est de ne jamais parler d'un ouvrage que
lorsqu'il est compltement achev, que son matriel, toujours important,
est grav et corrig. C'est l une besogne considrable dont j'ai 
remercier mes chers diteurs, Henri Heugel et Paul-mile Chevalier,
ainsi que mes scrupuleux correcteurs, en tte desquels j'aime  placer
Ed. Laurens, un matre musicien. Si j'insiste sur ce point, c'est que
rien n'a pu empcher, jusqu'ici, la persistance de cette formule: M.
Massenet se hte d'achever sa partition afin d'tre prt pour le
premier...! Laissons dire et... continuons.

Ce ne fut qu'au mois de dcembre 1911 que les tudes de _Roma_ pour les
artistes commencrent, rue de Rivoli, chez Raoul Gunsbourg.

Qu'il tait beau de voir nos grands artistes se passionner aux leons de
Gunsbourg qui, vivant les rles, leur infusait sa vie mme en les
mettant en scne!

Hlas! pour moi, un accident me retint au lit ds le dbut de ces
passionnantes tudes. Tous les soirs, cependant, de cinq  sept heures,
je suivais, de mon lit, grce  mon tlphone, les progrs des tudes de
_Roma_.

L'ide de ne pouvoir, peut-tre, aller  Monte-Carlo, me tourmentait,
lorsque enfin mon excellent ami, l'minent docteur Richardire, autorisa
mon dpart! Le 29 janvier, nous partmes donc, ma femme et moi, pour ce
pays des rves.

A la gare de Lyon, excellent dner!... Bon signe. Cela s'annonce bien!

La nuit, toujours fatigante en wagon... supporte dans la joie des
rptitions futures. Le mieux se maintient!

L'arrive dans ma chambre aime du Prince de Galles... Une ivresse.
C'est le mieux qui continue!

Quel incomparable bulletin de sant, n'est-il pas vrai?

Enfin, la lecture de _Roma_, dite  l'italienne: orchestre, artistes et
choeurs, fut l'objet de si belles et si bienveillantes manifestations,
que je payai ces _chaudes_ motions par un... _refroidissement_.

O contraste! O ironie! Comment s'tonner cependant? Tous les contrastes
ne sont-ils pas dans cette mme nature?

Le refroidissement dont je fus atteint ne dura gure, heureusement. Deux
jours aprs, j'avais rebondi; j'tais plus solide que jamais. J'en
profitai pour aller, avec ma femme, toujours avide et curieuse de sites
pittoresques, m'garer dans un parc abandonn, le parc Saint-Roman. Nous
tions l, dans la solitude de cette riche et luxuriante nature, dans
ces bois d'oliviers laissant voir,  travers leurs petites feuilles d'un
vert gristre, si tendre et si doux, la mer immuablement bleue, quand
j'y trouvai... Quoi? Je vous le donne en dix, en cent, comme et fait
Mme de Svign! Quand j'y trouvai, mes chers enfants... un chat.

Oui! c'tait un chat, un vrai chat, fort aimable. Me sachant, sans
doute, depuis toujours, en amiti avec ses semblables, il m'honora de sa
socit et ses miaulis insistants et affectueux ne me quittrent pas. Ce
fut pour ce compagnon que j'panchai mon coeur tout palpitant.
N'tait-ce pas, en effet, ce jour-l, pendant ces heures d'isolement,
que la rptition gnrale de _Roma_ battait son plein? Oui, me
disais-je, en ce moment Lentulus vient d'arriver! Ah! maintenant, c'est
Junia! Voil Fausta dans les bras de Fabius! Actuellement, c'est
Posthumia se tranant aux pieds des snateurs cruels!... Car nous avons,
nous autres, fait trange, comme l'intuition du moment exact o se joue
telle ou telle scne, une sorte de divination de la division
mathmatique du temps, applique  l'action thtrale. Nous tions au 14
fvrier. Le soleil de cette splendide journe ne pouvait clairer que la
joie de tous mes beaux artistes!

Sans une gne bien naturelle, mes chers enfants, il me serait difficile
de vous parler de la superbe premire reprsentation de _Roma_. Je me
permettrai donc, laissant ce soin  autrui, de reproduire les
impressions que chacun pouvait lire le lendemain dans la presse:

     L'interprtation--une des plus compltement belles  laquelle il
     nous a t donn d'applaudir--a t en tous points digne de ce
     nouveau chef-d'oeuvre de Massenet.

     Chose remarquable et qu'il faut d'abord noter: tous les rles de
     _Roma_ sont, au point de vue thtral, ce qu'on appelle de bons
     rles. Tous comportent, pour leurs interprtes, des effets de chant
     et de jeu qui sont de nature  soulever l'admiration et les bravos
     du public.

     Cela dit  l'loge de l'oeuvre, flicitons ces merveilleux
     interprtes, dans l'ordre de la distribution porte au programme:

     Mlle Kousnezoff, dont la jeunesse, la frache beaut et la voix
     superbe de soprano dramatique ont t un rgal des yeux et des
     oreilles, fut et demeurera longtemps la plus jolie et la plus
     sduisante Fausta qu'on puisse souhaiter.

     Le rle particulirement dramatique de l'aveugle Posthumia a t
     pour la grande tragdienne lyrique qu'est Mlle Lucy Arbell
     l'occasion d'une cration qui comptera parmi les plus
     extraordinaires de sa brillante carrire. Drape avec un sens
     esthtique parfait dans un sombre et beau pplum de soie gris fer,
     le visage artificiellement vieilli, mais d'une pure beaut de
     lignes classiques, Mlle Lucy Arbell a profondment mu et
     enthousiasm le public tant par son jeu impressionnant que par les
     accents tout  la fois graves et velouts de sa voix de contralto.

     Mme Guiraudon a trouv moyen, dans sa seule scne du deuxime
     acte, de se tailler un trs gros succs personnel, et jamais autant
     qu'hier soir la critique parisienne n'a regrett que cette jeune et
     exquise chanteuse ait abandonn prmaturment la carrire
     artistique, ne consentant dsormais  se faire acclamer
     qu'exceptionnellement, et...  Monte-Carlo.

     Mme Eliane Peltier (la grande-prtresse) et Mlle Doussot (Galla)
     ont complt excellemment une interprtation fminine de premier
     ordre.

     Au surplus, les partenaires masculins ne furent pas moins
     remarquables et pas moins acclams.

     M. Muratore, qui est un tnor de grand opra, de superbe allure et
     de voix gnreuse, a camp le rle de Lentulus avec une vigueur et
     une mle beaut qui lui ont conquis tous les coeurs et qui, 
     Paris comme ici, lui vaudront un clatant et mmorable triomphe.

     M. J.-F. Delmas,  la diction si nette,  la dclamation lyrique
     si thtrale, a t un Fabius incomparable et non moins applaudi
     que ses camarades de l'Opra, Muratore et Not. Celui-ci, en effet,
     a fait galement merveille dans le rle de l'esclave Vestapor, dont
     son organe sonore et vibrant de grand baryton a fait retentir 
     souhait les farouches imprcations.

     M. Clauzure, enfin, dont le masque romain tait parfait,  fait
     une cration--la premire de sa carrire--qui place ce jeune
     premier prix du Conservatoire sur le pied d'galit avec les
     clbres vtrans de l'Opra de Paris, auprs desquels il
     combattait hier au soir le bon combat de l'art.

     Les choeurs d'hommes et de femmes, patiemment styls par leur
     matre dvou, M. Louis Vialet, et les artistes de nos orchestres,
     qui, de nouveau, ont affirm leur matrise et leur homognit, ont
     t irrprochables sous la direction suprme du matre Lon Jehin,
     auquel tous les compositeurs dont il dirige les oeuvres
     prodiguent  juste titre les remerciements et les flicitations, et
     dont tous les dilettanti de Monte-Carlo ne cessent d'acclamer le
     talent et l'infatigable vaillance.

     M. Visconti, qui, lui aussi, en son genre, est une des chevilles
     ouvrires, ou plutt artistiques, indispensables  la renomme du
     thtre de Monte-Carlo, a bross pour _Roma_ cinq dcors, ou, pour
     mieux dire, cinq tableaux de matre qui ont t longuement admirs
     et applaudis. Son _Forum_ et son _Bois sacr_ sont parmi les plus
     belles peintures thtrales qu'on ait encore vues ici.

     Pour M. Raoul Gunsbourg, metteur en scne dont il est dsormais
     superflu de clbrer les louanges, qu'il nous suffise de dire que
     _Roma_ est une des partitions qu'il a montes avec le plus de
     plaisir et le plus de sincre vnration. N'est-ce pas dire qu'il y
     a apport tous ses soins, toute son me de directeur et
     d'artiste?...

     Avec un pareil concours d'lments de succs mettant en valeur
     _Roma_, la victoire tait certaine. Elle a t hier soir une des
     plus compltes dont nous ayons eu depuis quinze annes,  rendre
     compte ici. Et c'est avec joie que nous le constatons  la gloire
     du matre Massenet et de l'Opra de Monte-Carlo.

       *       *       *       *       *

Cette anne, les jours passs au palais furent d'autant plus doux  mon
coeur que le prince me tmoigna, s'il est possible, une affection
d'autant plus touchante.

Honor du devoir que j'avais  me rendre dans le salon voisin de la loge
princire (et l'on sait que je ne vais jamais  mes premires), je
rappelle que Son Altesse Srnissime,  la fin du dernier acte, et
devant la salle attentive, me dit: Je vous ai donn tout ce que je
pouvais; je ne vous avais pas encore embrass! Et, ce disant, Son
Altesse m'embrassa avec une vive effusion.

       *       *       *       *       *

Me voici dans Paris,  la veille des rptitions et de la premire de
_Roma_,  l'Opra.

J'espre... J'ai de si admirables artistes! Ils m'ont dj gagn la
premire bataille. Pourraient-ils ne pas triompher dans la seconde?




CHAPITRE XXIX

(INTERMDE)

PENSES POSTHUMES


J'avais quitt cette plante, laissant mes pauvres terriens  leurs
occupations aussi multiples qu'inutiles; enfin, je vivais dans la
splendeur scintillante des toiles qui me paraissaient alors grandes
chacune comme des millions de soleils! Autrefois, je n'avais pu jamais
obtenir cet clairage-l pour mes dcors, dans ce grand thtre de
l'Opra o les fonds restent trop souvent obscurs. Dsormais, je n'avais
plus  rpondre aux lettres; j'avais dit adieu aux premires
reprsentations, aux discussions littraires et autres qui en
dcoulaient.

Ici, plus de journaux, plus de dners, plus de nuits agites!

Ah! si je pouvais donner  mes amis le conseil de me rejoindre l o je
suis, je n'hsiterais pas  les appeler prs de moi! Mais le
voudraient-ils?

Avant de m'en aller dans le sjour loign que j'habite, j'avais crit
mes dernires volonts (un mari malheureux avait profit de cette
occasion testamentaire pour crire avec joie ces mots: _Mes premires
volonts_).

J'avais surtout indiqu que je tenais  tre inhum  greville, prs de
la demeure familiale dans laquelle j'avais si longtemps vcu. Oh! le bon
cimetire! En plein champ, dans un silence qui convient  ceux qui
l'habitent.

J'avais demand que l'on vitt de pendre  ma porte ces tentures
noires, ornements uss par la clientle. J'avais dsir qu'une voiture
de circonstance me ft quitter Paris. Ce voyage, avec mon consentement,
ds huit heures du matin.

Un journal du soir (peut-tre deux) avait cru devoir informer ses
lecteurs de mon dcs. Quelques amis--j'en avais encore la
veille--vinrent savoir, chez mon concierge, si le fait tait exact, et
lui de rpondre: Hlas! Monsieur nous a quitts sans laisser son
adresse. Et sa rponse tait vraie, puisqu'il ne savait pas o cette
voiture obligeante m'emmenait.

A l'heure du djeuner, quelques connaissances m'honorrent, entre elles,
de leurs condolances, et mme, dans la journe, par-ci, par-l, dans
les thtres, on parla de l'aventure:

--Maintenant qu'il est mort, on le jouera moins, n'est-ce pas?

--Savez-vous qu'il a laiss encore un ouvrage? Il ne finira donc pas de
nous gner!

--Ah! ma foi, moi je l'aimais bien! J'ai toujours eu tant de succs dans
ses ouvrages!

Et c'tait une jolie voix de femme qui disait cela.

Chez mon diteur, on pleurait, car on m'y aimait tant!

Chez moi, rue du Vaugirard, ma femme, ma fille, mes petits et
arrire-petits-enfants taient runis, et, dans des sanglots, trouvaient
presque une consolation.

La famille devait arriver  greville le soir mme, veille de
l'enterrement.

Et mon me (l'me survit au corps) coutait tous ces bruits de la ville
quitte. A mesure que la voiture m'en loignait, les paroles, les bruits
s'affaiblissaient, et je savais, ayant fait construire depuis longtemps
mon caveau, que la lourde pierre, une fois scelle, serait, quelques
heures plus tard, la porte de l'oubli!




APPENDICE




MASSENET PAR SES LVES


_Voici les notes que nous avons reues de quelques-uns des lves les
plus clbres de Massenet:_


     9 dcembre 1911.

     Tous ceux qui ont pass par la classe de Massenet en conservent le
     plus noble et le plus charmant souvenir. Jamais professeur ne fut
     plus aim de ses lves ni plus digne de l'tre. Ds qu'il vous
     voyait, tout de suite, ds la premire fois, il tablissait entre
     lui et vous un lien affectueux, une petite connivence secrte; par
     un mot, par un regard, il vous tmoignait qu'il vous avait compris,
     qu'il tait votre ami, qu'il s'emploierait  votre bien. Et c'tait
     vrai. Il apportait  ses fonctions dlicates et suprieures un
     tact, une ardeur, un zle comprhensif, auxquels il tait
     impossible de rsister pour peu qu'on et une parcelle de coeur
     et d'intelligence.

     On reproche toujours  ses lves de faire du Massenet. Avec a
     que les autres n'en font pas! Est-ce notre faute si Massenet a
     trouv et fix, pour longtemps encore, la forme mlodique franaise
     du charme amoureux? Si ceux-l mmes qui l'ont le moins connu et le
     plus dnigr n'ont pu s'empcher de subir son influence, comment ne
     l'aurions-nous pas doublement prouve, nous qui vivions prs de
     lui et respirions avec enchantement sa personnalit fascinante?

     Mais jamais, jamais Massenet n'a impos ses ides, ses prfrences,
     ni surtout sa manire  aucun de ses lves; bien au contraire, il
     s'identifiait  chacun d'eux, et l'un des traits les plus
     remarquables de son enseignement consistait dans l'assimilation
     dont il faisait preuve quand il corrigeait leurs travaux; qu'il
     s'agt d'un dtail  rectifier, ou d'une modification profonde dans
     le plan, le factum, la couleur ou le sentiment de l'ouvrage qu'il
     avait sous les yeux, ce qu'il indiquait, ce qu'il conseillait, ne
     semblait pas maner de lui, Massenet: il le tirait pour ainsi dire
     de l'lve lui-mme, de son temprament, de ses qualits, de son
     style propres, et refaisait le travail tel que l'et refait
     spontanment cet lve, s'il et eu l'exprience ncessaire...

     Je ne lui ai jamais entendu dire  un lve une chose
     dsobligeante; ses critiques taient toujours faites sur un ton de
     cordialit.

     --Voyez-vous, je regrette un peu ce passage... Vous n'avez pas
     absolument rendu ce que vous vouliez. Oh! je le sais bien, ce que
     vous vouliez! (Et il le dcrivait avec une exactitude, une
     finesse!) Eh bien! tenez, cherchons ensemble... Ah! c'est
     difficile! mais pourtant... oui, je crois que j'ai trouv...
     Parbleu!... Comment ne l'avez-vous pas vu, puisque vous l'avez
     indiqu d'instinct, vous-mme? L, voyez!...

     Et son petit crayon d'argent s'agitait dans sa main blanche et
     nerveuse...

     Parfois, il tait malicieux; mais l'ironie se voilait, chez lui,
     sous des formes si sduisantes! A un lve, devenu aujourd'hui
     relativement clbre et dont il gotait peu, je crois, la nature
     strile et complique, il dit un jour, aprs avoir examin quelques
     pages d'orchestre qu'il lui montrait:

     --C'est intressant, c'est curieux, comme vous faites bien
     l'orchestre de votre musique.

     Et, quelques jours plus tard, comme ce mme lve lui soumettait un
     morceau de chant ou de piano:

     --C'est amusant..., c'est intressant  constater... Enfin... comme
     vous faites bien la musique de votre orchestre!...

     Il faudrait des pages pour dire son rudition, sa mmoire, sa
     rapidit de comprhension, sa facilit de comparaison et de
     citation.

     Et quel interprte des matres! Je me souviens d'une sance o,
     emport par une dmonstration, il en vint  nous chanter toute la
     scne de la prdiction du grand prtre dans _Alceste_: Apollon est
     sensible  nos gmissements!

     Je ne pourrai jamais plus l'entendre chanter--que dis-je! la voir
     jouer par personne!

     Il parlait de tout, de littrature, d'histoire et de peinture; tout
     lui tait bon pour illustrer ce qu'il voulait nous faire
     comprendre, et son loquence galait sa sensibilit. Je n'oublierai
     jamais les heures passes avec lui au Muse du Louvre...

     REYNALDO HAHN.


     Niort, 7 dcembre 1911.

     Votre lettre m'arrive  Niort, le jour o j'enterre celle qui
     remplaait ma mre auprs de moi et qui emporte avec elle toute ma
     jeunesse.

     C'est ma jeunesse aussi que vous voquez en me demandant ces lignes
     dont la brivet m'est impose par la douleur et les larmes. Et
     c'est ma jeunesse qui s'associe  la ferveur de mes camarades pour
     vous rpondre. C'est ma jeunesse qui envoie au matre son hommage:
     le plus beau et le plus doux que je puisse offrir.

     ALFRED BRUNEAU.


     Paris, 10 dcembre 1911.

     Je suis trs flatt et trs reconnaissant de votre aimable appel
     pour rendre gloire  Massenet. Pardon de cette familiarit! Mais je
     me souviens que, tout jeune lve  la classe de piano de M.
     Mathias, je lui dis:

     --Monsieur, excusez-moi, je vous quitte pour aller au cours de M.
     Massenet.

     Et Georges Mathias de me rpondre, avec vivacit:

     --Quand on a l'honneur d'tre lve de Massenet, on supprime
     Monsieur.

     Combien j'ai t heureux de faire partie de cette classe qui tait
     pour moi, comme pour nous tous, une dlicieuse rcration, en mme
     temps qu'un prcieux enseignement qui nous conduisait vers les
     beauts de la Ville ternelle! Enseignement trs imag et faisant
     comprendre la musique, avec un art tout particulier, par des
     exemples qu'il savait trouver dans la littrature, la peinture.
     Exemple bien caractristique:

     --N'oubliez pas  cet endroit, me dit-il, la petite flte; c'est du
     vermillon!

     Un des grands talents du matre, talent inoubliable! c'tait de
     faire comprendre, aimer, approfondir, lui-mme chantant, excutant
     au piano, les oeuvres des matres. Il nous jouait souvent
     Schubert et Schumann, comparant leurs diffrents gnies jusque dans
     les plus petites nuances.

     Il nous a comment aussi la symphonie. Je me souviens d'un cours
     intressant o il nous expliqua avec clart la hardiesse des
     dveloppements de la symphonie en _sol mineur_ du grand Mozart. Un
     jour aussi, il nous dmontra d'une faon pittoresque la diffrence
     entre les trois orages: de _la Pastorale_, de _Guillaume Tell_ et
     de _Philmon et Baucis_. L'orage-symphonie, l'orage-opra et
     l'orage-opra-comique. Vous voyez, par l, la diversit de son
     enseignement: pas moyen de s'ennuyer! Si je continuais le rcit de
     mes souvenirs, il me faudrait trop de pages. Avant de terminer, je
     tiens  vous remercier, monsieur, de l'occasion que vous me donnez
     de prouver mon admiration et mon affectueuse reconnaissance envers
     mon cher matre, une des gloires de l'art musical franais.

     CHARLES LEVAD.


     9 dcembre 1911.

     Il est peu d'images du pass qui me soient aussi chres que celle
     de mon matre Massenet dans sa classe,  l'ancien Conservatoire. Le
     lieu tait le plus malgracieux qui se pt voir. On y accdait par
     un couloir troit, dont le mandre reclait l'invitable pige de
     deux marches obscures. La petite salle tait nue, sans rserve.
     Devant un grand vieux piano, une chaise pour le matre, flanque de
     deux escabeaux dont s'emparaient les doyens de la classe, les
     autres lves debout presss autour. Une crasse auguste engluait
     les formes et les couleurs; et l'on ne savait pas ce qu'on
     respirait l-dedans: il semblait que, depuis Cherubini, personne
     n'et ouvert les fentres, dont les vitres poudreuses tremblaient
     au vacarme du faubourg Poissonnire. La lumire,  l'entresol,
     tait si chiche, qu'il y fallait, certains jours sombres, la
     chandelle. Mais, ds que M. Massenet avait lev sur nous son oeil
     avide de vie, ds qu'il avait parl ou mis sa main au clavier, tout
     s'clairait, l'atmosphre vibrait d'esprances, de jeunes
     illusions, des plus vives impressions musicales. Son enseignement
     se bornait  examiner et  corriger nos travaux,  leur opposer et
      commenter des modles: les principes se dduisaient ainsi, au
     hasard de l'occasion, qui parfois menait loin. On peut concevoir
     plus de mthode; mais, donnes avec la vivacit d'intelligence et
     la passion qu'y apportait M. Massenet, ces leons avaient un
     pouvoir merveilleux d'veiller et de soutenir l'activit d'un jeune
     esprit. Jouant et chantant lui-mme, illuminant ainsi nos pauvres
     essais, le matre dmlait mieux que nous ce que nous avions rv
     d'y mettre, discernait du premier coup la miette fconde dont nous
     n'avions pas su tirer parti; et s'il nous renvoyait, notre travail
     en morceaux, il ne nous renvoyait qu'avec l'ardente confiance de
     faire mieux, et le moyen topique d'y russir. La clart, la mesure,
     la rigoureuse propret, mais le mouvement juste de la forme; la
     sincrit et la simplicit du sentiment: l taient ses premiers
     conseils.

     On lui a reproch cet enseignement: on a dit que tous ses lves
     faisaient du Massenet. En sept annes, je ne l'ai pas entendu
     demander une fois, ou seulement approuver qu'on en ft. Et ses
     lves ont-ils t seuls  en faire? Des matres mmes,
     contemporains de M. Massenet, et jusqu' ses ans, de combien
     peut-on dire qu'ils n'ont pas un instant subi l'empreinte de son
     irrsistible sduction? Ce sont les natures amorphes, comme Guiraud
     et Delibes, qui peuvent former des lves qui ne gardent rien
     d'elles.

     Quant aux auteurs qu'il nous faisait connatre, M. Massenet les
     choisissait avec un clectisme parfait, et quelquefois le plus loin
     qu'il pouvait sembler de son propre idal. Il trouvait dans chacun
     l'exemple efficace, soit pour appuyer quelque prcepte technique,
     soit, et plus souvent encore, pour nous faire saisir de quelles
     impressions de l'art, de la nature, et de la vie surtout, le fond
     de la musique est fait. Ce qui ne se peut dire, c'est avec quelle
     intensit de couleur et d'motion il savait, sur ce piano minable,
     veiller toute la beaut intime et la beaut plastique d'un
     chef-d'oeuvre; mais il faut avouer que rien ne nous captivait
     davantage que l'excution, exceptionnellement consentie, de l'un de
     ses propres ouvrages. Qui n'a pas entendu par Massenet la musique
     de Massenet ne sait pas ce que c'est que la musique de Massenet.
     Les interprtes sont si rares, qui n'en ont pas charg le trait, au
     degr, souvent, de la caricature! Et quelle joie, quand il
     apportait quelques pages manuscrites de la partition en oeuvre!
     pages de l'aspect le plus net, le plus srement ordonn, mais d'un
     aspect frmissant, qui avait dj une grce expressive: des pages
     de sa vie vraiment, la date note au coin, avec le fait, petit ou
     grand, qui avait t pour lui l'vnement du jour. J'entends encore
     une lecture, inoubliable, de _Werther_; et je revois l'expression
     singulire d'anxit sur le front du matre, qui certes n'attendait
     pas un avis de ses lves, mais guettait le trouble de ce premier
     public, tout sensible, et trop naf pour la simulation.

     J'ai commenc de comprendre, ce jour-l, que, lorsqu'on reproche 
     M. Massenet un grand dsir de plaire, cette expression pjorative
     n'est pas exacte. Le vrai dsir qui le domine est d'tre aim. Ou,
     plutt, c'est un besoin, inquiet jusqu' la fivre, d'aimer
     lui-mme perdument sa cration et de la rendre si mouvante que
     tous l'aiment comme il l'aime, et de toujours chercher celle qui
     trouvera le plus directement des coeurs prts  s'ouvrir...

     Et il arrivait qu'on entendit, au milieu de ces capiteux
     entretiens, discrtement heurter. La porte entrebille, un visage
     passait, un vieux visage  favoris, resplendissant d'un regard
     divin et d'un large sourire, o l'me s'offrait. C'tait le pre
     Franck, qui venait--les deux classes ayant beaucoup d'lves
     communs, et les heures concidant certaines fois--demander si l'un
     de ces jeunes gens ne consentirait pas  aller lui tenir un peu
     compagnie devant son orgue, o il se morfondait tout seul.

     GASTON CARRAUD.


     10 dcembre 1911.

     Le matre a toujours gard  notre endroit, quant  ses oeuvres,
     un silence farouche; il nous les cachait presque.

     Un jour, cdant  nos instances, il voulut bien nous jouer quelques
     mesures de la danse galilenne de _la Vierge_, dont l'orchestration
     nous avait vivement intresss. Plus tard, il consentit, non sans
     s'tre fait beaucoup prier,  nous interprter l'air du ballet en
     _si mineur_ d'_Hrodiade_; plus tard encore, quelques mesures de
     Manon qu'il achevait alors; le rcitatif: _Je ne suis qu'une pauvre
     fille_. Mais ce fut, en quatre annes, tout son apport d'exemples
     personnels. A ce point de vue, notre curiosit fut toujours due.
     Tel tait son souci de nous loigner des choses de la mode, de
     faire de nous--au sens le plus hautain, le plus ternel du mot--des
     musiciens. Ce fut le plus merveilleux veilleur d'mes, le plus
     gnreux stimulateur d'nergies et d'imaginations. Les mes ont
     rpondu; les imaginations ont fleuri: il en peut revendiquer
     hautement comme sienne l'harmonieuse moisson.

     PAUL VIDAL.

     9 dcembre.

     Mon souvenir de la classe Massenet? Le souvenir d'une classe o
     nous allions avec joie, d'un matre qui tait ador de ses lves,
     d'un enseignement vivant, vari, et le contraire de scolastique.

     C'est un beau souvenir. Et notre matre sait bien que ses nombreux
     lves lui gardent tous une profonde reconnaissance.

     HENRI RABAUD,
     Chef d'orchestre de l'Opra.




MASSENET PAR SES INTERPRTES

_Deux des plus charmantes interprtes de Massenet ont bien voulu
galement nous adresser un souvenir sur leur matre et ami:_


     10 dcembre 1911.

     Pour parler du matre, je trouve bien intressant de raconter un
     peu ce que sont les tudes avec lui.

     Ah! ce n'est pas toujours un moment agrable, car le matre,
     lorsqu'il apporte les pages nouvelles d'un ouvrage, voudrait que
     l'interprte rendt aussitt le sentiment, le caractre, les
     nuances... tout, enfin. Il ne peut admettre une hsitation, il se
     croit  la veille d'une rptition gnrale... Il exige, ds le
     premier contact de l'artiste avec le rle nouveau... la perfection!

     Mais, lorsqu'il se sent compris, quel changement se produit! Il est
     joyeux, reconnaissant; il parle avec bont et vous comble d'loges.
     Exagration au dbut... exagration  la fin.

     Tout s'arrange, cependant, et le matre aime tant les artistes
     qu'il leur donne une place d'honneur parmi les plus chers de sa
     famille.

     Combien aussi les artistes l'aiment, l'admirent et le rvrent!

     LUCY ARBELL, de l'Opra.
  #/


     11 dcembre.

     Mon grand et cher illustre matre Massenet ne se doute pas qu'il
     fut le premier  m'applaudir  Paris.

     Venant de Bordeaux, je me prsentais au concours d'admission du
     Conservatoire, quand un des membres du jury se mit  battre des
     mains.

     --Eh bien! vous pouvez tre contente, mademoiselle, me dit
     l'appariteur, c'est M. Massenet qui vous a applaudie!

     J'tais follement heureuse. Pensez donc! Mais, hlas! ma joie fut
     courte... A peine rentre dans le foyer o les candidates
     attendaient leur tour, je me vis assaillie par vingt jeunes filles
     qui m'interpellaient avec une volubilit rageuse. A travers ce flux
     de paroles, je distinguais pourtant ces mots:

     --En a-t-elle de la chance!

     --C'est vrai que Massenet vous a applaudie?

     --Pas possible!

     --Si!

     --Non!

     --a se raconte.

     Etc.

     Heureusement, la mre d'une des concurrentes mit tout le monde
     d'accord en prononant, avec autorit, cette phrase venimeuse:

     --Je l'avais bien dit  ma fille: Massenet applaudit toujours...
     quand on lui chante sa musique.

     Je venais de concourir dans le grand air de _la Juive_!!!

     JULIA GUIRAUDON-CAIN.




MES DISCOURS





INAUGURATION DE LA STATUE DE MHUL

2 octobre 1892.

_Discours de Massenet, membre de l'Institut, au nom de l'Acadmie des
Beaux-Arts._


     MESSIEURS,

Nous sommes  une poque o chaque pays, chaque coin de terre, tient 
honneur de glorifier dans le marbre ou dans le bronze les hommes
clbres qu'il a vus natre.

Cela vaut mieux assurment qu'une coupable indiffrence pour ceux dont
la patrie a le droit de s'enorgueillir.

Cependant, dans le nombre des statues qu'on a leves en ces derniers
temps, peut-tre quelques-unes l'ont-elles t avec prcipitation, comme
sous le coup d'une admiration trop htive. Ce n'est pas le reproche
qu'on pourra adresser  celle de votre Mhul, le fier et mle artiste
dont nous voyons ici la noble image. Cent ans ont pass sur sa gloire
sans l'entamer. Et c'est pourquoi je remercie l'Acadmie des Beaux-Arts
de l'honneur qu'elle m'a fait en m'envoyant parmi vous pour porter la
parole en son nom et pour dposer au pied de ce monument le tribut de
son admiration. Je le ferai, sinon avec l'loquence que vous auriez
dsire, du moins avec tout le respect et la pit d'un descendant trs
humble pour un anctre illustre et vnr.

Il est n dans votre ville, non loin d'ici, dans l'ancienne rue des
Religieuses, le 24 juin 1763, marqu au front par la Providence pour de
grandes destines artistiques.

C'est un vieil organiste du couvent des Rcollets qui joua en cette
circonstance le rle de la Fortune. Il tait aveugle comme elle et
imagina, en manire de passe-temps, d'inculquer  l'enfant les lments
de la musique. On n'a pas conserv son nom et nous devons le regretter:
n'et-il pas t juste qu'il prt aujourd'hui sa part du triomphe, celui
qui le premier fit vibrer cette petite me musicale?

Dans la suite, Mhul trouva des matres plus remarquables, plus dignes
de lui comme cet Hanser, le savant organiste de Laval-Dieu, qui venait
d'Allemagne et lui apprit du contrepoint tout ce qu'on peut en savoir,
ou comme cet Edelman, compositeur lui-mme de mrite, qui eut le temps
de faire panouir le gnie de son lve, avant de porter sur les
chafauds de la Rvolution une tte plus faite pour les combinaisons
harmoniques que pour les combinaisons si dangereuses de la politique.

Oui, ce furent l les deux matres qui formrent son talent. Mais nous
n'en devions pas moins un souvenir au vieil aveugle, qui, le premier,
posa les mains de l'enfant merveilleux sur un clavier d'orgue dont il
devait devenir le titulaire ds l'ge de dix ans.

Laval-Dieu, o professait cet Hanser dont j'ai parl, fut le vrai
berceau artistique de Mhul. C'tait alors une puissante abbaye situe
tout prs d'ici, de l'autre ct de la Meuse, o vivaient et priaient
des chanoines de Prmontr, mettant tous leurs soins  possder une des
plus belles matrises de France, afin d'y chanter dignement les louanges
du Seigneur.

C'est dans cette solitude propice aux mditations, dans un parc
enchanteur aux riches vgtations, que Mhul passa les plus belles
annes de sa vie. Il aimait  le dire et  le rpter. C'est l qu'il
reut les fortes leons d'Hanser, l aussi qu'il prit pour les fleurs
cette passion qui ne le quitta plus. Toute sa vie, il se plut  en
cultiver comme il avait fait  Laval-Dieu et ce lui fut souvent d'un
grand secours.

Il est dans la vie des artistes bien des heures de lassitude, de doute,
de dcouragement. Avec sa nature fine et impressionnable, Mhul les
connut plus que tout autre. Il eut  lutter parfois contre la mauvaise
fortune, contre les intrigues et les jalousies, mme contre les douleurs
prives. Dans ces jours d'amertume, Mhul se retournait du ct de ses
fleurs et il y retrouvait des horizons roses, des douceurs parfumes. Il
s'oubliait en de longues extases devant un parterre o toutes les
couleurs se mariaient  ses yeux, comme tous les sons dans son esprit de
musicien. Les tulipes surtout le dominaient et il y avait telles d'entre
elles aux nuances vives et changeantes qui lui faisaient tourner la
tte tout aussi bien qu'une de ces mlodies rares closes en sa fertile
imagination.

On a dit qu'il y avait toujours un serpent cach sous les fleurs. Cela
tait vrai pour celles de Laval-Dieu, et le serpent prit ici la forme
d'une robe de moine. Les parents de Mhul, bonnes gens fort simples, se
demandrent un moment pourquoi leur fils ne la revtirait pas, cette
robe, puisqu'il tait si bien accueilli des religieux. Ils ne pensaient
pas pouvoir lever plus haut leur ambition.

Eh! mon Dieu, Mhul et peut-tre fait un excellent moine, mais quel
artiste nous aurions perdu!

Les chanoines pourtant n'eussent pas demand mieux, tant ils avaient
pris en affection leur jeune lve. Heureusement celui-ci n'avait reu
qu'une ducation trs rudimentaire et  toutes les avances il put
rpondre: Je ne sais pas le latin, comme l'ingnue de Molire
rpondait: Je ne sais pas le grec aux savantins qui voulaient
l'embrasser.

Et le voil parti pour Paris, la ville o l'on trouve la gloire, mais au
prix de quelles luttes et de quelles misres! Mhul souffrit des unes et
des autres, touchant de l'orgue dans les glises et courant le cachet
pour vivre mdiocrement. Mais il eut bientt des bonheurs inesprs.

Gluck, le grand Gluck, s'intressa  lui et lui prodigua ses prcieux
conseils. Il y a plus d'une affinit entre le gnie de ces deux
illustres musiciens, et Mhul devait accomplir dans la forme de
l'opra-comique la mme rvolution que celle qu'avait accomplie Gluck
dans l'opra. Aux ariettes de Philidor il fit succder des accents plus
mles et mme, dlaissant la petite flte aimable qui rgnait alors en
souveraine  la salle Favart, il ne craignit pas d'y emboucher la
trompette pique ds son premier ouvrage, cette _Euphrosine_ qui fut une
rvlation et provoqua dans tout Paris un vritable enthousiasme.

Un matre artiste tait n  la France.

D'autres, et parmi eux mon minent ami Arthur Pougin, vous ont dit dans
leurs tudes sur Mhul, bien mieux que je ne saurais le faire, toute la
glorieuse srie des ouvrages qui suivirent _Euphrosine_, et ont fait
ressortir les mrites de _Stratonice_, d'_Ariodant_, d'_Adrien_, de
l'_Irato_, du _Jeune Henry_ et surtout de cet incomparable _Joseph_, qui
passe immuable  travers les ges dans son ternelle beaut.

J'aime  me reporter  ces temps hroques de la musique o l'opra
moderne, secouant les formes pdagogiques qui l'enserraient, sortait si
superbement de ses langes, servi par cette grande pliade d'artistes
qu'on appelait Chrubini, Lesueur, Spontini, Grtry, Berton; et je dis
moderne avec intention, car ce sont eux qui ont ouvert les voies que
nous suivons encore. Sans doute la palette orchestrale a pu s'enrichir
avec l'arme des instruments qui segmentait; on apporte peut-tre  la
musique de nos jours plus de raffinements, plus de recherches, plus de
coloris et de pittoresque, mais on ne saurait y mettre plus de noblesse,
plus de foi, plus d'ampleur que ces rudes pionniers d'un art qu'ils ont
cr.

Mhul tait  leur tte et conduisait le mouvement. Il eut tous les
honneurs, tous les succs. Il fut le premier musicien nomm  l'Institut
de France, il fut aussi le premier dans la Lgion d'honneur.

C'tait donc une sorte de prsance qu'on lui reconnaissait et devant
laquelle, d'ailleurs, ses rivaux, qui taient tous ses amis,
s'inclinaient sans la moindre arrire-pense. Et comment ne l'et-on pas
aim, cet homme qui, en dehors de son rare talent, tait si excellent,
si bon, si aimable pour tous? Il mettait du charme et de l'esprit, nous
dit un de ses biographes, jusque dans le simple bonjour qu'il vous
donnait.

Et voyez, messieurs, comme le gnie rayonne ternellement  travers les
sicles. Voil cent trente annes que Mhul naquit dans cette ville de
Givet, et son souvenir y grandit toujours. Aujourd'hui, c'est
l'apothose; et nous voici tous runis autour de la statue que viennent
de lui riger ses concitoyens reconnaissants. Rendons hommage  la forte
volont de votre maire, M. Lartigue, qui a men  bien cette entreprise,
et au talent du sculpteur, M. Croisy, qui nous rend si vivante cette
image chre et glorieuse.

Non seulement, par cette belle manifestation, vous honorez la mmoire de
Mhul, mais vous vous honorez grandement vous-mmes, et vous honorez la
France aussi. Il ne saurait nous dplaire qu' l'extrmit de notre pays
et sur sa limite mme, ce soit tout d'abord la statue d'un musicien
illustre qu'on dcouvre en entrant chez nous. C'est comme une tiquette
d'art donne  la patrie; c'est plus encore quand ce musicien s'appelle
Mhul et qu'il a crit le _Chant du dpart_--ce frre jumeau de notre
_Marseillaise_--qui retentit si souvent  l'heure du danger parmi les
armes de la premire Rpublique.

Tournez-la donc du ct de la frontire, la statue du musicien patriote
dont les chants enflamms entranrent les fils de la France  la
dfense du sol sacr. Mettez-y des lyres et des roses, des lyres pour
symboliser son gnie, des roses parce qu'il les aima tendrement, mais
n'oubliez pas d'y joindre le clairon qui sonne la victoire.




FUNRAILLES D'AMBROISE THOMAS

22 fvrier 1896.


_Discours de Massenet, membre de l'Institut, au nom de la Socit des
auteurs et compositeurs dramatiques._

     MESSIEURS,

On rapporte qu'un roi de France, mis en prsence du corps tendu  terre
d'un puissant seigneur de sa cour, ne put s'empcher de s'crier: Comme
il est grand!

Comme il nous parat grand aussi celui qui repose ici devant nous, tant
de ceux dont on ne mesure bien la taille qu'aprs leur mort! A le voir
passer si simple et si calme dans la vie, enferm dans son rve d'art,
qui de nous, habitus  le sentir toujours  nos cts ptri de bont et
d'indulgence, s'tait aperu qu'il fallait tant lever la tte pour le
bien regarder en face?

...Et c'est  moi que des amis, des confrres de la Socit des auteurs
ont confi la douloureuse mission de glorifier ce haut et noble artiste,
alors que j'aurais encore bien plus d'envie de le pleurer. Car elle est
profonde notre douleur,  nous surtout, ses disciples, un peu les
enfants de son cerveau, ceux auxquels il prodigua ses leons et ses
conseils, nous donnant sans compter le meilleur de lui-mme dans cet
apprentissage de la langue des sons qu'il parlait si bien. Enseignement
doux parfois et vigoureux aussi, o semblait se mler le miel de Virgile
aux saveurs plus pres du Dante,--heureux alliage dont il devait nous
donner plus tard la synthse dans ce superbe prologue de _Franoise de
Rimini_, tant acclam aux derniers concerts de l'Opra.

Sa Muse, d'ailleurs, s'accommodait des modes les plus divers, chantant
aussi bien les amours joyeuses d'un tambour-major que les tendres
dsespoirs d'une Mignon. Elle pouvait s'lever jusqu'aux sombres
terreurs d'un drame de Shakespeare, en passant par la grce attique
d'une Psych ou les rveries d'une nuit d't.

Sans doute il n'tait pas de ces artistes tumultueux qui font sauter
toutes les cordes de la lyre, pythonisses agites sur des trpieds de
flammes, prophtisant dans l'enveloppement des fumes mystrieuses.
Mais, dans les arts comme dans la nature, s'il est des torrents
fougueux, impatients de toutes les digues, superbes dans leur furie et
s'inquitant peu de porter quelquefois le ravage et la dsolation sur
les rives approchantes, il s'y trouve aussi des fleuves pleins d'azur
qui s'en vont calmes et majestueux, fcondant les plaines qu'ils
traversent.

Ambroise Thomas eut cette srnit et cette force assagie. Elles furent
les bases inbranlables sur lesquelles il tablit partout sa grande
renomme de musicien sincre et probe. Et quand quelques-uns d'entre
nous n'apportent pas dans leurs jugements toute la justice et toute
l'admiration qui lui sont dues, portons vite nos regards au del des
frontires, et quand nous verrons dans quelle estime et dans quelle
vnration on le tient en ces contres lointaines, o son oeuvre a
pntr glorieusement, portant dans ses pages vibrantes un peu du
drapeau de France, nous trouverons l l'indication de notre devoir.
N'touffons pas la voix de ceux qui portent au loin la bonne chanson,
celle de notre pays.

D'autres avant moi, et plus loquemment, vous ont retrac la lumineuse
carrire du Matre que nous pleurons. Ils vous ont dit quelle fut sa
noblesse d'me et quel aussi son haut caractre. S'il eut tous les
honneurs, il n'en rechercha aucun. Comme la Fortune pour l'homme de la
fable, ils vinrent tous le trouver sans qu'il y songet, parce qu'il en
tait le plus digne.

C'est donc non seulement un grand compositeur qui vient de disparatre,
c'est encore un grand exemple.




CENTENAIRE D'HECTOR BERLIOZ

INAUGURATION DU MONUMENT LEV A MONTE-CARLO

7 mars 1903.


_Discours de Massenet, membre de l'Institut._

     MESSIEURS,

C'est le propre du gnie d'tre de tous les pays.

A ce titre Berlioz est partout chez lui; il est le citoyen de l'entire
humanit.

Et pourtant il passa dans la vie sans joie et sans enchantement. On peut
dire que sa gloire prsente est faite de ses douleurs passes.
Incompris, il ne connut gure que les amertumes. On ne vit pas la flamme
de cette nergique figure d'artiste, on ne fut pas bloui de l'aurole
qui le couronnait dj.

N'est-ce donc pas une merveille singulire de voir cet homme, qui avait
de son vivant l'apparence d'un vaincu, crature malheureuse et
tourmente, chercheur d'un idal qui toujours semblait se drober,
pionnier d'art haletant et de soif inapaise, musicien de misre
souvent lapid, se redresser tout  coup aprs sa mort, ramasser les
pierres qu'on lui jetait pour s'en faire un pidestal et dominer tout un
monde!

C'est que sous cette enveloppe de lutteur acharn et succombant  la
peine brlait une me ardente de crateur, de ces mes qui vivifient
tout autour d'elles, qui apportent  chacun un peu de leur lumire, de
leurs hautes aspirations, mes gnreuses qui ne s'lvent pas seules,
mais qui lvent en mme temps les mes des autres hommes. Nous devons
tous  Berlioz la reconnaissance qu'on doit  un bienfaiteur,  un
dispensateur de grce et de beaut.

Autour de ce groupe d'art, qui nous apparat presque, dans sa pure et
sainte blancheur, comme un monument expiatoire, nous voici runis non
seulement dans un sentiment de mme admiration, mais encore avec la
ferveur pieuse de pcheurs repentants.

Le voil donc sur son rocher,  Monte-Carlo, le Promthe musicien,
l'Orphe nouveau qui fut dchir par la plume des crivains comme
autrefois l'ancien par la griffe des Mnades. Mais le rocher est ici
couvert de roses; l'aigle dvorant s'en est enfui pour toujours. Berlioz
y connatra dans l'apothose le repos qu'il chercha vainement dans la
vie. La mort, c'est l'apaisement, et cet autel de marbre, c'est la
dification.

S'il pouvait vivre encore, qu'il serait heureux de ce pays
d'enchantement qui l'entoure et comme il y trouverait ses rves
panouis.

Le long de ces pentes fleuries qui montent en serpentant vers le ciel,
son esprit d'illusion croirait voir la Vierge avec Jsus gravissant la
rude montagne pour se diriger vers Bethlem. Voici les palmiers qui
abritrent l'enfance du Christ.

Contraste saisissant, n'est-il pas, sur ces mmes ctes souvent
rugueuses de la Turbie, des coins dsols, des pierres arides, des chaos
terrifiants o dans la nuit noire on croirait suivre _la Course 
l'abme_, la chevauche sinistre de Faust et de Mphistophls.

Mais, en redescendant vers la rive, sous ces berceaux, dans ces alles
mystrieuses, on pourrait entendre les soupirs de Romo promenant sa
tristesse. _La Fte chez Capulet_ n'est pas loin; j'en entends souvent
les fanfares joyeuses et les orchestres imptueux.

Ne croyez-vous pas aussi que les ombres d'ne et de Didon aimeraient 
errer sous ces votes de verdure paisse et parfume et  chanter leur
amour au bord des flots murmurants, dans la chaude volupt d'une nuit
d't, sous les lueurs blanches des toiles?

Il dormira ainsi dans son rve jusqu'au jour du jugement dernier, o les
trompettes fulgurantes de son _Requiem_ grandiose viendront le
rveiller, en ranimant ce marbre pour en tirer son me glorieuse.

Ainsi donc et jusque-l, cet agit dans la vie aura pu contempler le
calme de cette mer clmente; ce pauvre verra dans les airs comme des
ruissellements d'or; ce coeur ulcr sentira monter jusqu' lui en un
baume l'odeur des lis et des jasmins.

Oui! c'tait bien ici sa terre d'lection, celle o l'on devait faire 
son oeuvre matresse, _la Damnation_, un si enthousiaste accueil en en
animant encore davantage les personnages, en les transportant sur la
scne, en les entourant du prestige des costumes et des dcors
merveilleux que le prince de Monaco a voulu pour cette adaptation qui
est son oeuvre et qu'il a maintenue malgr les attaques des
malveillants.

Combien Son Altesse est rcompense aujourd'hui en voyant que l'Italie
et l'Allemagne, ces deux patries de la musique et de la posie, ont
suivi son impulsion et triomphent avec ses ides.

Tournons-nous donc  prsent vers le prince magnanime auquel Berlioz a
d cette rose bienfaisante, remercions ce prince de la science qui est
aussi le protecteur des arts.

En cette terre qui semble un paradis, si chaude et si colore, en ce
jardin des Hesprides qu'aucun dragon jaloux ne garde, dans ces
transparences et dans ces clarts, il nous apparat en vrit comme le
roi du Soleil.




FUNRAILLES DE M. E. FRMIET

MEMBRE DE L'INSTITUT

Le jeudi 15 septembre 1910.


_Discours de Massenet, prsident de l'Institut._

     MESSIEURS ET CHERS CONFRRES,

Un deuil immense vient de frapper l'Institut!... Il a perdu l'un de ses
membres les plus illustres! C'est, de nouveau, l'Acadmie des Beaux-Arts
o la mort impitoyable a cherch sa victime!

Frmiet, notre grand Frmiet n'est plus!... Notre dsolation en est
profonde, elle nous laisse inconsolables!...

Enfant de Paris, de ce Paris qu'il aimait tant et dont il fut l'orgueil,
la renomme d'Emmanuel Frmiet eut tt fait de franchir les limites de
sa patrie, pour rayonner de son pur clat dans le monde entier.

Ses oeuvres, considrables par leur nombre et leur diversit, lui
survivront, portant l'empreinte de son talent gnial. Elles laisseront
un sillon lumineux dans l'histoire de la sculpture franaise.

loign de toute prtention, il avait, quand il le fallait, le sourire
qui sait faire valoir et aimer la pense cratrice. Il avait un don
merveilleux de l'-propos et de la mesure.

Emmanuel Frmiet tait lui-mme.

Ce qui caractrisait le talent si fort, si personnel de Frmiet, c'tait
aussi l'esprit. Son esprit ingnieux et nerveux tait habile  choisir
ses sujets; il les composait avec une mesure, avec une malice exquises.
On a pu avancer avec raison, de lui, que de tous les sculpteurs de son
temps il fut le plus cultiv.

Dans la science de la _mythologie_, il se montra admirable, comme il le
fut en archologie, respectant avec un scrupule extrme la vrit,
l'exactitude historique.

Aprs _le Cavalier gaulois et le Cavalier romain_, aprs _la statue
questre de Louis d'Orlans_, chef-d'oeuvre d'une beaut sans gale,
aprs _le Centaure Tre_, emportant un enfant dans ses bras, et le
_Faune taquinant de jeunes oursons_, aprs avoir trait _l'Homme  l'ge
de pierre_, il nous donna cette oeuvre si tragique: _Gorille enlevant
une femme_.

Frmiet tait alors en plein panouissement de son blouissant, de son
merveilleux talent. La mdaille d'honneur au Salon de 1888 devait venir
lui dire l'universelle admiration que, ds longtemps d'ailleurs, il
avait su inspirer  la foule de ses contemplateurs.

L'artiste fut toujours soucieux de la vrit et des leons de
l'histoire. Sa _Jeanne d'Arc_ en est l'clatant tmoignage. Elle a fait
dcerner  Frmiet la glorieuse appellation de prcurseur.

En reproduisant cette page inoubliable de l'histoire de son pays, en
donnant  sa _Jeanne d'Arc_ cet aspect dlicat, tout en laissant 
l'hrone le visage dcid et nergique, en la plaant, contraste voulu,
sur un de ces robustes chevaux du Perche comme les utilisaient, dans
leurs chevauches, les hommes bards de fer du moyen ge, Frmiet a
suprieurement rendu, dans sa profonde et parfaite loquence, ce qu'on a
nomm la philosophie, la leon  tirer de l'histoire, par la statuaire.
Il est pass matre en ce genre.

Notre illustre confrre portait avec une modestie souriante le poids de
ses glorieux travaux. Il suivait, avec une ponctualit qu'aucun de nous
n'a oublie, les sances de l'Acadmie des Beaux-Arts, montrant sa belle
et verte vieillesse, prenant la part la plus consciencieuse  ses
travaux, servant ainsi d'exemple aux plus tard venus dans la carrire;
et quand, dans ces temps rcents, en pleine inondation, force fut, pour
arriver  l'Institut, d'y aborder en canots, il ne fut pas le dernier 
prendre sance!

Son coeur tait  la fois gnreux et tendre, et sa conversation
n'avait rien de ce marbre glacial qu'il savait si admirablement sortir
de sa froidure pour lui imprimer sa chaleur et sa vie.

Il y a peu de semaines, nous tions avec lui  l'Institut, dont il tait
le patriarche vnr, et il nous parlait de sa mort (la pressentait-il
dj prochaine?) avec une srnit, une rsignation admirables; nous
l'coutions silencieux, mus. Nous ne pensions pas que l'heure suprme
dt si tt sonner pour notre cher et grand matre.

Rien des honneurs que l'on dcerne aux vivants ne lui aura manqu;
peut-tre la grand-croix de la Lgion d'honneur, dont il n'tait que
grand-officier, mais si ce suprme honneur lui faisait dfaut, l'opinion
publique le lui avait depuis longtemps dcern, de telle sorte que nous
pouvons rellement dire de Frmiet que rien ne manqua  sa gloire, mais
que, par son trpas, dsormais, il manque  la ntre.

Adieu, Frmiet, adieu vaillant et illustre Franais, tu peux rejoindre
avec la conscience tranquille, avec la sereine conviction du devoir
accompli, ce sjour large ouvert  ceux qui, comme toi, ont su remplir
leur existence de sublimes travaux, leons prcieuses pour les
gnrations futures.

Adieu! Pas plus que les tres chers  ton coeur, que tu as tant aims
et que tu laisses aprs toi, pas plus que notre minent confrre Gabriel
Faur, auquel tu donnas l'une de tes filles chries, l'Acadmie des
Beaux-Arts, elle non plus, ne saura t'oublier.




SANCE PUBLIQUE ANNUELLE DES CINQ ACADMIES

PRSIDE PAR MASSENET, PRSIDENT DE L'INSTITUT ET DE L'ACADMIE DES
BEAUX-ARTS

Le mardi 25 octobre 1910.


_Discours d'ouverture de M. le Prsident._

     MESSIEURS,

C'est la roue de la Fortune, qui n'a jamais t plus aveugle--ou bien
encore la malice de mes confrres les artistes--qui m'a port jusqu' ce
fauteuil, o m'choit l'honneur redoutable de prsider l'une de ces
sances annuelles o se trouvent runies les cinq Acadmies. Lourde
tche pour un pauvre compositeur que les questions scientifiques et
littraires ont toujours vivement interess, mais auquel la tyrannie des
doubles croches n'a laiss le loisir d'en approfondir aucune.

Cependant, un musicien dj--mais celui-l de haute taille et de grande
envergure--s'est ainsi trouv  votre tte, en pleine Sorbonne cette
fois, pour clbrer, en 1895, le glorieux centenaire de l'Institut de
France. C'tait mon matre vnr Ambroise Thomas. Certains de ceux qui
sont ici se rappellent assurment sa noble figure, sa belle tenue, la
sobrit et l'lvation de son loquence, en cette solennelle
circonstance. Avec l'motion du souvenir et du culte reconnaissant que
je lui dois, vous me permettrez de me placer ici sous sa protection.

Pour chanter dignement nos cinq Acadmies, il et fallu cette lyre
antique  cinq cordes, que les hellnistes appellent pentacorde. Je n'en
ai pas trouv, par l'excellente raison que c'est l, parat-il, un
instrument presque fabuleux et que l'on n'est mme pas certain qu'il ait
exist. Si M. Henri Weil, le premier de vos confrres dont nous aurons 
dplorer la perte, tait parmi nous, il aurait pu d'une science sre
lucider cette question dlicate. Mais voici l'an rvolu dj depuis que
l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres a perdu ce grand
professeur qui tait son doyen, tant n en 1818,  Francfort-sur-le-Mein,
alors ville libre. Ses tudes de prdilection le reportaient toujours
vers la Grce antique. Il tait comme un Hellne attard parmi nous, le
huitime sage, et se plaisait  vivre dans la rare compagnie d'Eschyle,
d'Euripide et de Dmosthne, dont il a comment les oeuvres dans des
ditions restes fameuses.

En 1848, ne pouvant remonter le cours des temps pour devenir citoyen de
l'ancienne Athnes, il choisit la nationalit franaise sans doute parce
qu'il la jugea, mme dans sa dgnrescence, la plus raffine, la plus
subtile de l'poque prsente. On sait ce qu'il ajouta d'honneur au
patrimoine de sa patrie d'adoption.

En 1882, il entre  l'Acadmie, comme port par Denys d'Halicarnasse
lui-mme, encore un de ses amis fort anciens.

Faut-il citer ses _tudes sur le drame antique_, celles sur _l'Antiquit
grecque_, sa longue collaboration au _Journal des savants_ et  la
_Revue des tudes grecques_?

Ainsi il arriva jusqu'aux dernires limites de sa vie, toujours souriant
et affectueux. Quand son corps affaibli semblait ne plus pouvoir le
porter, son cerveau restait lumineux et il suffisait de lui parler de la
chre Grce ou de nouveaux papyrus dcouverts ici ou l, pour le voir se
dresser tout aussitt, l'oeil anim. Ah! pour l'amour du grec, qu'on
l'et alors volontiers embrass et couronn de roses, le doux vieillard,
qui s'teignit, un soir, comme un souffle, au milieu des odes lgres
d'Anacron.

Puis ce fut le tour de M. d'Arbois de Jubainville, qui nous quitta
galement dans un ge fort avanc, puisqu'il tait n  Nancy en 1827.
Fils d'avocat, il ne trouve sa vocation qu' l'cole des Chartes d'o il
sort le premier en 1851 avec une thse qui fait quelque bruit:
_Recherches sur la minorit et ses effets sur le droit fodal_.

C'en tait fait! Ds 1852 il est archiviste du dpartement de l'Aube et,
dans la solitude des faubourgs de Troyes, il entreprend la srie des
admirables travaux qui remplirent son existence. Ce qui l'intresse
surtout, c'est la recherche des vritables origines nationales de notre
histoire. Et voyez son nergie et son opinitret:

Pour approfondir les mystres de nos premires destines, il juge que la
connaissance du breton d'Armorique lui donnerait des facilits; il
l'apprend. Puis constatant que le bas-breton ne suffit pas et qu'il
trouverait de nouvelles forces  savoir le gallois, il l'apprend aussi.
Amen enfin  reconnatre que l'irlandais a grande importance en un tel
objet, il l'apprend encore.

C'en tait trop! D'Arbois de Jubainville devait tre des vtres. Il en
fut, en 1884. C'est en s'appuyant sur la philologie plus que sur
l'archologie qu'il entreprit de rsoudre le problme ardu des origines
franaises. Aux illusions dores du rve, il opposa la prcision rigide
du document. Et l, tout en rendant hommage  l'nergie et  la rudesse
victorieuse de d'Arbois, les artistes, qui sont de grands enfants,
auront parfois le regret qu'on leur ait gt ces rcits, contes de fes
si l'on veut, si dlicatement sertis, qui bercrent leur jeunesse et
ouvrirent leur imagination.

Il est permis de croire d'ailleurs que d'Arbois de Jubainville s'en
rendit compte lui-mme, sur la fin de sa vie. Que lui advint-il en
effet? Il frquentait alors le salon de Gaston Pris, si achaland en
gens de lettres remarquables. Il y rencontra de grands esprits, de
vastes cerveaux comme ceux de Renan et de Taine; il s'y frotta  des
potes radieux comme Sully Prudhomme et de Hrdia. Ce sont l
sductions auxquelles on n'chappe gure. Ce qui devait arriver, arriva.
L'imagination prit un jour sa revanche. O voyons-nous s'endormir le
Celte enracin? Dans les bras d'Homre, pour la plus grande joie de son
confrre Henri Weil. Il se met  approfondir le grec, puisqu'il lui
fallait toujours apprendre quelque chose, et, comptant avec la chimre,
il crit _l'pope homrique_! Ce fut, messieurs, sa dernire signature
devant l'ternel, le Ssame qui lui ouvrit les portes du paradis.

Il semble que l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres donne  ses
membres un vritable brevet de longvit. Henri Weil disparat  90 ans,
d'Arbois de Jubainville  83, et voici Lopold Delisle qui nous laisse 
84. A 32 ans, il tait dj des vtres et vous avez pu clbrer son
jubil, il y a deux annes  peine.

On peut dire que sa gloire tint presque entire dans les quatre murs de
la Bibliothque nationale, mais qu'elle les fit clater de toutes parts
par son intensit mme.

Et pourtant il arriva qu'aprs plus d'un demi-sicle pass dans cette
chre bibliothque, illustre et remplie de ses travaux, il arriva qu'un
dcret inattendu dans sa rigueur vint lui rappeler qu'il tait temps de
songer  la retraite, comme s'il tait des limites pour la gloire.
L'motion fut grande dans le pays,  la ville et aux champs, sinon  la
cour. Car le nom de Lopold Delisle tait partout populaire.

Il sortit de la Bibliothque, le coeur afflig mais le front haut,
comme un gnral sort d'une ville assige et courageusement dfendue,
avec tous les honneurs de la guerre. Il semblait un vainqueur ouvrant
les portes de la place  qui voulait la prendre.

Jusqu'au dernier moment il suivit vos sances et il est mort debout,
ainsi qu'il convenait  ce rude travailleur. A quelqu'un des siens qui
lui reprochait, en ces derniers temps, de se lever trop matin ne
rpondit-il pas que les vieillards devaient faire de longues journes
parce qu'ils n'en avaient plus beaucoup  faire. Parole admirable 
graver sur le marbre de sa tombe, car elle est l'indication de toute une
vie.

L'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres a eu encore le regret de
perdre un associ tranger en la personne d'Adolf Tobler, qui professait
 Berlin la philologie romane depuis plus de quarante ans. Il tait n
le 23 mai 1835, prs de Zurich.

Il contribua pour sa part, en plein dix-neuvime sicle, aux progrs et
 la diffusion des tudes relatives  notre vieille langue franaise et
 notre ancienne littrature. Et il est curieux de constater que cette
oeuvre pie fut entreprise  Berlin par un professeur de Zurich.
Saluons donc d'un dernier adieu ce savant tranger qui devait aimer
notre pays, puisqu'il en aimait les lettres.

Je ne voudrais pas quitter l'Acadmie des Inscriptions sans signaler ici
ce qui fut pour elle le grand vnement de cette anne, je veux parler
des rcentes dcouvertes faites dans la haute Asie. Le 25 fvrier
dernier, M. Paul Pelliot est venu rendre compte  l'Acadmie des
rsultats de la mission qui lui avait t confie dans le Turkestan
chinois et qu'il a remplie avec une admirable nergie durant trois
annes. Les ruines explores dans ces rgions, les temples, les grottes
 sculptures et  peintures nous rvlent des civilisations
insouponnes, contemporaines des premiers sicles du christianisme.
Mais la dcouverte la plus tonnante est celle de toute une
bibliothque de manuscrits antrieurs au onzime sicle. Cette
bibliothque se trouvait cache dans une grotte qui fut mure,
apparemment en l'an 1035 de notre re, et dont l'entre a t dcouverte
par hasard en 1900, par des moines bouddhistes.

M. Pelliot a t assez heureux pour pouvoir acheter aux moines et
rapporter en France,  la Bibliothque nationale, cinq mille rouleaux,
entre autres un manuscrit chinois du cinquime sicle ou du dbut du
sixime sicle, sur soie, admirablement conserv. Quel trsor!

Que sortira-t-il, au point de vue historique, du dchiffrement de cette
norme et inattendue source d'informations? Connatrons-nous l'histoire
des migrations des races humaines qui de l sont venues fondre sur
l'Europe? Un avenir prochain nous le dira.

Mais il nous faut reprendre la liste funbre. L'Acadmie des Sciences
n'a pas t parmi les plus pargnes, ayant perdu deux de ses membres:
M. Bouquet de la Grye et Maurice Levy.

Nous ne suivrons pas M. Bouquet de la Grye dans toutes les tapes de sa
carrire d'ingnieur explorateur, en Nouvelle-Caldonie, o le bateau
qui le portait fait naufrage, en gypte,  Saint-Jean-de-Luz dont il
sauve la plage par la surlvation du rcif Artha, au port de la
Rochelle,  l'le Campbell et au Mexique pour y observer le passage de
Vnus. C'est un an aprs son retour que vous l'appelez parmi vous. Son
dernier rve, vous le connaissez tous, c'tait de faire de Paris un port
de mer. Il n'aura pas vu la ralisation de ses plans grandioses, malgr
les quinze annes de lutte qu'il y consacra. D'autres recueilleront ce
qu'il aura sem. L'ide d'ailleurs semble avoir perdu aujourd'hui de son
intrt, puisque les temps sont proches o nous verrons flotter
au-dessus de nos ttes des bateaux ariens. A quoi bon ds lors les
ports et les canaux!

L'Acadmie des Sciences vient d'tre trs prouve par la mort toute
rcente de Maurice Levy. Quand on lit, dans la notice ncrologique que
lui a consacre le prsident mile Picard, l'tendue et la varit de
ses travaux, on reste confondu. C'tait une sorte de cerveau
encyclopdique, d'un ressort et d'une lucidit incomparables, qui put
s'attaquer  tous les sujets scientifiques et s'en rendre matre avec
une merveilleuse dextrit.

Ce sont l d'ailleurs questions extrmement dlicates, sur lesquelles il
est difficile et peut-tre dangereux pour un musicien de disserter
longuement. En toute humilit, il me faut dclarer n'tre pas certain
d'en avoir tout pntr et peut-tre, en insistant, m'aventurerais-je
sur un clavier qui ne m'est pas familier. Or la crainte des fausses
notes est le commencement de la sagesse. Quand on entend parler, 
propos de Maurice Levy, des principes de la thermodynamique et de
l'nergtique, de la gomtrie infinitsimale, de la thorie
mathmatique de l'lasticit, de la mcanique analytique et de la
mcanique cleste, toutes matires o il excellait, il est bien permis
de frmir un peu.

L'Acadmie des Sciences a encore perdu trois membres associs et un
membre libre: d'abord M. Agassiz, mort sur le navire qui le ramenait en
Amrique, au sortir d'une de vos sances. Grand zoologiste, il tait le
principal reprsentant aux tats-Unis de la biologie marine.

Puis ce fut le docteur allemand Robert Koch, dont les luttes contre la
tuberculose sont restes clbres. Il ne l'a pas vaincue tout  fait,
mais il en a trouv le bacille et peut-tre par l a-t-il ouvert la
brche par o d'autres passeront pour venir  bout du terrible mal.

Enfin le si renomm astronome italien Schiaparelli, directeur de
l'Observatoire de Milan, vient de disparatre.

Ce n'est pas parce que ce savant s'est toujours proccup de la
gestation des toiles filantes, un point qui proccupe aussi parfois les
compositeurs, qu'il attire surtout mon attention. De faon gnrale,--et
mon illustre ami Saint-Sans ne me contredira pas, lui qui est un des
membres les plus actifs de la Socit astronomique de France,  laquelle
il confie volontiers ses penses sur l'histoire du firmament,--de faon
gnrale, dis-je, les musiciens ont toujours t attirs vers ce concert
des astres dont parle le divin Platon et dont ils auraient bien voulu 
leur tour percevoir quelque chose.

Moi-mme j'ai install, au sommet de ma chre retraite d'greville, une
sorte d'observatoire, non dans l'espoir fallacieux, je dois le dire, de
pntrer la musique cleste, mais pour y mieux choisir,  l'aide d'un
tlescope, la plante o j'aimerais passer ma seconde existence. Car il
n'en faut pas douter, puisque le philosophe amricain William James, le
membre associ que vient de perdre l'Acadmie des Sciences morales et
politiques, l'auteur de _l'Immortalit humaine_ et de _l'Univers
pluralistique_, nous donne l'esprance d'une autre vie. On estime qu'il
est le plus illustre penseur qu'ait produit l'Amrique depuis Emerson.
C'est surtout _le Pragmatisme_ qui tablit sa rputation et cra une
sorte de religion nouvelle. C'est l qu'il affirmait sa foi
spiritualiste dans les termes les plus ardents. Il a pouss la
conviction jusqu' laisser aprs lui des messages rservs  plusieurs
adeptes de la _Socit de recherches psychiques_, leur promettant de
communiquer avec eux de l'au-del.

Il n'est donc que temps de retenir sa place l-haut, si on veut pouvoir
s'y loger. C'est l'avis de beaucoup d'esprits aviss, et il me souvient,
 ce propos, d'une anecdote amusante qui me fut conte par Catulle
Mends, mon grand collaborateur. C'tait  l'poque de sa jeunesse,
alors qu'il menait une vie difficile, n'ayant que son talent pour
subsister. Il tait des soirs o il ne savait trop comment dner, o il
lui fallait, comme on dit, serrer d'un cran sa ceinture. Un de ces soirs
mornes, il dambulait mlancoliquement sur le boulevard, en compagnie de
son ami Villiers de l'Isle-Adam, dont l'escarcelle n'tait pas mieux
garnie. Mends, qui avait l'me forte malgr tout, faisait de son mieux
pour rconforter son compagnon particulirement dcourag, et
entreprenait de le nourrir de rves,  dfaut d'un menu plus
substantiel.

Un peu fivreux, tout aurol d'or comme un aptre, avec des gestes
larges enveloppant l'espace, il parlait sous la lune blafarde des temps
futurs qui leur apporteraient la fortune avec la gloire, et se lanait
dans des spculations philosophiques transcendantes et des plus
hasardeuses. Affirmant sa foi ardente dans une autre vie suprieure, il
appuyait complaisamment sur les dlices de la plante lumineuse, o l'on
ferait bombance, aprs avoir err si misrablement sur une terre
d'amertume.

Et Villiers de l'Isle-Adam,  moiti convaincu, de l'interrompre en
s'abattant sur un banc: Eh bien! mon vieux, nous nous en souviendrons
alors de cette plante-ci o nous sommes!

Mais nous voici peut-tre un peu loin de Schiaparelli, dont il convient
de rappeler qu'il fut le premier  vouloir distinguer des canaux dans
la plante Mars. Qui, d'ailleurs, pourrait prtendre le contraire?

Le membre libre qu'a perdu l'Acadmie des Sciences s'appelait Eugne
Rouch. Que de gnrations d'coliers lui doivent d'avoir t initis,
bon gr, mal gr, aux beauts du carr de l'hypotnuse! Enfin, il a
trouv sur les quations algbriques des nouveauts qui devinrent
classiques dans le monde pdagogique.

L'Acadmie franaise a fait trois pertes cruelles: Eugne-Melchior de
Vog, Henri Barboux et Albert Vandal.

On pourrait, semble-t-il, tablir une sorte de rapprochement entre les
destines d'Eugne-Melchior de Vog et celles mmes de Chateaubriand.

Comme il arriva pour Chateaubriand au chteau de Combourg, nous le
voyons passer les premires annes de sa jeunesse dans ce chteau de
Gourdan, berceau de la noble famille des Vog; il y trouve surtout de
la mlancolie et de la mditation autour d'une vieille bibliothque, o
il se plut, selon ses propres expressions,  lire des potes chris, 
deviser de voyages et d'histoires, de projets et d'esprances.

La politique n'avait pas laiss Chateaubriand indiffrent,
Eugne-Melchior de Vog s'y laissa prendre aussi.

Et voici sa carrire de romancier qui commence. De mme que
Chateaubriand avait crit avec _Ren_ une sorte d'autobiographie, de
mme on a voulu voir dans la personne du dput Jacques Andarran,
principal personnage du roman _les Morts qui parlent_, celle mme de
Melchior.

Il faut citer encore, pour cette priode de production, _Jean d'Agrve_
et _le Matre de la mer_, qui rpondent  d'autres phases de la vie
intellectuelle et morale de l'auteur.

Eugne-Melchior de Vog n'a pu achever son quatrime roman, _Claire_,
qu'il laissait esprer.

Il est mort dans la srnit d'une conscience sans reproche, ne voulant
 ses funrailles, prescrivit-il dans son testament, que les prires de
l'glise catholique. Il tait donc un bon chrtien, tout comme encore
l'auteur du _Gnie du Christianisme_.

Un mois aprs, presque jour pour jour, nouveau deuil pour l'Acadmie
franaise.

Henri Barboux, l'un des plus illustres matres du barreau, s'en allait
aprs une courte maladie que ne put vaincre sa verte vieillesse.
Profitons de ce que la parole du btonnier Barboux est encore chaude 
nos oreilles, pour dire quelle motion elle soulevait au prtoire, et
quelles nobles causes elle a souvent servies.

Le frle et charmant Albert Vandal ne devait pas non plus longtemps
attendre pour rejoindre dans la mort le puissant et vigoureux
Eugne-Melchior de Vog. Le chne et le roseau furent emports d'un
mme coup.

L'histoire manquerait  son but, disait Albert Vandal, si elle ne
cherchait dans le pass des avis et des leons. Un lien coordonne ses
premires publications, leur apportant une unit qui double leur force.

Mais l'oeuvre qui gardera surtout son nom de tout oubli, c'est
assurment _l'Avnement de Bonaparte_, o il claire tant de coins
demeurs obscurs des lueurs de la vrit, redresse tant d'erreurs
accrdites, et lave son hros des souillures dont on le voulait salir.
Il ne faut pas oublier qu'Albert Vandal appartenait  une famille
napolonienne d'ides et d'affection, et que son pre avait une haute
situation sous le second Empire. Il tait lui-mme rest fidle  ces
souvenirs, et on ne peut que l'en honorer davantage, puisqu'il s'tait
ainsi ferm volontairement toutes les carrires diplomatiques ou autres,
o son esprit dli si fertile, si averti, aurait pu utilement briller
au service de la France. Il ne lui restait qu' se rfugier dans
l'histoire, qui ne s'en plaignit pas.

Avec mile Cheysson, l'Acadmie des Sciences morales et politiques a
perdu surtout un grand homme de bien. Sans lui, au sige de Paris, nous
serions certainement tous morts de faim. Meunier gnial et gigantesque,
il sut accumuler dans notre ville un bloc enfarin qui dit plus  nos
estomacs affams que celui de la fable, d'apparence si suspecte. Conquis
par les doctrines du clbre conomiste Le Play, une notion prcise
s'empare de son esprit: celle du devoir social. De l cette suite
continue d'ouvrages se rapportant tous au mme but poursuivi: _la Guerre
au taudis_, _la Mutualit_, _la Protection des enfants_, etc., etc. La
mort le surprit au milieu de cette lutte incessante contre la misre et
le mal. Saluons bien bas sa mmoire.

M. Evellin fut, lui, docteur en philosophie, et il la professa en
plusieurs lyces. Ses thses de doctorat ne sont pas oublies. Elles
avaient pour sujet la critique de la thorie cosmologique de Boscovich
(_Quid de rebus corporeis vel incorporeis senserit Boscovich_) et la
critique du concept de l'infini. Je suis heureux, messieurs, que les
circonstances me permettent de vous citer un peu de latin, mais soyez
assur que je n'en abuserai pas.

Les deux ouvrages principaux d'Evellin: _Infini et Quantit_, _la Raison
pure et les Antinomies_, lui assurent pour l'avenir un rang distingu
dans la ligne de Descartes et de Kant.

Il me faut ajouter encore ici le nom considrable de M. Gustave Moynier,
n  Genve en 1826, associ tranger de l'Acadmie des Sciences morales
en 1902.

Il fut un fervent et prcieux appui dans toutes les causes o la
charit, l'ordre, le droit rclamaient sa parole et l'autorit de son
esprit si largement ouvert au bien.

J'en arrive  ma chre Acadmie des Beaux-Arts qui vient d'tre frappe
cruellement par deux morts rcentes, sur lesquelles je n'appuierai pas
autant qu'il le faudrait, me rservant d'y revenir avec plus de dtails
et de tendresse aussi, lors de la prochaine sance annuelle de notre
Acadmie.

Charles Lenepveu fut pour nous le bon compagnon, l'ami sr. Le sort ne
lui donna pas toujours ce qu'il mritait et pourtant il prenait avec
enjouement la vie telle qu'elle se prsentait, se gardant de lui
demander plus qu'elle ne pouvait donner.

En 1865, il tait admis au concours de Rome et d'emble en sortit
vainqueur. Il prit part  un nouveau concours ouvert par l'tat pour un
ouvrage en trois actes destin  l'Opra-Comique. Il en fut encore le
triomphateur avec cette partition du _Florentin_ que, par suite des
graves vnements de 1870, il ne put voir au thtre qu'en 1874. Enfin
une _Vellda_, qui fut reprsente  Londres, o il eut la bonne fortune
d'avoir pour principal interprte Adelina Patti.

Au Conservatoire il fut un professeur admirable d'harmonie et de
composition. Il laissera aprs lui d'autres matres forms  son cole,
laquelle, tout en suivant sans hte la marche ascendante et un peu
prcipite de l'art musical, resta celle de la conscience, de la
probit, de la force tranquille et du clair bon sens.

La perte de Frmiet est une sorte de dcouronnement pour la sculpture
franaise. C'tait un trs grand artiste, personnel et original.
Michel-Ange a dit: Celui qui s'habitue  suivre n'ira jamais devant.
Frmiet ne suivit pas.

Faut-il rappeler ici ses principaux ouvrages: la statue questre de
_Louis d'Orlans_, _l'Homme  l'ge de pierre_, le _Saint Grgoire de
Tours_, l'_lphant_ du jardin du Trocadro, le _Centaure Tre_, les
_Chiens courants_, le _Faune taquinant de jeunes oursons_, son oeuvre
tragique et si motionnante: _Gorille enlevant une femme_, qui lui valut
 l'Exposition de 1888 une mdaille d'honneur acclame, et cette _Jeanne
d'Arc_ populaire qui a fait de la place de Rivoli une sorte de lieu de
plerinage patriotique. Ainsi il travailla sans s'arrter, toujours
svelte et alerte, jusqu' l'extrme vieillesse puisqu'il est mort  86
ans et que parfois encore on le surprenait  l'atelier triturant la
glaise ou le ciseau  la main, l'esprit veill, la chanson aux lvres,
avec son air un peu narquois de vieux gamin de Paris.

Maintenant sa gloire repose dans un linceul de pierre, de cette pierre
qu'il a tant aime et qu'il animait de son souffle crateur. Elle lui
dut souvent la vie, et elle l'encercle de mort.

Avec Georges Berger, notre Acadmie a perdu un gentilhomme d'art. Il
n'en pratiquait aucun, mais il les aimait tous et les servit loyalement.

Il fut d'abord l'organisateur de nos grandes Expositions, celle si
merveilleuse de 1889. Rappelons aussi l'Exposition spciale
d'lectricit en 1881, d'o partirent les applications usuelles des
dcouvertes d'Edison; car c'est l aussi qu'on vit ou plutt qu'on
entendit la premire application pratique du tlphone. Se rappelle-t-on
la stupfaction des auditeurs quand il leur fui donn de percevoir au
bout d'un fil la musique qu'on faisait  l'Opra? De loin, c'est quelque
chose.

La Socit des amis du Louvre lui doit son existence. Il cra enfin ce
Muse des arts dcoratifs dont on connat l'intrt pratique. Il
voulut entrer dans la politique et sut y apporter la grce et le
sourire.

Je dirai encore quelques mots du peintre anglais Sir Williams Queller
Orchardson, notre membre associ. N en 1835  dimbourg il fut nomm
membre de la Royal Academy en 1877. C'est une vie heureuse qui n'a pas
d'histoire et fut toute consacre au labeur.

Pour aujourd'hui, j'estime que le plaisir de converser avec vous--les
occasions pareilles en sont si rares--m'a entran plus loin qu'il n'et
fallu. Je vais donc tirer le rideau, comme nous disons au thtre.

Aussi bien nous voici arrivs au bout de cette voie Appienne, o dorment
 prsent nos morts. Les anciens la voulaient mlancolique, mais non
douloureuse: Aux jours d'anniversaire, ils la traversaient avec des
fleurs, et la blancheur des tombeaux y rayonnait dans le deuil des noirs
cyprs. Adressons un dernier salut  ceux des ntres qui nous ont
quitts dans l'apaisement d'une noble tche accomplie, et continuons la
route humaine, en puisant des forces dans leur exemple.




SANCE PUBLIQUE ANNUELLE DE L'ACADMIE DES BEAUX-ARTS

Samedi 5 novembre 1910.


_Discours de Massenet, prsident de l'Acadmie des Beaux-Arts._

     MESSIEURS,

Il y a quinze jours  peine, sous cette mme coupole, c'tait grande
rception. Ici se trouvaient runis les membres des cinq Acadmies,
d'illustres savants, des philosophes minents, la fine fleur des lettres
franaises, et nous aussi, les fervents de l'art. C'tait une crmonie;
aujourd'hui c'est une fte familiale. Nous sommes entre nous, nous
pouvons nous livrer sans contrainte aux douceurs de la causerie et,
encore tout  l'heure, nous ferons de la musique, comme chez M.
Choufleuri. Sous le mme frac brod et avec, en parade, la mme pe au
ct, ce n'est plus pourtant au fauteuil le prsident d'hier, mais un
camarade un peu plus haut juch.

Mais voici qu'une pense nous afflige au dbut de notre entretien, celle
de ne point voir parmi nous,  sa place habituelle, notre si aim et si
minent secrtaire perptuel Henry Roujon, retenu loin de nous par les
soins d'une convalescence. Qu'il sache, lui et sa chre famille, que
nous sommes profondment attrists de la raison de son absence, que nous
lui souhaitons un heureux et prompt retour et que nous lui adressons
l'expression de notre souvenir le plus vibrant et le plus mu.

Qu'il me soit permis de remercier ici les gnreux donateurs qui ont
pens aux jeunes artistes. M. Gustave Clausse a fait _donation entre
vifs_  l'Acadmie des Beaux-Arts d'un titre de rente annuelle qui sera
employe  faciliter le travail de restauration exig comme envoi de
dernire anne d'un architecte pensionnaire de la Villa Mdicis.

M. John Sanford Saltus, artiste, citoyen des tats-Unis, demeurant 
New-York, a fait aussi donation entre vifs  l'Acadmie des Beaux-Arts
de la somme ncessaire pour la fondation d'un prix annuel de _cinq cents
francs_ en faveur de l'auteur d'un tableau de bataille admis aux
Expositions des Beaux-Arts de Paris.

Mme veuve Ambroise Thomas, par son testament, en date du 27 juillet
1898, a, en souvenir de son illustre mari, lgu une rente annuelle de
douze cents francs pour tre partage galement chaque anne entre les
jeunes musiciens admis au concours dfinitif du grand-prix de Rome.

L'pouse vnre de mon grand et tendre matre devait avoir cette
touchante attention dont profiteront dsormais les concurrents au grand
prix de composition musicale.

Nous avons en face de nous de la jeunesse radieuse, les triomphateurs
des derniers concours, le futur convoi pour la Villa Mdicis, bagne
fleuri des arts, et nous prenons notre part de leur joie et de leurs
esprances. Sans doute, mes jeunes amis, nous sommes le crpuscule et
vous tes l'aurore. Mais un dicton prtend qu'au coeur des artistes
vit un printemps ternel. Dpchons-nous d'y croire.

S'il en fallait un exemple, ne le trouverions-nous pas de suite chez
notre grand Frmiet, que nous venons d'avoir la douleur de perdre, la
seule qu'il nous ait faite en sa longue vie de quatre-vingt-six annes.

Prenez-le  ses dbuts,  l'heure des premires difficults. Il lutte,
mais dans l'allgresse de ses vingt ans, soutenu par sa foi et l'oeil
obstinment fix vers les horizons qui le tentent. Il est employ aux
moulages anatomiques du muse Orfila--il l'a bien fallu pour vivre--mais
de ce stage  la clinique de l'cole de mdecine, quelles leons il sait
tirer! Il en profite pour tudier de plus prs l'anatomie des fauves et
le jeu de leurs muscles. Ces annes de labeur obscur feront plus tard sa
force et sa puissance.

On est toujours le neveu de quelqu'un, selon la formule de Figaro;
Frmiet eut la chance d'tre celui de Rude. Quel matre et quel lve!
De Rude il tenait les principes solides de son mtier; mais qu'il sut
rester, malgr tout, personnel et original! Celui qui s'habitue 
suivre n'ira jamais devant, assurait Michel-Ange. Frmiet voulut aller
devant. Et la gloire commence.

Si on le voulait pousser un peu, il ne faisait nulle difficult
d'accorder aux btes, comme le pote Lucrce, une suprmatie vidente
sur les hommes, et il en donnait nombre de raisons ingnieuses. Il est
donc naturel que ses prdilections l'aient port surtout du ct des
animaux. Sculpteur animalier tait le titre qu'il revendiquait.

Ne trouvez-vous pas prodigieux cet art superbe du sculpteur? Le peintre
a sa palette aux couleurs multiples, o d'un pinceau lger il peut
trouver tous les tons que lui suggre une riche imagination; le musicien
a les sept notes de la gamme, dont il peut varier  l'infini les
combinaisons, selon les lois de l'harmonie, s'il en est encore, et
celles de la polyphonie la plus truculente; l'architecte trace des
plans, que d'un crayon agile et d'une gomme lastique, complaisante il
peut modifier  sa guise.

Mais le sculpteur?

On met devant lui un bloc de pierre, et de cette pierre inerte on lui
demande de tirer de la vie: Va, mon bonhomme, voici un ciseau, rogne et
taille tout  ton aise. De cet obscur caillou, fais de la lumire; de ce
quartier de roc, de la tendresse; de ce poids lourd, de la lgret. De
la glaise humide et grise, que les fleurs closent et que les dentelles
se droulent! Va, chauffe ce marbre glac. Cre et multiplie.

Et voici le _Cavalier romain_ qui se dresse hautain sur son cheval de
guerre, comme un matre du monde, voici _Louis d'Orlans_, d'lgante
allure, qui passe sur son destrier, galant, et _Napolon_, vainqueur,
dans sa grande redingote grise sur sa fine jument blanche, et tant
d'autres cuyers de tout temps,--tout un carrousel! C'est la lutte
sauvage de l'ours contre l'homme du premier ge, ce sont les _Chevaux
marins_, crinire au vent, et leurs amis les Dauphins, clowns de
l'Ocan, qui prennent leurs bats dans les eaux paisibles de la Fontaine
du Luxembourg, l'_lphant_ pesant du Trocadro, la trompe en bataille,
et le faune tal qui, du bout de ses baguettes malicieuses taquine de
jeunes ours, le _Rtiaire_ portant ses filets qui descend dans l'arne,
le _Saint Grgoire de Tours_, le _Centaure Tre_ avec l'enfant dans les
bras, les _Chiens courants_ si ardents dans leur poursuite et le
_Gorille enlevant une femme_, chef-d'oeuvre tragique o l'on ne sait
quoi plus admirer ou de la puissante musculature de l'horrible bte ou
de la grce pme de la belle victime aux chairs souples et palpitantes;
c'est encore la _Jeanne d'Arc_ si menue sur son gros cheval de labours,
mais dont la foi rayonne et qui porte si firement l'tendard de France.
C'est toute l'oeuvre de Frmiet enfin qui sort resplendissante du
nant de la pierre.

Ah! cette pierre, qu'il l'a aime et caresse! Comme il a su la faire
parler! Aujourd'hui qu'il dort son dernier sommeil, encore tout entour
d'elle, elle s'attendrira sans doute, comme s'il tait l toujours pour
l'mouvoir, et trouvera, dans l'obscur tombeau, des pleurs humides pour
son vieil adorateur.

Et je vous le disais tout  l'heure, messieurs, cette oeuvre si
abondante et si diverse fut enfante dans la joie. Jusqu'au dernier
jour, haut, svelte, rapide, il a pass dans la vie, le sourire aux
lvres et fredonnant volontiers quelque alerte refrain. Car il aimait la
musique et ne craignit pas de confier l'une de ses filles chries  un
de vos plus chers confrres, oui, messieurs, au compositeur Gabriel
Faur lui-mme, ici prsent. Ah! quel bonheur d'avoir un gendre et des
petits-enfants  choyer,  dorloter, de petites mes  modeler! Mais
voil, les enfants grandissent si vite! Ils veulent devenir  leur tour
des artistes, comme papa et grand-papa. Attendons-nous  une nouvelle
ligne de Faur-Frmiet. vnement inluctable.

Une des dernires fois que nous vmes Frmiet tout court, c'tait sur un
canot, dans les rues de Paris, ce qui n'est pas banal. Il vint ainsi,
hardi navigateur, jusqu'aux portes mmes de l'Institut, lors des
inondations. Il en riait, comme un jeune homme qui fait une bonne farce.
Pauvre cher et grand ami!

Ce fut aussi un bon compagnon que Charles Lenepveu, d'un large rire
panoui et qui n'engendrait pas la mlancolie, avant que la maladie
l'ait trop fortement atteint, sorte de bon gant rabelaisien, tout de
franchise et de loyaut, quelque chose comme un chevalier servant de la
musique, sans peur et sans reproche.

Prenez-moi comme je suis, semblait-il dire  tout venant. Et il tait
beaucoup, plus peut-tre encore qu'il ne le pensait en sa modestie. Il
ne sera pas possible en effet d'oublier de sitt sa magnifique carrire
de professeur. Il meurt, on peut le dire, sur un lit de lauriers
cueillis par ses lves au dernier concours.

Vous vous rappellerez longtemps, mes jeunes amis, cette dernire visite
pieuse que nous avons faite  son chevet, o dj touch par l'aile de
la mort, il eut pour vous, en apprenant la bonne nouvelle, un dernier
regard d'affection, une dernire joie. Il souleva sa tte plie, et
d'une voix qu'il croyait forte: Nous allons sabler le champagne, mes
enfants, murmura-t-il. La coupe en main, clbrons le triomphe. Pour un
instant, votre chre prsence l'avait ranim. Ah! conservez toujours le
souvenir respectueux de votre matre et, dans les succs que l'avenir
vous rserve gardez-lui sa part lgitime.

Mais ce n'est certes pas la seule gloire  laquelle peut prtendre
Lenepveu. Il se survivra non seulement dans ses lves, mais encore dans
son oeuvre personnelle d'ouvrier d'art probe et souvent inspir. Ainsi
qu'il est arriv pour beaucoup d'entre vous, sa famille, au dbut, fit
tout pour le dtourner d'une voie qu'elle estimait ne devoir le mener 
rien et d'une carrire, pour tout dire, si parfaitement inutile. Que
serait cette vie pourtant sans ces inutilits qui en sont la fleur et la
seule vraie raison peut-tre? Voulant briser avec des fantaisies
dangereuses, on l'envoie  Paris pour y faire ses tudes de droit. Nous
ne savons trop ce qu'il advint de ses examens  la Facult, mais, sous
le manteau de Cujas et en gardant un profond anonymat, nous le voyons
affronter des concours de musique en province, ici et l, pour chaque
fois en sortir vainqueur. Et ds lors il ne rsiste plus au flot qui
l'emporte. De l'cole de droit il saute d'un bond au Conservatoire, et
de ses grandes jambes il y marche vite, je vous assure. Tous les prix,
il les cueille de haute lutte pour finir  la Villa Mdicis. A Rome
mme, il se remet  concourir--c'tait sa marotte--pour un prix
d'opra-comique institu par l'tat et naturellement--c'tait sa
manie--le voil couronn avec sa partition du _Florentin_, oeuvre de
jeunesse pleine d'une verve charmante en bien des endroits. Puis ce fut
la _Messe de Requiem_, celle-ci de premier ordre, je ne crains pas de
l'affirmer, et qu'on peut mettre  ct des plus clbres oeuvres du
genre.

Il eut plus de peine  forcer la porte des thtres. Pourtant on ne peut
oublier les belles pages de _Vellda_, donne au thtre Covent-Garden
de Londres avec Adelina Patti pour principale interprte, non plus que
celles d'une _Jeanne d'Arc_, un drame lyrique en trois parties, qui eut
la curieuse fortune d'tre reprsent sous les votes mmes de la
cathdrale de Rouen et dont la russite trs vive eut du retentissement.

Lenepveu aimait  raconter la conversation qu'il eut  la suite de ce
succs avec notre grand Gounod, qui se plaisait  le fliciter dans les
termes hyperboliques et imags dont il tait coutumier: Ah! cher ami,
quelle oeuvre! J'en ai t remu jusqu'au trfonds de mon tre intime.
Votre pit de musicien est de l'amthyste pure sertie dans de l'or
vierge et votre cerveau de penseur recle des trsors insouponns, des
pierres prcieuses qui ruissellent pour les seuls lus. Et Lenepveu de
se confondre en remerciements et de boire du petit-lait, comme il
disait: Ah! mon illustre matre, que je suis confus de vos loges, que
je vous suis reconnaissant d'avoir bien voulu pntrer en mon oeuvre
modeste.--Moi? interrompait Gounod, je ne la connais pas, je ne l'ai
entendue ni lue.--Mais alors? rpliquait Lenepveu lgrement
interloqu. Gounod de mettre alors un doigt mystrieux sur ses lvres et
de laisser tomber ces paroles fatidiques: Ni vue, ni connue, mais par
les effets on devine les causes. Et le bon Lenepveu de s'esclaffer au
souvenir de cette histoire.

Toute cette gaiet n'est plus. Je sais que vous avez du chagrin d'avoir
perdu cet excellent camarade. Vous comprendrez donc mon motion et ma
douleur personnelle d'avoir perdu, moi, cet ami trs affectionn, auprs
duquel j'avais, pour ainsi dire, vcu cte  cte, devisant des mmes
choses, tout le long de la route humaine, et marquant chacun sur le
calepin de notre jeunesse laborieuse plus d'heures noires que d'heures
blanches.

Heureusement, pour nous musiciens, les blanches valaient deux noires.

De Georges Berger, qui fut l'un des plus aimables et des plus qualifis
parmi nos membres libres, j'ai fait l'loge mrit dans un prcdent
discours, et passerai cette fois plus brivement, car le temps presse et
j'entends les violons s'accorder. Vritable gentilhomme d'art, il prit
toujours en main notre cause et la servit loyalement, chaque fois qu'il
en eut l'occasion. C'est surtout dans les grandes expositions, dont il
tait l'me et l'organisateur habile, que nous l'avons rencontr, pour
nous faire la place la plus belle. A la Chambre des dputs aussi, son
loquence prit souvent et victorieusement la dfense de nos intrts.

Nous garderons longtemps le souvenir de ce galant homme si courtois et
si finement disert.

Et voici encore une curieuse figure d'artiste qui disparat avec sir
William Quiller Orchardson, un de nos membres associs.

Il fut peintre de genre et portraitiste trs intressant, comme le sont
en gnral les artistes anglais, chez qui l'on sent un vif souci de la
ressemblance cherche mme au del des traits du modle et jusque dans
son me intime. Une fois, il s'lve  la grande peinture d'histoire
avec son _Napolon sur le Bellrophon_. L'oeuvre est reste clbre,
popularise par la gravure et la photographie.

Aux jours qui prcdrent sa mort, il achevait le portrait de lord
Blyth. Se sentant atteint gravement, il dut prendre le lit. C'tait la
fin et il s'y rsignait, quand sa femme, stoque et courageuse comme une
ancienne Romaine, lui demanda s'il ne voulait pas signer sa dernire
oeuvre. Il se fit alors conduire devant la toile, y mit ses initiales
tremblantes, se recoucha et mourut. Belle fin d'artiste!

Mais secouons cette poussire de tombes, et n'attristons pas davantage
par des images funbres cette jeunesse vivante, qui est trop loin de la
mort pour y croire et qui attend de nous simplement son viatique pour le
voyage  Rome.

Rome! c'est la ville sainte o vous trouverez le rconfort et la
mditation fconde. Oh! je sais, vous avez rencontr dj des esprits
forts ou des doctrinaires  tous crins qui ont tent de vous en
dtourner, qui vous ont reprsent comme du temps perdu et de la paresse
ces annes bnies entre toutes. Mfiez-vous de ces ternels renards
pour qui tous les raisins sont trop verts.

Allez en toute confiance vers la cit des arts, allez, peintres,
sculpteurs, graveurs, architectes et musiciens, allez, et de l'change
de vos enthousiasmes faites une collaboration. Un art doit tre en effet
la runion de tous les arts; un artiste ne doit pas se confiner en sa
seule spcialit, il doit l'tre en tout, dans tout et partout.

Ds le premier soir, vous serez conquis et, quand des hauteurs du Pincio
vous verrez se drouler sous vos regards attendris les mandres de la
ville des papes et des Csars, domine ici par la coupole souveraine de
Saint-Pierre, l par le Colise paen, et plus loin la campagne romaine
s'tendant, dj baigne des nuances indcises du crpuscule, jusqu'au
Janicule encore dor des derniers rayons du soleil couchant, vous
comprendrez. Vous sentirez votre me se fondre dans une muette prire
d'adoration et de reconnaissance. Ou alors, c'est que rien ne bat sous
votre mamelle gauche et qu'il est inutile d'aller plus loin.

Faites sauter les cordes de la lyre.

Et vous vous rpandrez par les muses. Entrez dans l'intimit de ces
oeuvres matresses, prodiges de pense et d'motion, et ne vous
pressez pas de porter sur elles des jugements htifs que vous pourriez
regretter plus tard. Souvenez-vous qu'une oeuvre d'art est une Majest
et qu'il faut attendre qu'elle vous parle d'abord. Mais ensuite, quels
sublimes et chaleureux entretiens!

Quand sonnera l'heure du repas, runis autour de la table commune, vous
changerez encore vos impressions et vos admirations de la journe, et
c'est l surtout que vous profiterez les uns des autres et que natra
cette collaboration de l'enthousiasme. S'il m'est permis de parler plus
spcialement de la musique, je vous dirai que notre art n'est que le
reflet de nos sensations. Il faut tout attendre d'une motion souvent
fortuite. Une mlodie peut natre spontane au souvenir d'une impression
ressentie, d'une pense laisse en notre coeur, d'un regard, d'un mot,
d'un son de voix.

Ainsi vous deviserez jusqu' l'heure de l'_Ave Maria_: les peintres
communieront en Raphal, les sculpteurs s'agenouilleront devant
Michel-Ange, les architectes, emports par leurs rves au del mme de
la ville ternelle, vous diront les merveilles de l'Acropole, et les
musiciens chanteront pour chanter!... car  la Villa Mdicis comme en
notre belle France, tout finit par des chansons.

Je me souviens qu'Henner se plaisait aux harmonies imprcises pour
bercer les vagues rveries de ses nymphes au clair de lune, tandis que
les sculpteurs et les architectes s'extasiaient devant les robustes
constructions musicales de Gluck et de Hndel. Ainsi se rvlent les
tats d'me.

Et voil ce qu'on voudrait dtruire! Les plus purs enivrements de votre
jeunesse! Ah! mes jeunes amis, vous subirez le charme comme nous l'avons
subi et, plus tard, quand vous aurez quelque dcouragement des luttes
quotidiennes, vous ferez ainsi que vos ans: vous reviendrez vers cette
Mecque des arts pour y retremper vos forces dfaillantes, nouveaux
Antes qui sentirez le besoin de toucher le sol sacr.

Sur le Pincio mme, juste en face de l'Acadmie de France, il est une
petite fontaine jaillissante en forme de vasque antique, qui, sous un
berceau de chnes verts, dcoupe ses fines artes sur les horizons
lointains. C'est l que, de retour  Rome aprs trente-deux annes, un
grand artiste, Hippolyte Flandrin, avant d'entrer dans le temple, trempa
ses doigts comme en un bnitier et se signa.

Chers amis, gardez aussi cette religion, et qu'elle vous conduise,
fermes et courageux, au milieu des cahots de la vie, jusqu'au paradis
des arts.

   FIN


3277.--Tours, imprimerie E. ARRAULT ET Cie.





End of the Project Gutenberg EBook of Mes souvenirs, by Jules Massenet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MES SOUVENIRS ***

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